CHAPITRE VI
SUR LE MÉCANISME PHYSIOLOGIQUE DE LA FORMATION DE L'INOSITE DANS l'organisme, expériences instituées pour ESSAYER DE DÉMONTRER l'origine DE L'INOSURIE.
Un problème des plus intéressants à résoudre serait celui de savoir comment l'inosite s'engendre dans l'économie animale, et comment le sang, dans certaines conditions pathologiques, peut en être assez chargé pour que les reins la puisent à cette source, et l'éliminent dissoute dans les urines. La première pensée qui se présente à l'esprit, c'est que l'homme l'emprunte aux aliments dont il se nourrit, à la chair musculaire par exemple, dont il fait un usage si fréquent, et à certains légumes, tels que les haricots verts ou d'autres encore, dans lesquels l'analyse chimique a démontré l'existence de l'inosite. Mais si on réfléchit à la minime quantité de ce corps qui est contenue dans la chair des animaux et dans le fruit du phaseolus vulgaris, on est forcé de convenir que cette opinion n'est point admissible. Je suis porté à croire, en me fondant sur la stabilité de l'inosite soumise à l'action des réactifs chimiques, que si on ingérait ce corps à l'état d'isolement, on le retrouverait en partie dans l'urine ; mais je pense qu'il faudrait, pour que l'expérience réussît, que la quantité d'inosite introduite dans l'appareil digestif fût plus considérable que celle qui existe dans les aliments.
M. le docteur Vohl (de Bonn) a songé à invoquer une transformation de la glycose en inosite, mais il n'a pu réussir lui-même à produire cette métamorphose à l'aide des réactifs chimiques. Je sais qu'il s'opère quelquefois dans le corps des animaux, des transformations que la science ne détermine qu'avec des agents extrêmement énergiques. C'est ainsi que le sucre de canne pris à jeun en quantité con-
sidérable, se retrouve dans l'urine à l'étal de glycose (1), que l'acide benzoïque introduit dans l'estomac se retrouve dans le produit de la sécrétion rénale sous la forme d'acide hippurique (2), que l'acide toluique • se transforme dans l'organisme en acide tolurique, l'acide anisique en acide anisurique, et que, même en faisant avaler à un animal carnivore un acide artificiel et qui n'a point d'analogue parmi les principes contenus dans les êtres vivants, l'acide nitro-benzoïque, par exemple, on retrouve dans les urines l'acide nitro-hippurique, c'est-à-dire un principe formé par l'uuion de l'acide nitro-benzoïque avec la glycollamine. Mais cependant, malgré les exemples que je viens de citer, les chimistes auxquels j'ai soumis la question ne sont point disposés à reconnaître que l'inosite résulte d'une transformation de la glycose, et réciproquement, je ne crois pas que l'inosite ingérée avec la viande puisse se transformer en glycose, et se retrouver sous cette forme dans l'urine.
Mais en songeant aux belles expériences de M. le professeur Cl. Bernard sur la matière glycogène du foie, j'ai pensé que cette substance pourrait bien être l'origine de l'inosite.
En effet, la matière glycogène que M. Bernard a réussi à extraire du tissu du foie, joue chez les animaux le même rôle que l'amidon chez les végétaux, et de même que l'amidon végétal, sous l'influence de la diastase, se transforme en dextrine, puis bientôt en glycose, de même aussi la matière glycogène du foie, sous l'influence du sang et d'éléments diastasiques, se transforme dans l'animal vivant en dextrine et en glycose. Ces deux produits de transformation, et le dernier surtout dont les caractères physiques et chimiques sont si faciles à apprécier, ont été immédiatement reconnus ; mais ne se pourrait-il pas qu'outre ces deux corps, la matière glycogène donnât encore naissance à d'autres produits de transformation, intermédiaires entre la matière glycogène et la dextrine hépatique, ou entre cette dernière et la glycose du foie?
(1) Cl. Bernard, Leçons de physiologie expérimentale, t. I", p.
(2) Berthelot, Chimie organique, t. II, p. 797.
La chimie organique nous offre des exemples de corps susceptibles d'éprouver, sous l'influence d'actions chimiques graduées, des séries de transformations dont les différents produits peuvent être isolés. C'est ainsi, par exemple, qu'avec l'acide urique mis en présence de certains agents d'oxydation, on peut obtenir d'abord de l'alloxane, puis, avec l'alloxane, MM. Liebig et Vœhler ont préparé et isolé une quinzaine de corps, qui tous sont susceptibles de se transformer en un seul et unique produit, la murexide, de sorte que la murexide représente pour ainsi dire le point de convergence de tous les composés uriques. Or ne se pourrait-il pas que la matière glycogène, en se transformant, fût capable de donner naissance à une série de corps, parmi lesquels figureraient la dextrine et l'inosite, et dont le dernier terme fût la glycose?
Pour répondre à cette question, j'eus l'idée de recourir à une expérience physiologique, qui me parût susceptible de donner indirectement la solution du problème. En effet, nous savons aujourd'hui, grâce aux savantes recherches de M. Cl. Bernard, que quand on pique sur un lapin vivant le plancher du quatrième ventricule du cerveau, exactement au milieu de l'espace compris entre l'origine des pneumogastriques et des nerfs acoustiques, on produit immédiatement un véritable diabète sucré, qui dure depuis quelques heures jusqu'à un ou deux jours, et qui se traduit par le passage dans l'urine d'une quantité très-notable de glycose. Ce diabète artificiel résulte, selon M. Bernard, d'une exagération de la fonction glycogénique du foie et, par suite , de la transformation en glycose d'une quantité de matière glycogène plus considérable qu'à l'état physiologique. Or si ce fait, qui est admis par tous les physiologistes, est vrai; si c'est bien la matière glycogène qui est mise enjeu, et si cette espèce d'amidon animal est capable, en se transformant, de donner naissance à une série de corps au nombre desquels serait l'inosite, il est évident que la piqûre du plancher du quatrième ventricule et l'analyse de l'urine rendue après cette opération constituent un moyen rationnel d'étudier les métamorphoses subies par la matière glycogène pendant la vie.
Dans cette hypothèse, je pris un lapin vigoureux et bien nourri, et je m'assurai par l'analyse, que l'urine de cet animal, à l'état de santé,
ne contenait ni glycose ni inosite; puis je priai M. le professeur Cl. Bernard de pratiquer sur lui la piqûre du plancher du quatrième ventricule, opération qu'il pratiqua avec son habileté ordinaire et qui eut un plein succès.
Le premier échantillon d'urine que je recueillis, et que je mis à part, ne contenait pas encore de sucre en quantité appréciable avec a liqueur de Barreswill; j'en prélevai 10 grammes, que je précipitai par l'acétate neutre de plomb, puis par l'acétate tribasique, et le dernier précipité obtenu, décomposé par l'hydrogène sulfuré, me donna une liqueur dans laquelle le réactif mercuriel me démontra la présence de l'inosite.
Deux heures environ après la piqûre, l'animal rendit 25 grammes d'urine contenant une notable proportion de glycose; je traitai cet échantillon comme le précédent, mais je ne parvins pas à y découvrir d'inosite.
Un nouvel échantillon d'urine, du poids de 40 grammes, fut encore rccueiUi quatre à cinq heures après l'opération pratiquée, et malgré tout le soin que je mis à y rechercher l'inosite, je ne pus y constater aucune trace de la présence de ce corps.
A partir de ce moment, l'animal ayant été placé dans une boîte dont le fond incliné et percé de trous permettait de recevoir l'urine qui s'écoulait, j'obtins ainsi 40 grammes de ce liquide rendu dans les vingt heures suivantes. Je les soumis au traitement ordinaire par les acétates neutre et basique de plomb, je décomposai le dernier précipité par l'hydrogène sulfuré, et le liquide résultant de cette opération, évaporé en présence du réactif mercuriel, me fournit un résidu dont la couleur rose prouva d'une manière très-nette l'existence de l'inosite dans le liquide essayé. Ce résidu, traité par l'eau bouillante, filtré et évaporé de nouveau avec une gouttelette du réactif, reproduisit toujours la même teinte rose, et cette épreuve put être répétée plus de dix fois de suite avec le même résultat.
Les analyses des divers échantillons d'urine de ce premier lapin établissent donc que l'inosite existait dans le produit de la sécrétion rénale très-peu de temps après la piqûre de la base du cerveau, et avant l'apparition d'une quantité appréciable de glycose; qu'elle ne
se trouvait plus dans l'urine quand la glycose y était dissoute en proportion notable, etqu'enGn elle s'y est montrée de nouveau, quand la glycose a disparu en partie ou en totalité.
Cette expérience intéressante avait besoin d'être répétée pour qu'il fût possible d'établir si les faits se passaient toujours ainsi, ou si au contraire, dans le diabète artificiel comme dans le spontané, le symptôme inosurie ne s'observait que quelquefois, et dans des conditions spéciales qu'il serait important de déterminer. Pour cela, je me procurai deux autres lapins, et je priai M. le professeur CI. Bernard de leur piquer le plancher du quatrième ventricule. Les deux opérations réussirent parfaitement, et quand trois heures se furent écoulées, je recueillis un échantillon d'urine de chacun des deux animaux. Ces deux urines étaient claires, limpides, presque incolores, et renfermaient une proportion considérable de glycose, comme le prouvait la réduction rapide et abondante qu'elles donnaient par Fébullition avec la liqueur de Fehling. J'y recherchai soigneusement l'inosite par le procédé ordinaire, et je n'en découvris aucune trace. Je recueillis l'urine des deux animaux de la troisième à la douzième heure après l'opération, et après avoir constaté qu'elles. ne renfermaient plus qu'une proportion insignifiante de glycose, je les soumis au traitement propre à y déceler la présence de l'inosite ; mais cet essai n'aboutit, comme le précédent, qu'à un résultat négatif. J'en dirai autant des expériences faites sur les urines seize, vingt-deux et quarante heures après l'opération ; dans aucun de ces liquides je ne réussis à découvrir l'existence de l'inosite. Enfin, je renouvelai une dernière fois l'essai au bout de huit jours, et cette fois encore je ne pus que constater l'absence de l'inosite.
En résumé, les expériences que je viens de rapporter démontrent que, si le physiologiste peut à son gré et à l'aide d'une opération bien connue, déterminer artificiellement chez les animaux une glycosurie temporaire, il peut aussi du môme coup produire l'inosurie. Mais dans ce cas, l'élimination de l'inosite par les reins, temporaire comme la glycosurie, ne s'observe point chez tous les animaux opérés, de même que chez l'homme, l'inosurie n'accompagne pas toujours le diabète. Dans l'expérience où j'ai constaté le passage
de l'inosite dans l'urine, après la piqûre du plancher du quatr^rae ventricule du cerveau, je l'ai trouvée dans l'urine qui, rendue la première après l'opération, ne contenait pas encore de sucre, et dans celle qui, six à huit heures plus tard, ne renfermait pour ainsi dire plus de glycose, tandis que je n'en ai point constaté dans le produit de la sécrétion rénale, alors qu'il était très-chargé de glycose. Je ne sais si les faits se présenteraient toujours ainsi : je suis même peu disposé à le croire, car j'ai établi dans le cours de ce travail, que la glycose et l'iuosite pouvaient se rencontrer simultanément dans l'urine des diabétiques, mais j'ai dû enregistrer les résultats de mes expériences tels que je les ai obtenus, en attendant de nouveaux essais.
Quoi qu'il en soit, si la piqûre du plancher du quatrième ventricule du cerveau détermine chez les animaux le passage de la glycose dans l'urine, en produisant la transformation en sucre d'une proportion de la matière glycogène du foie plus considérable que celle qui subit cette transformation à l'état normal, et si la même opération a pour résultat de faire apparaître l'inosite dans le produit de la sécrétion rénale, il y a, ce me semble, bien des raisons de considérer la matière glycogène du foie comme une source commune à la glycose et à l'inosite.
Pour que cette présomption devînt une certitude, il faudrait pouvoir, en soumettant la matière glycogène à l'action de certains agents chimiques, préparer directement de l'inosite. J'ai fait quelques tentatives dans ce but. Dans une première expérience, j'ai mis en contact de la salive et de la matière glycogène, et dans la liqueur sucrée obtenue j'ai recherché l'inosite. Dans deux autres expériences, j'ai traité la matière glycogène par l'eau acidulée avec l'acide nitrique et par une solution aqueuse d'acide tartrique, et dans les liqueurs résultant de ces traitements, j'ai encore cherché l'inosite. Dans ces trois essais, je ne suis arrivé qu'à des résultats négatifs; mais comme le peu de matière glycogène du foie dont je pouvais disposer ne m'a permis d'agir que sur de très-petites quantités de cette substance, je n'ose considérer ces expériences comme définitives, et je me propose de les répéter, quand je pourrai agir sur un volume notable d'ami-
(Ion hépatique. Du reste, les réactions que le chimiste ne peut produire dans son laboratoire, la nature, comme on le sait, les détermine souvent par des procédés qui ne nous sont pas toujours bien connus.
En résumé, sans oser dire que l'inosite provient exclusivement de la matière glycogène, il paraît incontestable pourtant que cette dernière substance lui donne naissance dans certains cas, et ce fait prouve l'étroite parenté qui existe entre la glycose etl'inosite, envisagées au triple point de vue de la chimie, de la physiologie et de la pathologie.
Quand une urine albumineuse est en même temps inositique, il est important de chercher attentivement si elle ne contient pas actuellement de la glycose, ou si le malade qui l'a rendue n'a pas été antérieurement diabétique. En efifet, dans un cas d'urine albumineuse inositique que j'ai observé, le malade avait été atteint d'un diabète sucré bien confirmé. Quand l'une ou l'autre de ces conditions se réalise, il est naturel d'invoquer encore, comme origine de l'inosite, la transformation de la matière glycogène. Quand il n'en est pointainsi, et que l'inosurie persiste, on doit examiner de temps en temps l'urine pour voir si la glycose s'y montre, et il est probable qu'à un moment donné on parviendra à l'y découvrir. Mais lors même qu'on n'y réussirait point, l'hypothèse précédemment émise sur l'origine de l'inosite ne serait point dénuée de fondement. Si, en effet, on interroge la physiologie expérimentale (1), on apprend qu'en piquant la moelle allongée sur un animal, on fait quelquefois apparaître dans l'urine de l'albumine et du sucre, ce qui prouve que la lésion d'un même point des centres nerveux provoque dans certains cas le passage de ces deux corps dans l'urine. Or si dans cette expérience le sucre excrété provient de la matière glycogène, il est facile de comprendre qu'aux dépens de la même substance il peut se former de l'inosite au lieu de glycose. Mais le plus souvent, comme je l'ai dit dans un des précédents chapitres, les urines albumineuses ne renferment point d'inosite.
(1) Cl. Bernard, Leçons de philosophie expérimentale, t. I, p. 426.
De tous ces faits, je crois pouvoir conclure en terminant, que s'il est possible de rapporter le symptôme inosurie à des causes diverses, et en particulier peut-être à l'alimentation, il parait incontestable aussi, que dans certains cas déterminés, il est étroitement lié à la fonction glycogénique du foie.