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CHAPITRE I

DÉFINITION DE l'INOSURIE. PRÉPARATION DE L'INOSITE ; SES CARACTÈRES CHIMIQUES.

De même qu'on donne le nom d'albuminurie ou d!e glycosurie à des symptômes pathologiques caractérisés par l'apparition dans l'urine de l'albumine ou de la glycose; de même je donne le nom d'inosurie, à un phénomène morbide caractérisé par l'apparition dans l'ùrine, d'une substance appartenant à la famille des sucres, et que les chimistes ont appelée inosite.

C'est au point de vue chimique que j'envisagerai tout d'aiord ceftci substance. ^

L'inosite (de ïç, ivo?, muscle) s'appéflé aussi inosine et piiaséomannite. Elle a été découverte en 1850 par M. Schérer, dans les eauxmèrès provenant du traitement de la chair musculaire pour l'extraction de la créatine (1). Voici, d'après Gerhardt, le procédé qu'il faut suivre pour l'obtenir.

(i) Sch'érér,' Anrtàtefi det bliethie und pharmacie, t. LXXIEI, f. 322, et t. LXXXI, p. 375, 1850.

On concentre les eaux mères dont la créatine s'est déposée, et on précipite par l'acide sulfurique étendu l'excès de baryte qu'elles renferment. On chasse par la chaleur la plus grande partie des acides gras volatils qui sont ainsi mis en liberté, et on agite le résidu avec de l'éther, pour enlever les dernières traces d'acides volatils, ainsi que l'acide lactique libre. Après avoir décanté la solution éthérée, on ajoute peu à peu de l'alcool concentré à la liqueur aqueuse restante, jusqu'à ce qu'elle commence à se troubler, et on l'abandonne ensuite à elle-même. Par ce moyen, presque tout le sulfate vient se déposer. Si l'on continue les additions d'alcool, on voit bientôt apparaître, en même temps que ce sel, des cristaux qui ressemblent au gypse naturel. Il est aisé, par un simple triage, d'opérer la séparation des deux espèces de cristaux, après les avoir rassemblés sur des doubles de papier joseph. On peut aussi traiter le mélange par une petite quantité d'eau chaude, qui dissout très-vite les cristaux d'inosite, et abandonner la solution à l'évaporation.

Mais si, sans s'occuper de la créatine, on veut traiter directement la viande pour en extraire l'inosite, voici, d'après M. Stadeler (1), le procédé qu'il convient de suivre :

On hache la viande, on la broie avec son volume de verre pilé ou de sable, puis on la délaye avec de l'alcool, de façon à obtenir une bouillie liquide. On chauffe et on sépare le liquide par la pression. Le résidu ainsi obtenu est mis en digestion pendant quelques heures avec de l'eau à la température de 50° environ, puis le liquide est séparé de nouveau par la pression, et réuni à la liqueur alcoolique déjà obtenue.

Cela fait, on extrait l'alcool par la distillation, on filtre et on réduit par évaporation la liqueur au plus petit volume possible. L'extrait qu'on obtient ainsi est précipité par l'acétate de plomb neutre et on filtre. Le liquide filtré est traité à son tour par l'acétate de plomb basique ; on laisse digérer pendant douze heures, et on filtre

(1) Stadeler, Annalen der chemîe und pharmacie, t. CXVl, p. 103, octobre 1860.

pour recueillir le second précipité. C'est ce précipité qui renferme l'inosite. Pour isoler cette dernière substance, on délaye le précipité dans l'eau, et on le décompose par l'hydrogène sulfuré; on filtre, on évapore pour faire cristalliser ; et les cristaux obtenus sont purifiés par une seconde cristallisation dans l'alcool.

A l'aide de ce procédé, M. Stadeler a réussi à obtenir de l'inosite des muscles; mais cette substance n'existe pas seulement dans le tissu musculaire. M. Muller l'a extraite du cerveau (1), et un cliimiste distingué de Zurich, M. Cloetta, en a préparé avec les poumons, les reins, le foie et la rate. En analysant ces tissus, M. Cloetta y a rencontré, en même temps que l'inosite, différents corps appartenant à la chimie organique, tels que l'acide urique, la leucine et la taurine. Mais je n'emprunterai à cet intéressant travail (2), que ce qui est relatif à l'inosite.

On prend des poumons frais- de bœuf, dit M. Cloetta, on les hache et on les fait digérer de douze à dix-buit heures dans de l'eau distillée, à une douce température, et en ayant soin d'agiter souvent. On sépare ensuite le liquide par expression, on l'acidulé à l'aide de l'acide acétique, on le coagule par l'ébullition et on le filtre. Le produit de la filtrationest évaporé au bain-marie, jusqu'à ce qu'il soit réduit au dixième de son volume, puis précipité par une solution d'acétate de plomb neutre. Ce premier précipité est habituellement négligé ; quant au liquide qui le surnage, et qui est ordinairement clair et d'une couleur jaunâtre, on le traite par l'acétate de plomb basique, et l'on obtient un précipité. Ce dernier est lavé, puis décomposé par l'hydrogène sulfuré; on filtre, et le liquide séparé du sulfure de plomb est abandonné au repos. Au bout de vingt-quatre heures environ, l'acide urique qu'il tenait en dissolution s'est déposé sous la forme de petits grains blancs et cristallins faciles à reconnaître au

(1) Muller, Annalen derchemie und pharmacie, t. CIII, p. 131-159.

(2) Cloetta, De l'existence de l'inosile, de Cacide urique, de la tan rine et de la leucine dans le corps des animaux. Annalen der chemit und pharmacie, t. XCIX, p. 280; Journal de pharmacie cl de clii mie, t. XXIX, 1856, p. 359.

lïiîcroscope, on liltre alors la liqueur, et otf la concentre au baîïi^ marie jusqu'à ce que l'alcodl qu'on y àJjo^fè forifie avec ellè ilS trouble permanent. Ce résiiltat obtenu, on étetid le liquidé de sb'ii volume d'alcool, et on le chauffe jusqu'à ce que lè trouble ait dîspàM, puis on l'abandonne à lui-même. Au botit d'Un ou deux joûrs, Fit/osite qui y était dissoute se dépose sous forme d'une toassè cristalline, qù'on purifie par des cristallisations" sùccessîves. M. Gloetta fît cette opération sur 50 livres de pouiïion de bœuf, et il réussit à en extraire non-seulèment dè l'inosite; iriais encore dé ï'acide tirique, de la taurine et de la leucine.

Selon cet auteur; le tissu des reins est rettîarquable par sa richesse en inosite, et eri opérant comme je viens de le dire, sur 13 livres de reins de bœuf, M. Gloetta a pu isoler 5 à 6 gràmiii'es d'înosîte. Je dois ajouter aussi que* le même procédé a été appliqué avec sucèès à la reèbèrche de l'inosite dans le rein de l'homme.

D'autres observateurs après M. Gloetta, ont rechei^ché l'iriosîtfe aàn§ divers organes. Ainsi, en 1858, dans un travail intitulé : Rechèixhô de Cinosîle dans les muscles des ivrognes (1), Valeiitinëf- dit qtie Sù'f huit cadavres qu'il à examinés, et qui provènaierit de sujèfs âdoniès â la boisson, il a rencoutf-é cinq foîè ùrië forte proportion d'inositè dans les muscles p'èctoraui?, cju'iî ri'ëîi apOîift trotivé dans lé tîssîi du cœur, et qu'ùrié tois seulement il en à' découvert linè petitè c^iiantité dans le cerveau et dans le tissu cellulaire de la poitrine. Sur vingt et tin aiitres cadavres n'appartenant point à dès ivrognes, VMteur à recherché l'inosite dans les pectoràûx ët dans le cÈeur, et il n'en a trouvé que des traces 6u poîtit dii tout.

Le docteur Newkomm, dans sà thèse iniàuguralë (2j soùtenue à Zurich en 1859, dit qu'ayant recherché l'inosite dans lè tissu des

(1) Valentiner, Inosit im demmuskelnvoripotatoren. Schmidt's, Jalir-

bûcher, 1859, p. 158.

(2) Newkomm, Veber dûs Vorkonimen ton lèuciri, tyrosîH ûfid a«derer umsatzsiofTe im mcnScliliàhen &brper bel ïmirikdten. Schraidt'S, Jahrbûcher, 1860, p. 6.

reins de sept cadavres, il en a trouvé cinq l'ois chez des sujets qui avaient succombé à l'anémie, à la syphilis, au diabète, et à la maladie de Brighl II en a toujours troitvé dans le cerveau de l'hbmme; trois fois dans le cciîùr, une fois dans le poumon et le foie , mais il dit n'en avoir rencontré ni dans les muscles des diabétiques, ni dans le sang d'autres cétdavres, ni dans la rate, ni dans la sueur.

Postérieurement à ces deux derniers auteurs, M. Gooper Laue a indiqué un nouveau procédé pour extraire l'inosite, et qui permettrait, selôù lui, de produire avec un cerveau de bœuf, le quart d'un poumofl, une rate, un pancréas, une abondante cristallisation de cette substance (1). L'opération consiste à traiter les liquides concentrés pair évàpûration et bouillants, par trois ou quatre fois leur volume d'alcool. S'il se forme un précipité abondant s'attachantau vase, on décante. S'il ne se produit qu'un dépôt floconneux, on filtre à chaud et on laisse refroidir. Au bout de vingt-quatre heures, s'il s'est déposé de l'inosite en cristaux, on filtre une seconde fois, et on lave les cristaux avec une petite quantité d'alcool froid. S'il ne s'est pas séparé de cristaux, on ajoute de l'éther à la liqueiïr limpide, en agitant jusqu'à ce qu'il se produise un trouble laiteux, et on laisse reposer vingt-quatre heures. Quand l'addition d'éther a été suÊQsante, toute l'inosite se dépose en belles lamelles nacrées. Lorsque la liqueur renferme beaucoup de matières étrangères, il est bon, après avoir séparé l'albumine, de traiter d'abord la solution par l'acétate de plomb neutre, puis de précipiter l'inosite par le sous-acétate et de décomposer par l'hydrogène sulfuré; C'est la solution ainsi obtenue, qu'on traite comme il vient d'être indiqué.

Si l'inosite se montre dans la plupart des tissus animaux, elle existe aussi dans le règne végétal. En effet, la substance que M. Vohl avait extraite des haricots verts, et désignée sous le nom de phaséomannite, n'est autre chose que de l'inosite, comme cet auteur lui-mémè

(1) Cooper Lane, Procédé nouveau pour lu préparation de Cinosile. Annalender chemie und pharmacie, t. CXVII, p. 118 [nouv. série^ t. XLI], janvier 1861 ; el Répertoire de chimie, sept. 1861 , p. 367.

ne tarda pas à le reconnaître. Voici le moyen de l'extraire des haricots verts (1).

On divise finement les gousses de haricots, on les met dans un sac, et on les fait bouillir avec de l'eau pendant une demi-lieure. On presse, on mélange le liquide avec de la levûre de bière et on fait fermenter. Cela fait, on sature par la craie, on évapore au bain-marie en consistance de sirop, on traite le résidu par l'alcool bouillant et l'on concentre. L'inosite cristallise et n'a plus besoin que d'être purifiée. Seulement, il est bon qu'on soit prévenu que le rendement est peu considérable, car 20 kilos de haricots verts n'ont fourni qu'un à 2 grammes d'inosite.

Quel que soit le procédé à l'aide duquel on ait préparé l'inosite, elle se présente sous la forme d'un corps blanc, d'une saveur franchement sucrée. Elle cristallise en prismes rhomboïdaux, dont l'angle obtus est de 138°,52. A 90°, leur densité, s'ils sont à l'état d'hydralis, est de 1,1154 ; ils sont efQorescents et deviennent opaques en perdant leur eau de cristallisation. Ceux qui se sont formés à la température de 100° sont anhydres.

Chauffée avec précaution sur une lame de platine, l'inosite perd d'abord son eau de cristallisation, et elle peut, sans s'altérer, être chauffée jusqu'à 210°. Ce n'est qu'au delà de 210°, qu'elle entre en fusion, en donnant un liquide limpide. Si on laisse brusquement refroidir la masse fondue, elle se prend en cristaux aciculaires ; mais si le refroidissement est lent, elle donne une matière amorphe et cornée. Soumise à la distillation, elle se boursoufle, dégage des gaz inflammables et se détruit en se carbonisant.

L'inosite a pour formule C'*H"0'*-|-4flO; elle se dissout à 19' dans 6 fois son poids d'eau. Elle est insoluble dans l'éther et dans l'alcool absolu, peu soluble dans l'alcool ordinaire froid, un peu plus soluble dans l'alcool bouillant, et la dissolution alcoolique, en se refroidissant, laisse déposer l'inosite sous forme de lamelles briUantes et micacées semblables à de la cholestérine. L'insolubilité de l'inosite dans

(l) Vohl, AnnaLen der chcmie und pharmacie, t. CL, p. 50, 1857; et t. CV, p. 330, 1858.

l'alcool fort permet d'employer ce dernier agent pour la précipiter de ses dissolutions aqueuses concentrées.

Au lieu de la formule C'^H^'O", qui est généralement assignée à lïnosite, M. le docteur Vohl (1) pense que la formule C^H'O' serait plus exacte. 11 fonde cette manière de voir sur ce qu'il a réussi à dériver de l'inosite un composé nitré ayant la formule C^HO + AzO\ et dans lequel un équivalent d'eau de C'H^O^ serait remplacé par AzO'. Si l'on admettait cette formule, un équivalent de sucre équivaudrait à 6 équivalents d'inosite, d'après l'équation C"'Hi^0i^-=6(G'H'0=). Quelques expériences ont été tentées par M. Volil pour transformer artificiellement la glycose en inosite, et bien qu'il n'ait pu obtenir cette tranformation, il est disposé à admettre qu'elle pourrait bien s'opérer dans l'organisme.

L'acide chlorhydrique bouillant n'altère pas l'inosite non plus que l'acide sulfurique dilué, mais l'acide sulfurique concentré la brunit à 100°. L'acide nitrique mêlé d'acide sulfurique la change en inosite hexanitrique ; l'acide nitrique affaibli et bouillant l'oxyde et produit de l'acide oxalique ; l'acide fumant donrie lieu à une substance nitrée, le nitro-inosite , qui cristallise en rhomboèdres. Insoluble dans l'eau, le nitro-inosite se dissout dans l'alcool, il fait facilement explosion, et peut très-bien servir dans la confection des amorces fulminantes. Le nitro-inosite peut être considéré comme de l'inosite QisjjisQiï^ dans laquelle 6 équivalents d'eau ont été remplacés par 6 équivalents d'acide hypoazotique.

Les alcahs concentrés et bouillants n'altèrent point l'inosite, et la potasse bouillante ne la colore point comme la glycose. L'inosite ne réduit pas le tartrate cupro-potassique, et il ne se forme d'oxyde cuivreux ni à chaud ni à froid. Seulement, si on la chauffe avec une solution de tartrate de cuivre et de potasse, elle donne une solution verte, de laquelle se sépare au bout de quelque temps un précipité

(l)Vohl, Arcfiiv. fur physiologîsche heilkunde, 1858, t. II, p. 410, nouvelle série. Voir Union viédicale, t. V, p. 446, 1860; et Gazelle hebdomadaire, 1859, p, 221.

verdàtre ot léger, tandis que le liquide redevient bleu. Si l'on filtre ce dernier, et si on le fait bouillir, on observe le môme changement de couleur.

L'inosite n'exerce aucune action sur la lumière polarisée; elle n'éprouve point la fermentation alcoolique, mais elle donne au contact des ferments de l'acide butyrique et de l'acide lactique.

L'acétate de plomb tribasique la précipite ; mais la réaction la plus caractéristique de l'inosite est la suivante : lorsque sa dissolution aqueuse est évaporée à siccité dans une capsule avec de l'acide nitrique, et que le résidu sec est humecté avec de Tammoniaque et un peu de chlorure de calcium, puis évaporé de nouveau à siccité, on voit se produire une belle couleur rose. L'amidon, la glycose, le sucre de canne et le sucre de lait ne présentent pas cette réaction, qui est tellement sensible pour lïnosite, qu'un demi-milligramme de cette substance donne encore une coloration très-marquée.

Voulant savoir si d'autres réactifs ne produiraient pas aussi quelques phénomènes de coloration, je lis tomber dans une capsule des cristaux d'iriosite, j'y mêlai de l'oxyde puce de plomb, et je délayai le mélange avec deux gouttes d'acide sulfurique à froid. Or dans ce cas il ne se produisit aucune coloration. Dans le même but, j'ai traité de l'inosite par quelques gouttes d'une solution d'acide chromiqtie au centième, j'évaporai à siccité, et jë n'obtins qu'un résidu légèrement verdàtre dû à l'oxyde de chrome. L'inosite n'avait point été modifiée, comme j'ai pu m'en assurer par d'autres réactions. Je ne produisis non plus â,ucune coloration particulière en chauffant l'inosite avec l'eau iodée oii avèc l'èau bromée.

En évaporant â siccité une dissolution d'inosife en présence d'un rnélange composé de trois parties d'acide clilorhydrique et d'une partie d'acide nitrique, ou bien de deux parties d'acide nitrique et d'une partie d'acide chlorhydrique, je n'ai réussi à produire qu'une teinte rose extrêmement pàle. J'ai dissous ce résidu dans quelques gouttes d'eau, j'y ai ajouté une petite quantité du mélange acide et une pincée d'oxydé de zinc, j'ai évaporé de nouveau et j'ai obtenu cette fois tin résidu d'un rose beaucoup plus prononcé qiie le premier.

J'ai essayé l'inosite par le réactif de Pettenkofef, et je n'ai vu se

produire qu'une teinte d'un violet sale, qui ne ressemble en rien à la belle couleur pourpre que la glycose fournit dans ce cas. Enfin, traitée par l'acide chlorliydrique et le perchlorure de fer étendu, elle n'a fourni qu'un résidu jaune dû au perchlorure.

Il est probable que Tinosite chauffée à 200° avec les acides gras et les acides analogues, s'y combinerait comme le fait la marmite, mais cette expérience n'a pas encore été tentée. Quoi qii'il en soit, les faits qui précèdent établissent .suffisamment, q,ue J'inosite est )3eaucoup plus stable que la glycose, puisqu'elle résiste à l'action des acides et des alcalis à 100°, et qu'elle n'est pas détruite par la chaleur, môme à 200°. Aussi ces caractères la rapprochent-ils de la maçnnite et des matières sucrées, qui renferment un excès d'hydrogène.

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