INTRODUCTION
L'annihilation de la conscience, de la sensibilité et des mouvements volontaires, opérée presque instantanément, sans péril et sans souffrance, pendant un temps variable mais déterminé, est une de ces découvertes merveilleuses dont le secret semblait abandonné à l'imagination des poètes.
La science, dont les admirables conquêtes agrandissent, chaque jour, la puissance de l'homme, s'était arrêtée vaincue devant
un pareil problème, et la chirurgie, la main impassible, mais le cœur ému , n'acceptait pas sans de profonds regrets, son redoutable cortège de lamentations, de cris et d'angoisses.
En vain avait-on essayé les narcotiques , la compression des nerfs, la ligature des membres, l'ivresse, le protoxide d'azote et le magnétisme. Ces moyens, diversement employés , avaient offert moins d'efficacité que de danger.
Il était réservé à l'Américain Jackson d'imposer des lois à la douleur , et de la bannir des manœuvres opératoires; bienfait immense, digne d'assurer à son auteur la reconnaissance de l'humanité.
Quelques inspirations de vapeurs d'éther suffisent à anéantir toutes nos facultés: intelligence, mémoire, conscience de soi, connaissance des objets qui nous entourent, pouvoir de sentir et de se mouvoir, tout disparaît.
La partie matérielle de l'être reste seule soumise et accessible à l'opérateur, et dès qu'elle est réparée, pour ainsi dire, et ramenée à de meilleures conditions d'activité et de durée,
elle s'anime de nouveau et reprend , sans souvenirs de ce temps depreuves, le cours habituel de la vie.
Ce remarquable état dans lequel le moi n'a plus de rapports appréciables avec ses propres organes ou semble même complètement aboli , a reçu le nom d'élhérisme ou d'anesthésie.
Dès les premiers moments l'intelligence se trouble, et les paroles prononcées se rapportent à des idées étrangères au temps, aux lieux et aux conditions de l'actualité. Bientôt la voix s'éteint, les membres et le tronc soulevés retombent inertes et n'obéissent plus qu'aux lois de la pesanteur. Les chairs peuvent être froissées, meurtries, divisées; l'opéré ne le sent pas; son esprit plane dans des régions inconnues, franchit des espaces sans lin, accomplit en quelques minutes les événements de plusieurs années, ou est plongé dans des extases et des rêves, souvent accompagnés d'un vif sentiment de bien-être et de bonheur.
L ethérisme peut être suspendu ou prolongé
à la volonté de l'homme de l'art, et nous en avons fait varier la durée de deux ou trois minutes, à une heure et demie, sans provoquer d'accidents.
Les divers appareils propres aux inspirations de l'éther, la manière dont on doit en faire usage, les moyens de prévenir ou de combattre certains phénomènes insolites dont l'apparition ou la persistance seraient fâcheuses, ont été l'objet de savantes recherches dont l'ensemble constitue une étude nouvelle , celle de l'éthérisalion.
Nous attribuons nos succès constants, dans l'emploi de l'éther, à une règle dont nous ne nous sommes jamais départi, et que nous avons formulée ainsi : maintenir l'intégrité , la normalité de l'acte respiratoire.
En voici l'explication :
L'éthérisme a des degrés dont le dernier terme est la mort; mais ces degrés sont réguliers, successifs, observables, susceptibles d'arrêt à un moment voulu. Il suffit donc de les connaître et d'être averti du moment où corn-
mence le danger, pour s'en préserver. L'état de la respiration est ici le guide le plus assuré.
Toutes les fonctions ne sont pas également nécessaires à l'entretien de la vie. Autant les facultés de l'esprit sont supérieures aux actes purement organiques de la matière, sous le rapport intellectuel et moral, autant elles leur semblent subordonnées et inférieures comme mécanisme d'existence. On vit sans idées, sans réflexion, sans jugement, on ne saurait vivre sans respirer.
L'action suspensive et annihilante de l'éther est proportionnelle aux résistances vitales.
En représenlantles fonctions par des cercles décroissant jusqu'à un point central, qui en est en même temps le principe et la fin , les plus périphériques sont abolies les premières. Conscience, sensibilité, mouvements volontaires, sont les trois facultés dont on remarque dès l'abord la décroissance, puis la suspension.
Telles sont aussi les limites imposées à l'éthérisme par la prudence. Vous arrêtez le jeu
de 1 intelligence humaine, sans compromettre la vie. Celle-ci s'est réfugiée tout entière dans les poumons et le cœur , et vous en verrez reparaître les hautes manifestations du moment où vous aurez cessé d'en altérer les ressorts.
Tant que la respiration ne sera pas troublée, continuez les inspirations d'éther; la circulation restera libre, et vous pouvez être sans crainte.
Si la respiration s'embarrasse, suspendez aussitôt l'emploi de l'éther. C'est la vie ellemême qui est atteinte dans ses organes les plus essentiels, et vous manqueriez bientôt de la puissance de rétablir ce que vous auriez détruit.
Il est facile de se conformer à ces conseils, car les appareils dont nous nous servons rendent chaque inspiration appréciable, et comme les effets anesthésiques , loin de s'aggraver spontanément, paraissent aller en diminuant d'intensité dès que l'on discontinue d'introduire dans la poitrine de nouvelles quantités d'éther, il suffit de suspendre l'em-
ploi de cette substance pour voir se rétablir promptement la régularité de la respiration.
Si l'opération pratiquée exige une longue persistance de l'insensibilité, faites de nouveau inspirer l'éther, et par ces alternatives rationnellement comprises et appliquées, réalisez la loi d'intermittence qui seule permet de prolonger I'élhérisme d'une manière pour ainsi dire indéfinie.
L'éther employé d'après les principes que nous venons d'exposer n'avait jamais déterminé chez nos malades de complications sérieuses ; nous avions observé des spasmes de la glotte et de la poitrine; une certaine gêne respiratoire, quelques symptômes d'irritation bronchique ; mais ces légers inconvénients que nous étions parvenu à prévenir ou à faire cesser aisément par nos procédés d'application, n'étaient pas de nature à contrebalancer les admirables avantages de I'élhérisme, auquel personne ne nous avait paru réfractaire.
Tels étaient les résultats auxquels nous étions arrivé, lorsque M. le professeur Simpson nous
envoya son mémoire sur l'emploi du chloroforme. Cet habile professeur, attribuait à cette substance des propriétés très-supérieures à celles de l'éther comme agent d'anesthésie.
Ainsi le chloroforme avait une odeur et une saveur plus agréables. Les inspirations en étaient mieux supportées et d'un effet plus prompt et plus persistant. Le mode d'emploi était plus simple et l'innocuité complète. L'opinion du professeur Simpson, appuyée de nombreuses expériences, nous révélait un nouveau progrès dans la voie si brillamment ouverte par Jackson , et nous devions l'accueillir avec un vif empressement. Nous entreprîmes dès lors une série d'expériences sur les animaux pour nous assurer des limites dans lesquelles on pouvait user du chloroforme sans crainte d'accidents. Ayant bientôt acquis la conviction que des applications à l'homme étaient sans danger , et qu'aucun changement dans les conditions de nos recherches n'était de nature à altérer les faits constatés par M. Simpson , nous substituâmes le chloroforme
à l'éther, el nous en étudiâmes les résultats clans un assez grand nombre d'opérations.
Nous avons remplacé l'éponge et le mouchoir recommandés par le professeur d'Edimbourg par un appareil très -simple, fabriqué par M. Elser. Nous évitons ainsi des pertes considérables de chloroforme, nous obtenons des effets plus constants, et nous jugeons mieux de l'état des inspirations.
Nous avons reconnu au chloroforme la plupart des avantages signalés par M. Simpson, et nous en avons même indiqué un nouveau , non moins important, celui de ne pas exposer aux détonnations pendant les opérations pratiquées à la lumière artificielle.
Nous ne sommes pas aussi explicite sur les conditions de l'innocuité.
Nous ne mettons en doute ni les cinquante cas de succès mentionnés par M. Simpson ni ceux beaucoup plus nombreux rapportés aujourd'hui par les chirurgiens qui ont marché sur les traces du professeur d'Edimbourg. Les trente observations dont nous donnons les
détails font suffisamment foi de cette opinion. Notre réserve porte sur le plus ou moins de hardiesse avec laquelle le chloroforme peut être employé.
Supposer à un agent aussi énergique une innocuité absolue serait une erreur.
Les considérations physiologiques dans lesquelles nous sommes précédemment entré, montrent suffisamment avec quelles précautions et quels ménagements on doit faire usage des inspirations d'éther.
Les effets plus actifs du chloroforme permettaient de supposer la nécessité d'en limiter davantage l'action. L'expérience a confirmé cette prévision. Soit que l'anesthésie devienne seulement plus profonde, soit qu'elle dépende de conditions d'une autre nature, les phénomènes immédiats et secondaires ne sont pas les mêmes qu'avec l'éther.
Le moment où l'on cesse les inspirations de chloroforme n'est pas nécessairement celui où l'anesthésie offre le plus haut degré d'intensité. Il nous est arrivé dans nos expé-
riences de suspendre les inspirations de chloroforme à une époque où la respiration était très-libre, les mouvements de la poitrine largement développés, les battements de cœur énergiques , et cependant les animaux périssaient sous nos yeux en quelques minutes.
Il y avait donc un immense danger à prolonger au delà de certaines limites la durée des inspirations, car la question de vie et de mort se trouvait posée.
Nous avons érigé en principe de cesser l'emploi du chloroforme au moment où commence le résolution des muscles. Dès que les membres perdent leur résistance , et que soulevés ils retombent sans force par leur propre poids, il nous paraît indispensable de rendre à la poitrine un air pur et de ne reprendre les inspirations de chloroforme qu'après la réapparition de la motilité.
La régularité de l'acte respiratoire, suffisante comme indication de l'emploi de 1 ether, cessait donc d'offrir la même certitude pour
l'application du chloroforme , puisque des
malades soumis à l'action de cette substance, jusqu'au moment où la respiration deviendrait très-rapide et gênée , seraient exposés à succomber.
Il importait de fixer à cet égard une règle sûre et facile, également exempte d'une dangereuse confiance, ou d'une impuissante timidité; nous croyons avoir indiqué le moyen d'échapper à ce double écueil.
Un autre point non moins essentiel méritait une attention sérieuse. Empêcher le sommeil, refuge offert à la douleur, de se continuer en un éternel repos, était sans doute la première condition à remplir; mais il fallait aller plus loin et rechercher si les malades opérés dans l'insensibilité ne rachetaient pas ce précieux avantage par une plus grande somme de dangers ultérieurs ou consécutifs.
Nous avons étudié avec soin cette question, et l'on verra quel a été le résultat de nos nombreuses observations sur cet important sujet.
Avec l'élher, comme avec le chloroforme,
la sûreté des procédés opératoires n'est plus sacrifiée à la rapidité de l'exécution, et les malades , préservés des ébranlements terribles de la douleur, montrent ensuite plus de confiance et plus de calme.
Nous avons cru remarquer cependant des réactions inflammatoires assez vives d;ins quelques cas où le chloroforme avait été employé . et nous avons dû recommander de se tenir en garde contre ces symptômes, afin de les modérer ou de les combattre par une médication appropriée.
Telles sont les principales opinions exposées par nous dans le numéro du 20 décembre 1 847 de la Gazelle médicale de Strasbourg ; nous les avons appuyées de faits multipliés tirés de notre pratique. Depuis ce moment nous avons continué nos opérations sur l'homme et nos expériences sur les animaux , sans modifier beaucoup nos jugements; aussi avonsnous pu réimprimer la plus grande partie de notre premier travail, sans y apporter de très-notables changements.
Nous avons seulement donné plus de développement à l'histoire des procédés mis en usage et recommandés par nous pour les inspirations de chloroforme. Nous avons aussi signalé les cas particuliers dans lesquels cette substance ou l'éther mériteraient d'être préférés. L'art possède des moyens de dissiper les phénomènes anesthésiques dont la persistance ou l'aggravation inspireraient des inquiétudes justement fondées; nous avons également indiqué les remèdes à opposer aux accidents dont nous avions été témoin et formulé certaines contre-indications.
Plusieurs de nos observations n'étaient pas terminées lors de notre première publication , en raison de la date récente des opérations dont nous avions seulement constaté le succès immédiat. Celle lacune a été comblée, et nous avons eu la satisfaction de voir presque tous les malades dont nous avions commencé l'histoire, parvenir à une parfaite guérison , ou présenter des conditions de santé trop favorables pour qu'on fût en droit d'accuser
le chloroforme d'avoir gravement compromis leurs jours.
Nous avons voulu présenter d'une manière sommaire mais complète les résultats de notre expérience sur les effets de l'éther et du chloroforme appliqués comme agents anesthésiques aux opérations chirurgicales. Les faits cliniques étaient à nos yeux l'étude la plus importante de la découverte de Jackson. On s'en est peu occupé en France, soit que les chirurgiens aient hésité à mettre le public et leurs confrères clans la confidence de leurs succès et de leurs revers, soit qu'ils n'aient pas compris l'importance supérieure d'une telle sincérité scientifique. Les ouvrages trèsremarquables de MM. Chambekt et Lach sur l'éthérisme, témoignent de la haute prédominance accordée aux études physiologiques sur la partie purement chirurgicale ou d'application à l'homme. Nous avons cru devoir protester par notre travail contre cette fâcheuse tendance dont la conséquence la plus immédiate serait de subalterniser les questions ca-
pi taies à des recherches subsidiaires d'une valeur réelle, sans doule, mais moindre comparativement.
Le merveilleux pouvoir de suspendre la douleur dépasse dès à présent tout ce que l'imagination avait prêté de prestiges aux charmes et aux enchantements d'un autre âge. C'est une brillante et magnifique conquête du génie de l'observation sur la nature. A la médecine revient l'honneur et le devoir d'en apprécier et d'en étendre les bienfaits.
Strasbourg , le 12 janvier 1848.
Voilà bientôt un an que les chirurgiens ont recours à l'emploi de l'éther pour préserver leurs malades de la douleur des manœuvres opératoires. Des faits d'insensibilité ont été observés des milliers de fois, on les a publiés , soumis au contrôle des corps savants officiels. Cependant, c'est à peine si l'opinion commence ù les accepter. On a semé des doutes, supposé des objections , soulevé avec un effroi affecté certaines prévisions d'immoralité, et parce que tels ou tels hommes de l'art avaient mieux aimé laisser planer sur leurs confrères le soupçon de mauvaise foi que de s'accuser d'un manque de précaution ou d'expérience, ou a cherché à faire arme de ces prétendus insuccès.
Toutes les découvertes utiles ont leur temps d'épreuve et de combat avant d'être comprises et appréciées, et nous devons plutôt nous applaudir de la rapidité avec laquelle s'est propagée la méthode de l'éthérisation , que de nous étonner des incrédulités qu'elle soulève encore. Cent ans après qu'A. Paré eût démontré l'immense supériorité de la ligature des vaisseaux, on cautérisait les artères des amputés à l'Hôtel - Dieu à Paris. Nous avons
vu la lithotricie repoussée à son origiue, et Dupuytren et beaucoup d'autres opposants en nier d'abord obstinément la valeur.
Des faits multipliés et péremptoires sont les véritables rayons de la vérité , et s'il y a des yeux affaiblis qui n'en soient pas frappés, il faut se borner à augmenter par de nouvelles preuves l'éclat et l'intensité de la lumière, qui seule peut traverser les milieux les plus obscurs.
Disons aussi que l'éclat de toutes les découvertes est toujours amoindri par l'esprit de personnalité avec lequel on les juge involontairement.
Les idées ne naissent pas sans antécédents; elles ont leur évolution régulière, et l'inventeur est celui qui en saisit des rapports inaperçus; chose en apparence si facile que nous regrettons tous de ne pas en avoir assumé l'honneur.
De là cette tendance au dénigrement ; de là cet abaissement systématique des plus hauts génies auxquels on ne rend ordinairement justice qu'après une longue période de calomnies et d'outrages.
Quelles couronnes contemporaines ont jamais été tressées aux bienfaiteurs de l'humanité qui nous ont donné la boussole, l'imprimerie, la poudre à canon, la vapeur, etc. ! Nous obéissons toujours aux mêmes lois. Et, comme l'a dit Béraoger, notre grand poëte populaire :
«Si des rangs s Tient quelques hommes,
«On les dénigre, on les conspue,
«Sauf après un lent examen
« A leur dresser une statue
« Pour la gloire du genre humain. »
Espérons que les progrès de la philosophie positive ' nous
1 Voir pour la signification de cette expression le magnifique et profond travail de M. Auguste Comte , intitulé: Cours de philosophie positive.
réservent d'autres exemples, et qu'une souscription européenne, ouverte eu l'honneur de Jackson, témoignera de sentiments plus élevés'.
Les inspirations d'éther sulfurique furent employées pour la première fois, comme moyen d'annihilation de la douleur, en octobre 1846. M. Mobton, dentiste, auquel M. Jackson avait communiqué le secret de sa découverte, en fit quelques heureuses applications et prit un brevet d'invention qui parait être resté sans valeur.
Dès le 5 novembre, M. Bigelow, chirurgien de l'hôpital de Massachussels , lut devant la Société de médecine de Boston un mémoire sur l'éthérisation , dans lequel il rendit compte d'une amputation de la cuisse, faite avec succès, sans que le malade en eût eu la moindre conscience. Ce mémoire fort étendu et fort complet a été inséré dans le Boston médical and surgical journal , et contient la description de l'appareil inspirateur mis en usage par MM. Mobton et Jackson.
Cet appareil consistait en un ballon de verre à deux tubulures, de trois à quatre litres de capacité. L'uue des tubulures servait au passage de l'air atmosphérique et à l'introduction de l'éther versé , selon le besoin , sur des fragments d'épongé. L'autre tubulure était garnie d'un tuyau flexible adapté à un conduit offrant deux soupapes, l'une inspiratrice des vapeurs d'éther, l'autre expiratrioe de l'air vicié par l'acte de la respiration.
La première nouvelle de ces faits arriva à Londres, d'après le récit du Médical Times, le \1 décembre, à un
1 La Société de médecine de Strasbourg a adopté a f unanimité , sur notre proposition, l'idée de cette souscription , et une commission est actuellement chargée de prendre les mesures propres à en assurer le succès.
dentiste , M. Robinson , qui s'empressa de tirer parti de l'éthérisation pour l'extraction des dents. Après quelques essais et tâtonnements plus ou moins heureux , il fit construire un appareil à peu près semblable à celui de M. Jackson, et dès lors les laits d'insensibilité pendant les opérations se multiplièrent chaque jour. Les chirurgiens les plus renommés, MM. Lawrence, Keï, Gcthrie, Bramsbï-Cooper, Fergdsson, Aterï , etc., pratiquèrent des amputations et des ablations délicates de tumeurs pendant que leurs malades étaient dans un état complet d'iusensibilité.
Ce fut seulement dans les derniers jours de décembre 4 846 que les journaux anglais nous transmirent le récit de ces remarquables expériences , et il ne fut bientôt plus permis de douter des résultats d'une si merveilleuse découverte.
L'annihilation de la douleur avait été de tous temps le rêve des esprits supérieurs. Divinum est opus, sedare dolorem, disait Hippocrate, et il n'était certes pas de miracle plus beau que celui de changer en moments de calme , de doux sommeil ou môme de songes enivrants, les terribles épreuves des opérations de la chirurgie.
Tels sont les effets des inspirations d'éther. Les malades plongés dans une insensibilité et une immobilité absolues, deviennent momentanément étrangers à tout ce qui se passe autour d'eux , et n'ont môme pas conscience des actes exécutés sur leur personne. Les parties les plus irritables, les nerfs dont le seul contact causerait dans l'état naturel des convulsions et exciterait des cris déchirants, peuvent être pressés, coupés, arrachés, sans qu'une oscillation de la fibre lémoigne d'une impression quelconque, sans que la mémoire en reçoive aucune impression ou en conserve le souvenir. C'est un être en appa-
rence dénué de vie que le chirurgien opère , et dès lors la sûreté de ses procédés , la perfection de ses résultats atteignent des limites à peine entrevues et qui agrandissent les ressources et la certitude de l'art.
Depuis le premier mémoire que j'ai publié sur l'élhérisation et les opérations sans douleur , dans la Gazette médicale de Strasbourg (numéro du 20 février 4847) , toutes nos prévisions se sont confirmées : nous n'avons pas rencontré un seul malade réfractaire à l'éthérisation; nous n'avons pas eu à regretter un seul accident; nous avons pu prolonger pendant une heure et demie l'insensibilité et nous avons indiqué le moyen de maintenir indéfiniment, pour ainsi dire, l'annihilation de la douleur par l'emploi intermittent de l'éther.
Tels sont les faits consignés dans une note adressée , le 50 août 4847, à l'Académie des sciences, et dans laquelle nous avons rendu compte de cinquante opérations graves pratiquées publiquement , avec un succès complet.
Comme nous voulons comparer les effets du chloroforme à ceux de l'éther , nous croyons nécessaire de bien faire connaître les résultats auxquels nous étions arrivé avec cette dernière substance, et nous citerons quelques-unes des observations inédites qui ont fait l'objet de notre communication académique.
Notre appareil fabriqué par M. Elser se composait d'un vase en verre dans lequel on versait trente grammes environ d'éthersurdes fragments d'épongés H. Ce vase avait dix centimètres de base sur douze de hauteur et l'embouchure offrait quatre centimètres de largeur. Plusieurs fois nous essayâmes de supprimer les éponges dont l'emploi avait pour but de multiplier les surfaces d'évaporation ; mais l'éthérisation nous parut devenir alors plus lente.
Un tube flexible de trente-trois centimètres Je longueur sur six de circonférence formait la seconde pièce de l'appareil, et se terminait par des embouts métalliques appropriés à des usages fort distincts.
L'un de ces embouts ayant sept centimètres de longueur et de circonférence, offrait deux soupapes : l'une expiratrice D, garnie d'unesorte de treillage protecteur B ; l'autre inspiratoire , terminée, du côté opposé à la jonction du tuyau flexible, par une large surface évasée destinée à embrasser la bouche du malade A.
L'autre embout, plus compliqué , se partageait en deux portions. L'une, de trente-cinq millimètres de hauteur sur cinquante-cinq de circonférence, s'engageait dans le gouleau du flacon et supportait un tube creux G de sept centimètres de long sur un et demi de large.
Ce tube servait à introduire dans le flacon une quantité variable d'air atmosphérique ou de nouvel éther quand le besoin l'exigeait, et était fermé supérieurement par une plaque mobile. La seconde portion de l'embout ayant six centimètres de longueur et de circonférence, offrait deux ouvertures : l'une circulaire pour le passage de l'air atmosphérique non mêlé d'élher, l'autre pour le jeu d'une vis soutenant un obturateur , afln de faire varier au gré de l'opérateur la proportion de l'air chargé de vapeurs d'élher que l'on voulait faire inspirer au malade.
L'emploi de cet appareil était fort simple. On commençait, après avoir comprimé les narines avec une petite pincette élastique, par familiariser le malade avec les inspirations buccales, et ne lui donnant que de l'air atmosphérique.
Puis aussitôt que la respiration s'exécutait bien , condition facile à juger d'après les mouvements réguliers de la
soupape expiratoire, on mêlait à l'air une proportion de plus en plus considérable d'éther.
On arrivait ainsi plus ou moins vite à donner de l'air complètement charge de vapeurs d'éther, selon la plus ou moins grande tolérance présentée par le malade, et selou l'habileté et l'expérience de la personne chargée de l'éthérisalion.
M. Elser a dernièrement fabriqué un appareil plus simple avec lequel on obtient les mêmes résultats.
Le tube flexible C et le flacon H sont conservés. L'embouchure A est la môme ainsi que les soupapes expiratoire
Planche première.
D et inspiratoire C. L'extrémité du tuyau plongée dans le flacon offre aussi un tube particulier G pour l'introduction
de l'éther. Mais voici la différence : une plaque mobile K placée de côté et au-dessus de la soupape inspiratoire , soutient un fil métallique dont la pression sur cette dernière est calculée de manière à ce que ces deux ouvertures restent toujours dans un rapport inverse d'occlusion. Lorsque le jeu de la soupape inspiratoire par laquelle arrive l'éther est fermée, la plaque mobile servant au passage de l'air atmosphérique est béante et vice versa. On peut ainsi, et par un simple degré de rotation de la plaque E, faire respirer au malade de l'air pur ou plus ou moins chargé de vapeurs d'éther.
En général une éthérisation conduite par une personne habituée à l'appréciation rapide des susceptibilités individuelles exigeait de trois à six minutes de durée. Quelquefois il nous fallut plus de temps; mais rarement la période d'insensibilité avec résolution musculaire apparut dans un intervalle plus court.
Comme toutes les opérations faites avec le secours de l'éther furent pratiquées daus les conditions que nous venons d'indiquer, nous n'avons pas cru nécessaire de nous occuper chaque fois des détails relatifs à l'élhérisatiou , et nous nous sommes borné à mentionner la nature des maladies et les résultats curatifs obtenus.
Un jeune homme de dix-huit ans entre à la clinique le 12 avril 4847. 11 porte depuis son enfance une tumeur très-volumineuse, molle, inégale, comme bosselée, sous l'aisselle droite. Les mouvements du membre sont gênés et pénibles. L'ablation de la tumeur est faite le 15 du même mois.
Au bout de dix minutes d'inspiration d'éther, avec l'ap-
pareil Elser, la sensibilité a disparu. La tête et les membres n'obéissent plus qu'à leur propre poids et retombent, quand on les soulève, comme des corps inertes. La tumeur (anévrisme par anastomose) a envahi en avant le muscle grand pectoral , en arrière le grand dorsal ; le tissu érectile qui la constitue parait lormé de larges aréoles dont l'ouverture pourrait entraîner une hémorrhagie mortelle. La dissection est en conséquence conduite avec beaucoup de lenteur et de précautions. L'opération a duré quarante minutes et a nécessité l'application de douze ligatures. Le malade est alors très-pàle, le pouls et la respiration sont faibles, la perte de connaissance se prolonge dix minutes après la cessation de l'emploi de l'éther. Bientôt les paupières s'entr'ouvrent , quelques paroles se fout entendre, la connaissance reparait. 11 se refuse à croire que son opération est terminée; il n'a , dit-il , rien senti. Faiblesse , céphalalgie légère pendant vingt-quatre heures. A partir de ce moment la santé est parfaite, et il quitte la clinique le 50 avril, ne conservant dans l'aisselle qu'une trèspelite plaie, qui a été promptement cicatrisée, sans perle aucune des mouvements du bras.
Dans ce cas nous voyons l'insensibilité durer cinquante minutes, etlaguérison d'une des plus graves opérations de la chirurgie s'achever très-rapidement et sans accident.
X., artiste dramatique, portait à l'anus un ulcère fistuleux, tellement douloureux qu'il avait été impossible de l'explorer. Cet homme, traité par les mercuriaux, n'avait pas vu son état s'améliorer. On l'élhérise , et je reconnais pendant ce temps une tumeur squirrheuse sup-
purée, ayant envahi, dans une hauteur de trois travers de doigt , la paroi antérieure du rectum Je me décide sur-le-champ à l'opérer. Une sonde est engagée dans la vessie , pour indiquer la présence de l'urèlhre et en prévenir la lésion, et la tumeur est complètement enlevée.
Le malade, reporté daDs son lit au bout de cinquante minutes , n'a rien senti et ne croit pas avoir été opéré. Aucune douleur, aucun accident; guérison rapide et heureuse.
X. est une jeune fille envoyée à la clinique par M. le docteur Schaaf. Les os du pied étaient cariés, et l'ampulation de la jambe pouvait seule la sauver. Cette opération, exécutée par mon procédé (lambeau externe) pendant l'éthérisation, est promptement achevée, et la malade n'en a pas eu conscience. Quelques jours plus tard hémorrhagies successives, résistant au tamponnement et à quelques autres essais de compression. Je prends le parti de lier l'artère crurale.
On annonce à la malade , pour ne pas l'effrayer, qu'il faut saisir un des vaisseaux de la plaie, et qu'on va pratiquer cette légère opération en la laissant dans son lit. On l'élhérise, puis on la place sur un brancart, et on la transporte à l'amphithéâtre de la clinique. L'artère découverte au tiers supérieur de la cuisse est divisée entre deux ligatures. On panse la malade et on la rapporte dans son lit où elle reprend connaissance sans se douter du transport ni du genre d'opération qu'elle a subie. C'est le troisième jour seulement que la suppuration de la plaie de la cuisse lui en révèle l'existence. Aucun accident. Cessation définitive des hémorrhagies. Guérison complète.
L'ablation d'une tumeur cancéreuse de la cuisse sur une jeune fille, déjà opérée trois fois, dura près d'une heure et demie. Les vaisseaux et les nerfs cruraux avaient dû êlreisolésdela masse cancéreuse; pas d'accidents. Aucune conscience de l'opération subie. La malade quitte l'bôpital quelques mois plus tard.
Un jeune homme de vingt-six ans est reçu à la clinique pour une tumeur cancéreuse du pied. Je l'ampute dans l'articulation tibio-larsienne, en formant un lambeau interne et sous-calcanien. Aucune douleur, aucun accident. Le malade marche parfaitement sur son moignon , sans avoir même besoin d'un béquillon ni d'une canne. Il a été présenté à la Société de médecine de Strasbourg le 2 décembre 1847.
La dissection longue et difficile d'un goitre latéral de la grosseur de la tète d'un fœtus fut faite avec un plein succès, en présence de M. le professeur Goffkes et de plusieurs de nos confrères. Aucun accident; guéiison complète.
Un jeune enfant de douze ans se présente à la clinique pour une incontinence d'urine que nous présumons dépendre de la présence d'un calcul. L'enfant est très-irritable et très-indocile ; il se débat , égratigne et mord les élèves qui l'approchent. On le décide à se laisser élhériser. La pierre est alors reconnue par le cathétérisrae; je pratique la taille latéralisée; j'extrais un calcul très-volumineux, et lorsque le malade revient à lui, il est couché, par-
failement tranquille, très gai, ne se doute pas dans les premiers moments de l'opération qu'il a subie, et il quitte l'hôpital quelques semaines plus tard sans avoir éprouvé d'accidents.
Récsetions, amputations, débridements herniaires, ablations de tumeurs, ligatures d'artères, réductions de luxations anciennes et récentes, telles furent les autres opérations pratiquées.
11 serait inutile de multiplier de pareils faits. Tous se ressemblent par l'insensibilité absolue , l'absence complète de mouvements, l'innocuité de l'éthérisme et le rétablissement partait des fonctions.
Nous professons même que les malades guérissent mieux lorsqu'ils ont été soumis à l'influence de l'éther'. Il y a moins de réaction inflammatoire et moins d'inquiétude , car en général les malades se croient d'autant plus eu danger qu'ils ont plus souffert, et dès qu'ils n'ont pas ressenti les douleurs de leur opération , ils la jugent peu grave, et attendent leur guérison avec une plus grande conCance.
Dans toutes nos opérations nous n'avons jamais fait respirer l'éther d'une manière continue; c'est une remarque sur laquelle nous insistons. Nous avons pris pour règle la persistance régulière de la respiration, et la cessation
1 "La gravite des accidents qui su-vent l'action des corps sur nos organes dépend principalement de la sensibilité de ces derniers.» (Cabanis, Rapports du physique et au moral de l'homme.')
de l'emploi de l'éthei' aussitôt que les inspirations devenaient moins complètes ou plus rares.
Cette règle est tellement en rapport avec les lois physiologiques relatives aux effets de l'élher qu'il y a lieu d'en bien établir la valeur.
La persistance des activités fonctionnelles n'est pas égale pour tous les organes sous l'influence des inspirations d'éther 1 . En dehors des troubles mécaniques(spasmes de la glotte, constriclion des mâchoires et de la bouche), l'intelligence et la conscience disparaissent eu premier lieu, ensuite les mouvements des membres et cnlin ceux de la respiration; c'est dans celte fonction que se réfugie la vie, c'est Vultimum moriens ainsi que le cœur.
Tant que l'opéré respire, il ue court pas de danger, et dès qu'on le soustrait a l'usage de l'élher, l'on voit les autres fonctions se rétablir graduellement ; les mouvements d'abord , puis l'intelligence et enûu la sensibilité.
C'est en raison de la succession de ces phénomènes que nous avons pu constater un fait extrêmement curieux qui a été aussi observé par plusieurs de nos confrères.
Il y a un moment dans la période du rétablissement des fondions où les mouvements , l'intelligence et la conscience sont revenus, alors que la sensibilité fait encore défaut. Dès lors les malades causent , vous reconnaissent , rendent compte de leurs rêves, et se voient cependant opérer sans le sentir.
Quelques-uns de nos malades furent témoins insen-
1 Voir sur cet important sujet les travaux de M. le docteur H. Cham- BfcRT (Des effets physiologiques et thérapeutiques des elhcrs. Paris 1847) , et de M. le docteur L\CH (De l'élher suljurique , de son action physiologique et de ses applications. Paris 1S47).
sibles de leur opération. Vous venez de diviser, nous disaient-ils , tel lambeau de peau , vous avez traversé telle partie de la plaie avec des épingles , je le vois, mais je ne le sens pas.
Un pareil état n'est jamais d'une fort longue durée, et il doit servir à démontrer combien il est inutile de produire un très-haut degré d'éthérisme môme pendant les opérations les plus délicates ou qui exigent le plus de temps ; il suffit d'abolir la sensibilité et la molilité, en affaiblissant le moins possible les fonctions organiques (respiration et circulation) dans lesquelles se concentrent et se maintiennent les principes essentiels de la vie.
L'élhérisalion agit plus ou moins promptement selon l'ampleur et la fréquence des inspirations, la vigueur ou la faiblesse des malades , leur âge , leur habitude des alcooliques. Les périodes de l'étbérisrae se distinguent en celles : \° d'excitation , 2° d'insensibilité , 5° de perle des mouvements.
La première ou d'excitation peut être supprimée en se servant d'éther pur, dont la quantité inspirée sera aussi considérable que possible dans un temps donné, sous la seule réserve de ne pas entraver la respiration. On commence, à cet effet, par mêler une assez grande quantité d'air atmosphérique aux vapeurs d'éther, dont on augmente peu à peu la proportion à fur et à mesure que le malade semble en mieux supporter l'action.
Les personnes éthérisées de cette manière perdent rapidement la conscience de leurs actes , font quelques mouvements ou se raidissent lentement en soulevant leurs membres , puis s'affaissent et paraissent succomber à un sommeil profond auquel elles auraient en vain voulu résister.
En cet état, les yeux sont convulsés en haut et cachas sous la paupière supérieure, le pouls est un peu plus fréquent, la respiration accélérée, et si l'on pratique une opération sanglante, les chairs fuient devant l'instrument; des mouvements ont lieu , quelques cris ou plaintes sont proférés ; mais en revenant à lui , le malade ne parait pas en avoir eu conscience; il dit n'avoir pas souffert , et n'a conservé aucune idée des manœuvres dont il a été l'objet.
Si l'ou a employé de l'éiher mêlé à de l'alcool , comme nous l'avons fait plusieurs fois, l'excitation est très-vive; les malades s'animent et s'agitent ; ils parlent à haute voix, croient soutenir une lutte, exercer un commandement; ils se lèvent avec violence , demandent ce qu'on leur veut , ou offrent l'expansion affectueuse et communicative de l'ivresse vineuse. Si l'on commence à les opérer, ils résistent, et cependant un peu plus tard ils ont tout oublié ou se rappellent avec beaucoup de peine les impressions de cet état passager. On comprend combien il serait dangereux de pratiquer une opération délicate pendant cette période ; la moindre secousse involontaire pourrait en compromettre le succès ou provoquer de graves accidents. Il ne faudrait pas en outre oublier qu'à un très-faible degré d'élhérisrae les souvenirs peuvent être abolis sans suspension réelle de la douleur.
L'opéré affirme alors qu'il a perdu tout souvenir; mais ses paroles out suffisamment témoigné de ses souffrances au moment où il était opéré.
Cette période d'excitation se manifeste quelquefois au début et toujours à la fin de l'éthérisrae, mais avec des caractères différents, dont nous nous occuperons plus loin. Dès qu'elle a lieu , malgré les précautions de l'opé-
râleur, on doit se hâter de la faire disparaître en rendant plus complètes les inspirations d'éther.
La deuxième période, ou celle d'insensibilité, commence. Il n'y a plus alors aucune conscience apparente , ni plus tard aucun souvenir des actes accomplis. La voix et la parole <ont abolies , et c'est à peine si une faible contraction musculaire révèle la persistance d'une action nerveuse réflexe et automatique. Ce moment doit être choisi pour pratiquer les opérations de peu de durée. Les ouvertures d'abcès, les ponctions, les excisions simples, les extractions de dents seront faites instantanément, et l'on cessera sur le-ehamp l'emploi de l'élher.
Dans le cas où les opérations exigent des manœuvres compliquées et un temps plus long, il devient indispensable de soumettre les malades à la troisième période de l'éthérisme - , celle où la motilité disparait. A ce moment les mouvements n'existent plus , à l'exception de ceux de la poitrine et du cœur. Les membres et la tête soulevés retombent inertes , le tronc cède aux forces qui le soulèvent, et les malades peuvent être placés dans quelque position que ce soit ; ils n'obéissent plus qu'aux lois de la pesanteur. On peut prolonger cet étal pendant plus d'une heure sans aucun danger, en maintenant la régularité de la respiration par l'emploi intermittent de l'éther.
Je ne suppose pas que personne ait jamais vu , pour la première fois, sans un profond sentiment d'anxiété, cette apparente abolition de la vie. On se demande involontairement si la confiance dans l'opérateur est bien fondée; si le corps, immobile sous le scalpel, existe encore, et on attend avec anxiété la fin de cette émouvante épreuve.
Le spectacle dont on est bientôt témoin fait succéder
la confiance el l'admiration aux angoisses dont on éprouvait l'étreinte. Ce corps que le souffle divin semblait avoir abandonné, se réveille, le sang reparait aux joues, l'éclat aux yeux , la parole aux lèvres ; souvent , en quelques secondes , le malade éclate en expressions bruyantes, il rit, il vous tend les mains, il est heureux. C'est l'expansion confiante d'une ivresse gaie el légère. L'un vous vante votre talent , l'autre vous traite d'ami. Un commerçant voulait nous envoyer cent pièces de vins; celui-ci se plaint d'avoir été arraché aux rêves les plus doux ; tous se refusent à croire qu'on les a opérés; ils n'ont rien senti, ils ne souffrent pas; car la douleur tarde souvent longtemps à paraître , et chacun reste parfaitement convaincu des avantages et de l'innocuité de si merveilleux résidlats.
Quelques personnes avaient cru devoir s'abstenir de l'élhérisme dans des cas d'opérations faites sur la tôle, sur le cou et dans les régions voisines des organes de la respiration, afin de prévenir tout embarras et toute gêne de cette fonction. Notre pratique a démontré l'exagération de pareilles craintes, et la réussite d'excisions de cancers de la face, de résection des os maxillaires, a fait voir avec quelle facilité on entretenait les inspirations d'éther chez des malades dont les lèvres étaient en partie enlevées.
Nous nous sommes abstenu néanmoins de recourir à l'élher dans les ablations de tumeur de la gorge, alors que du sang pouvait tomber dans les voies aériennes et accroître d'une manière dangereuse les dangers de l'asphyxie.
L'éthérisation est aujourd'hui répandue dans toute l'Europe. A Erlangen M. le professeur Heifelder l'a ap-
pliquée à plus de cent vingt cas différents, dont il a publié les détails.
Le savant baron de Humboldt a présenté dernièrement à l'Académie des sciences de Paris un ouvrage sur le même sujet du célèbre Dieffenbach, dont la chirurgie pleure aujourd'hui la mort prématurée. A Berlin le professeur Jungken, à Vienne le professeur Wattmann et le docteur Schdb , à Munich le professeur Rothmund, à Augsbourg Reisinger, à Mannheim le docleur Hammer, à Gœttingue le professeur Siebolt ont été des premiers à recourir a L'éthèrisation et à en répandre les bienfaits. En Russie M. Pirogoff faisait connaître la méthode d'élhérisation rectale que M. le professeur Roux a préconisée en France. En Italie l'illustre successeur deScARPA, le professeur Porta , M. le professeur Bcffim de Milan, etc., propagèrent la découverte de Jackson.
Les effets aneslhésiques produits par l'élher sulfurique devaient conduire à étudier l'action des autres éthers.
Je publiai dans la Gazette médicale de Strasbourg du 20 février 1847 une note sur l'action de l'éther chlorhydrique. « Nous avons expérimentalement employé avec a M. Oberlin (y était-il dit) l'éther chlorhydrique sur des « animaux et les phénomènes d'engourdissement , d'as- « soupissement et de stupeur parurent les mêmes qu'avec « l'éther sulfurique. »
Le 22 du même mois M. Flourens communiqua à l'Institut le résultat d'expériences également faites avec l'éther chlorhydrique, et M. Heifelder s'en est aussi occupé.
C'est à M. le docteur Chambert que l'on doit le travail le plus complet sur ces divers agents anesthésiques, et ce jeune et habile confrère est arrivé, par ses recherches sur
les élhers nitrique, nilreux, formique, iodhydrique, acétique, oxalique et chloi hydrique , à des conclusions assez importantes pour que nous les citions ici :
« I. Tous les éthers peuvent éteindre la sensibilité ; mais aucun ne produit ce résultat d'une manière plus constante et aussi innocente que l'éther sulfurique.
* II. Tous les éthers portent leur action sur la motricité, qu'ils exaltent ou qu'ils pervertissent plus spécialement que sur la sensibilité, o L'éther sulfurique , au contraire , agit surtout sur l'appareil sensitif. »
«III. Tous les élhers provoquent une énorme dilatation pupillaire L'éther formique, l'éther nitrique et l'éther iodhydrique ont déterminé trois fois la paralysie de la pupille (sur les animaux).
« IV. De tous les élhers, l'éther nitreux est le plus aclif. Après lui viennent l'éther iodhydrique, l'éther formique, l'éther chlorhydrique, l'éther acétique, l'éther oxalique.
« V. L'énergie d'un éther n'est pas toujours eu rapport avec sa volatilité. »
L'élher sulfurique paraissait donc rester seul en possession de la confiance des hommes de l'art comme l'agent le plus puissant et le moins dangereux en même temps de l'anesthésie.
Quels étaient les inconvénients de l'éther? Les inspirations de cette substance causaient souvent une certaine ardeur dans la gorge et la poitrine , un peu de toux , quelques crachements , de rares vomissements. Des malades en très-petit uombre, il est vrai, et n'ayant que de légères opérations à subir, ne voulaient pas continuer les inspirations ; d'autres avaient des spasmes de la glotte ,
des contractions plus ou moins violentes des mâchoires, des arrêts très-courts de la respiration. L'odeur de l'éther se faisait sentir plusieurs jours dans l'air expiré. Les vapeurs de cette substance mêlées à l'air atmosphérique pouvaient, dans le cas d'opérations pratiquées à la lumière artificielle, déterminer des détonnations. L'éthérisme exigeait quelquefois uu temps assez long, et l'on ne parvenait pas toujours à supprimer la période d'excitation. Ces inconvénients étaient légers sans doute en comparaison des bénéfices de l'insensibilité; on pouvait même les amoindrir et les supprimer en partie par une suffisante expérience ; mais enfin ils existaient , et c'est dans cet état de choses que M. le professeur Simpson, d'Édinbourg, est venu recommander le chloroforme dont les effets lui ont paru supérieurs à ceux de l'éther.
Le mémoire dans lequel M. Simpson' proposait de remplacer l'éther sulfurique par le chloroforme, comme nouvel agent anesthésique , fut présenté à la société médico-chirurgicale d'Edinbourg le 10 novembre, et envoyé par l'auteur à notre honorable collègue , M. le professeur Stoltz, qui me le communiqua.
Dans ce travail M. Simpson annonçait que le chloroforme jouissait à très-faible dose d'effets beaucoup plus rapides et plus persistants que l'éther ; que l'odeur en était douce et agréable, les inspirations faciles, et qu'il ne provoquait ni toux , ni spasmes , ni période d'excitation.
1 Account of a new anœathetic agent, as a substitulc for sulpliuric éther in surgcry and midwiferj', by J. Simpsoh, profcssor, of midwifcrj in the L'nivcr6il? of Edinhurgh , etc.
Le moment où commençait l'iosensibililé était annoncé par un ronflement plus ou moins bruyant, et les malades soumis à l'action de cette substance n'en avaient éprouvé aucun accident.
M. Simpson rappelait que le chloroforme ou tricbloride deformyle avait été découvert en 1831, par M. Socbeiran, étudié plus lard par MM. Liebig et Domas , et il indiquait les moyens de l'obtenir par la réaction de l'eau et de l'alcool sur le chlorure de chaux.
Le professeur anglais citait ensuite diverses opérations pratiquées dans la période d'insensibilité produite par le chloroforme, et dont plusieurs confrères et MM. Dumas et Milne Edwards , de l'Académie des sciences , avaient été spectateurs, et il ajoutait en note à la fin de son mémoire que ses expériences avaient depuis ce moment porté sur cinquante personnes sans le plus léger inconvénient.
De tels résultats étaient d'une assez haute importance pour nous engager à en assurer le bénéfice à nos opérés, et la théorie ei les faits antérieurs se réunissaient pour confirmer les assertions de M. le professeur Simpson. A l'époque où nous essayions avec MM. Oberlin et Chambert les effets dediversctherssurlesauimaux, M. Flodrens agrandissait le cercle de ces expériences en étudiant l'action du chloroforme, et il la trouvait analogue à celle des éthers. Nous eûmes recours à l'extrême obligeance de notre savant collègue, M. le professeur Persoz, pour avoir du chloroforme , et cet habile chimiste nous remit immédiatement une certaine quantité de cette substance, préparée et conservée sous l'eau depuis une année.
Ce liquide servit seulement à nos deux premières opérations et fut ensuite remplacé par un chloroforme plus récent, sortant du même laboratoire. M. Hepp, pharmacien
en chef de l'hôpital civil , eut la bonté de nous en donner également de parfaitement rectiflé, et MM. Werling et Oberlin en possèdent aujourd'hui plusieurs kilogrammes à un prix peu élevé.
M. Soobeiran a fait connaître, à l'Académie royale de médecine, le nouveau procédé qu'il venait d'imaginer pour se procurer des quantités très considérables de chloroforme. Ce chimiste prend 10 kilogrammes de chlorure de chaux du commerce à 90 degrés environ. Il les délaye avec soin dans 60 kilogrammes d'eau, introduit le mélange dans un alambic en cuivre, rempli aux deux tiers, ajoute 2 kilogrammes d'alcool à 85 degrés, et élève rapidement la température à 80 degrés au moyen d'un feu vif. On enlève alors le feu pour empêcher la masse calcaire de passer dans le récipient, et la distillation une fois commencée se continue pour aiusi dire d'elle-même et avec rapidité. Le chloroforme représente la couche la plus inférieure du produit obtenu; on le décante et on le distille au bain-marie, après l'avoir lavé avec une faible dissolution de carbonate de potasse pour enlever le chlore et l'avoir mêlé à du chlorure de chaux pour retenir l'eau. Une troisième distillation sur l'acide sullurique serait nécessaire pour enlever les dernières traces d'alcool.
M. Persoz m'a indiqué un mode de préparation beaucoup plus simple. Partant de ce principe que les réactions des corps dont l'ébullition a lieu au-dessous de 100 degrés, s'opèrent spontanément, dans un temps donné, et à la température ambiante des lieux habités, ce professeur se borne à laisser pendant huit jours dans un vase fermé le mélange du chlorore de chaux, d 'eau et d'alcool . Au bout de ce temps le chloroforme est formé, et il reste seulement à le distiller.
On s'est aperçu que dans quelques cas exceptionnels
l'application de chloroforme sur les téguments était irritante et même légèrement caustique. M. le professeur Gerdi a cité un lait de ce genre, et un de mes malades (voy . l'observation 4 e ) eut le bout du nez et les lèvres fortement irrités pendant trente-six heures. M. Mulbe a attribué cet effet à une petite quantité d'alcool anhydre mêlé au chloroforme. Il suffit , dit-il , pour s'assurer de la pureté de ce dernier corps, d'en verser quelques gouttes dans un verre d'eau. Le chloroforme, en vertu de sa plus grande pesanteur spécifique, gagne immédiatement le fond du vase et y reste clair et brillant s'il est pur, tandis que l'addition de l'alcool lui donne une teinte blanchâtre opaline des plus prononcées. Nous montrerons qu'au moyen de l'appareil dont nous faisons usage et de notre mode d'emploi, le chloroforme légèrement alcoolisé perd ses propriétés caustiques.
Dans nos premiers essais nous finies respirer le chloro forme avec l'appareil de M. Jules Rocx, chirurgien distingué de la marine, puis sur un mouchoir ou une compresse en cornet, d'après l'expression de M. Vidal de Cassis, et en dernier lieu nous adoptâmes un appareil confectionné par M. Elser.
Cet appareil , dont je donne ici la figure , se compose de deux pièces principales.
Planche deuxième.
L'une est destinée à envelopper la bouche et le nez , de manière à permettre au malade de respirer naturellement, sans être troublé par aucune recommandation , ni par aucun changement dans ses habitudes. Cette première pièce présente une soupape d'expiration A, et se joint à la deuxième par un pas de vis B dans lequel se trouve la soupape d'inspiration.
La seconde pièce est creuse et composée de deux moitiés de sphère vissées l'une sur l'autre. L'une est percée de trous C pour la pénétration de l'air inspiré. L'autre est surmontée d'une tubulure D, par laquelle on verse le chloroforme pendant le courant de l'opération.
L'appareil fait en melchior ou eu étain est très-portatif, et se met facilement dans la poche, entier ou dévissé. Je place dans l'intérieur des sphères et au-dessus des trous dont l'une est percée, une tranche mince d'épongé, plongée auparavant dans l'eau chaude et fortement exprimée entre les doigts. Je verse sur cette éponge quatre grammes environ de chloroforme, je réunis les deux sphères et je fais commencer les inspirations. Celles-ci sont généralement très bien supportées. Deux suffirent chez un de uos élèves à déterminer un étourdissement très-marqué ; sept ou huit, comme l'avait signalé M. Simpson, peuvent amener la perte de connaissance et l'insensibilité , et un de nos malades tomba dans une complète résolution musculaire et fut opéré en soixante-trois secondes, temps que nous eussions pu abréger encore, car l'insensibilité avait été certainement produite en moins de quarante secondes. N'anticipons pas cependant sur les résultats de nos observations. Les faits sont ici le point capital; il sera ensuite facile d'en généraliser les conséquences.
Cette méthode tout expérimentale est cependant très-
peu recommandée, et deux des hommes qui propagent avec talent le plus d'idées scientiûques , dans les comptesrendus académiques des journaux, la Presse et les Débats, ont traité très-cavalièrement les faits relatifs à l'éthérisation.
Quelques personnes s'imaginent, a dit M. Doïèhe, avancer la science en signalant leurs observations sur l'action du chloroforme, mais ce sont là des communications sans valeur. C'est cependant avec ce mépris des véritables principes que l'on a laissé dans le doute les avantages réels de l'éther. Si des faits nombreux et suffisamment authentiques des succès de l'éther avaient été publiés, je n'aurais pas entendu plusieurs des hommes les plus éminents de l'académie me demander, au mois d'octobre dernier, si l'emploi de cette substance réussissait réellement, et il me fallait la constance d'heureux résultats dans cinquante opérations successives pour remplacer par une démonstration positive les incertitudes soulevées par des questions subsidiaires.
M. Fodcadlt semble avoir adopté les mêmes errements; il fait peu de cas des observations encore toutes nouvelles de l'efficacité du chloroforme. Une recherche beaucoup plus importante , dit-il , serait de déterminer si le chloroforme n'a pas été brûlé dans les poumons, et si le chlore rendu libre ne se retrouve pas dans l'air expiré ou dans le sang.
Je crois ces questions peu intéressantes au point de vue chirurgical. Qu'importe au malade et au succès des opérations que le chlore soit ou non dégagé; ce qui préoccupe le plus vivement et le plus justement l'attention publique, c'est desavoir si le chloroforme est préférable à l'éther, et s'il jouit réellement des propriétés anesthésiques qu'on lui attribue.
Au reste, M. Foucault se serait abstenu de ce mouvement de curiosité s'il se fut rappelé qu'en raison de l'alcanéité du sang le chloroforme ne pouvait laisser dégager du chlore libre, ni passer à l'état d'acide chlorhydrique, et les principes chimiques semblaient frapper d'avauce de stérilité son appel à ces recherches spéciales. Disons toutefois qu'en ouvrant le cœur d'un chien qui venait de succomber à l'action trop prolongée du chloroforme, MM. Tedeschi, Ddfocr et moi même avons senti très-distinctement une odeur de chlore que nous n'avons au reste retrouvée ni dans les poumons, ni dans aucun autre organe. Cependant, dans nos expériences sur l'air expiré, nous ne sommes jamais parvenu à constater la présence du chlore libre.
L'élude sur les animaux des effets soit immédiats, soit consécutifs du nouvel agent anesthésique, sur l'économie, nous conduisit aux remarques suivantes.
Les chiens soumis aux inspirations de chloroforme, avaient la tête engagée dans de grands bocaux de verre, contenant une assez grande masse d'air pour entretenir la respiration pendant plusieurs minutes sans aucun malaise. On ne saurait donc attribuer les phénomènes observés à un commencement d'asphyxie par simple défaut d'oxigène. Nous versions quatre à cinq grammes de chloroforme dans le bocal que l'on plaçait de champ sur une table, et la lète du chien, après avoir été engagée librement dans le vase, était lâchement entourée d'une serviette.
En général les animaux se débattaient à peine ; ils ne jettaient pas de cris comme avec l'éther; ils avaient peu ou pas de salivation ; la respiration devenait plus fréquente (quarante inspirations par minute), et les parois du thorax étaient soulevées avec plus d'ampleur. La tète
était bientôt agitée de mouvements assez rapides de flexion et d'extension alternatives ; les membres perdaient leur résistance au bout de quarante secondes , et si à ce moment on cessait l'expérience, le chien restait étendu sur le sol dans une immobilité souvent complète; puis la motilité reparaissant, il s'efforçait de se lever sans y parvenir, il faisait quelques pas, retombant et roulaut sur lui-même comme dans l'ivresse; heurtant les murs, et vacillant de droite et de gauche sans parvenir à se diriger. Lu peu plus tard, la coordination et la régularité des mouvements devenaient à chaque instant plus marqués et en une on deux minutes toute trace de l'expérience avait disparu.
Lorsque nous faisions inspirer le chloroforme pendant une minute entière, la résolution musculaire était plus profonde; les paupières fermées; la langue pendante, la bouche légèrement rouverte de mucosités. La respiration était encore énergique et fréquente au moment où l'on rendait aux poumons l'air ambiant, mai6 elle diminuait assez vile et spontanément ainsi que les dernières traces de la motilité, et la persistance anesthésique se prolongeait davantage
Après une minute et donne d'inspirations de chloroforme, les phénomènes étaient encore plus prononcés. Les mouvements de la poitrine et les battements du cœur révélaient seuls la persistance de la vie; mais ils faiblissaient d'une manière alarmante, malgré la suspension de l'e\périeuce. Au bout d'une minute d'attente on apercevoit à peine une sorte de frémissement diaphragmatique, et l'on ne pouvait décider d'une manière très sûre si la mort était réelle on simplement apparente.
Dausle premier cas l'immobilité persistait et le refroidissement du corps ne laissait bientôt plus de doute sur la
gravité du résultat. Dans le second cas , la respiration reparaissait au bout de deux ou trois minutes par des mouvements d'abord presque insensibles , puis d'une plus grande ampleur successive; les paupières se soulevaient, les membres entraient en action , et après quinze ou vingt minutes de signes d'étonnement et d'ivresse, l'animal avait repiis toute sa vigueur et ne paraissait nullement se ressentir du profond danger qu'il avait couru.
On ne saurait accorder trop d'importance au moment où l'emploi du chloroforme doit être cessé , si l'on ne veut pas compromettre la vie. Une seconde décide alors de l'existence, et des effets variables peuvent résulter soit d'une plus grande quantité de chloroforme , soit de la fréquence et de l'énergie des inspirations, soit de la faiblesse particulière du sujet de l'expérience.
Voulant rendre les élèves de notre clinique témoins de la rapidité avec laquelle les phénomènes anesthésiques étaient produits et se dissipaient, nous répétâmes en leur présence deux des expériences dont nous venons d'indiquer les résultats.
Un premier chien soumis aux inspirations du chloroforme éprouve un commencement de résolution musculaire à cinquante secondes; la résolution est complète à soixantequinze et on cesse de faire respirer le chloroforme à une minute et demie. A ce moment J'animai a des inspirations rapides (quarante-quatre par minute) et très-énergiques; les parois thoraciques étaient vivement soulevées ; le cœur battait avec force; mais en une minute la respiration et le pouls s'affaiblirent graduellement et devinrent insensibles. On crut que cette annihilation apparente de la vie allait se dissiper, comme on l'avait vu dans d'autres expériences, mais il n'en fut rien; la chaleur s'abaissa et il
ne fut bientôt plus possible de douter de la réalité de la mort.
Un autre chien , sur lequel on répéta quelques moments plus tard une expérience toute semblable, y succomba également.
Dans les deux cas que nous venons de rapporter les animaux avaient été exposés précédemment , l'un une fois, l'autre deux fois à l'action du chloroforme.
H devenait important de rechercher si les effets de celte substance offraient une intensité proportionnelle au nombre des aneslhésies déjà produites. On sait que l'emploi répété de l'éther n'entraîne aucun accident. Je connais plusieurs personnes qui ont été soumises plus de vingt fois à une complète insensibilité en inspirant des vapeurs d'éther, et qui n'ont vu survenir aucun changement appréciable dans leur état de santé En était-il de môme du chloroforme?
Nous avons fait inspirer plus de dix fois aux mêmes animaux les vapeurs de cette substance, et nous n'avons pas observé qu'ils devinssent plus susceptibles d'eu éprouver des effets fâcheux.
Nous devions conclure de ces expériences que le chloroforme employé avec des précautions convenables et dans des limites de temps peu prolongées n'occasionnait pas d'accidents appréciables chez des animaux robustes et bien portants.
L'examen anatomique des chiens qui succombèrent à l'action trop prolougée du chloroforme, nous révéla les lésions ordinairement produites par l'asphyxie. I.a raideur cadavérique était peu considérable ; les méninges et le cerveau injectés ; les poumons congestionnés et les gros vaisseaux et le cœur remplis d'un sang noir et eaiilebotté.