CHAPITRE PREMIER
En 1688, un vieux calviniste / nommé du Serre, de Dieu-le-Fit en Dauphiné, qui se rendait à Genève pour les besoins de son industrie , y fréquenta des ministres protestants sortis de France. Ces ministres lui firent lire le livre de Jurieu, de l'Accomplissement des prophéties ou la délivrance prochaine de V Église. Du Serre fut frappé par cette lecture : a II paraît, » dit un auteur protestant, qu'en méditant Tou- » vrage de Jurieu dans sa solitude, il tomba » dans l'extase, et que l'extase, contagieuse
1 Nous prévenons une fois pour toutes que les passages soulignés le sont par nous ou par les auteurs auxquels nous les empruntons.
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» de sa nature, passa dii vieillard dans ses » enfants, qui, se dispersant lors de la" mi- » gration des troupeaux, au temps de la mois- » son , des vendanges et de la récolte des » olives, la propagèrent dans le Dauphiné, » dans le Comtat et dans la Provence. Voilà » comment du Serre se trouva le père spiri- » tuel d'une multitude de petits prophètes dont, v à l'exemple de Samuel, il aurait organisé » une école sur sa montagne ! . » C'est en effet avec sa femme, à qui il avait communiqué le don de prophétie rapporté par lui de Genève 1 , que du Serre, au moyen de certaines pratiques, d'une méthode déterminée, rendit des enfants prophètes à leur tour.
Cette libéralité porta ses fruits : elle devint très-féconde, car de juin 1688 jusqu'à la fin de février 1689, il s'éleva dans le Dauphiné et ensuite dans le Vivarais, dit Brueys 3 , cinq ou six cents religionnaires de l'un et de Vautre sexe qui se vantaient d'être prophètes et inspirés du Saint-Esprit. « La secte des inspirés
1 Peyrat, Histoire des Pasteurs du désert, tome I, p. 188.
2 Fichier, Lettres choisies, I, p. 353.
3 Brueys , Hist. du fanât., tome 1 1 page i.
EXPOSÉ DËS FAITS. 19
» devint bientôt nombreuse, les vallées en four- » millèrent et les montagnes en furent cou- » vertes.... Il y avait une infinité de petits pro- » phètes; il y en avait des milliers »
<i Depuis le commencement de 1689, lit-on » encore dans le Théâtre des Cévennes *, pen- » dant sept ans entiers, jusqu'à mon départ, j'ai v vu dans le Velay quantité de personnes de tout » âge et sexe, qui tombaient dans des accès . » d'agitations de corps extraordinaires, pendant » lesquels ils disaient diverses choses qui ten- » daient toujours à !a piété; et particulièrement
» ils exhortaient à la répentance Ils étaient
» avertis d'une infinité de choses particulières , » soit pour leur propre conduite , soit pour la » sûreté des saintes assemblées. »
«Parmi les disciples de du Serre, trois y> jeunes bergers , de huit , de quinte et vingt « ans, Bompard, Mazet et Pascalin, se distin- » guèrent d'abord. Ces enfants présidaient les » assemblées , citaient à leur tribunal les apo- » stats, prêchaient, baptisaient, mariaient, diy> rigeaient les peuples et déployaient dans
1 Théâtre sacré des Cévennes } p. 5 et 6 (citation extraite de Brueys),
2 Page 95.
» toutes ces fonctions V autorité des Pères Je » l 'Eglise. Ils furent incarcérés, mais rempla- » cés presque aussitôt par une multitude d'autres » inspirés, entre lesquels brillèrent principale- » ment Isabeau Vincent et Gabriel Astier. La » première, vulgairement appelée la belle Isa- » beau 1 , » avait reçu l'esprit prophétique d'un « inconnu qui vint tm jour dans sa bergerie f t » prêcha et le lui laissa en partant 1 . »
Gabriel Astier passa en Vivarais. Il alla s'établir prophète à Bressac, où « il ouvrit incon- » tinent la scène par des assemblées nocturnes » qu'il convoqua 1 . » Gabriel avait surtout le don de la parole. « Nul des chefs qui conti- » nuèrent l'insurrection dans les Cévennes, dit » Peyrat, n'eut à un si haut degré que le pro- » phète de Clieu cette vive et entraînante élon quence qjii fait bouillonner tumultueusement V les multitudes populaires *.» Gabriel en effet impressionnait vivement les masses. De tous côtés le succès répondait à ses tentatives , et le nombre des inspirés croissant de jour en jour,
1 Peyrat, Histoire des Pasteurs du désert, I , p. 193.
2 Idem.
* Fléchicr, I , p. 354.
4 Peyrat, I, p. 204.
l'autorité prit des mesures pour arrêter les progrès de ce prosélytisme ardent. Un calme apparent sembla se rétablir; néanmoins, dit un auteur, « on put constater la persistance » de la théomanie chaque fois que les cal- » vinistes s'obstinèrent à se réunir par troupes » pour écouter les prédicants, chanter des » psaumes et adresser leurs vœux et leurs sup- » plications à l'Etre suprême l . »
Quoi qu'il en soit, le feu parut éteint pendant longtemps, mais il couvait sous la cendre. « Une vieille fille, tailleuse ambulante, d' h a- » bits , travaillant dans les hameaux des deux » bords de l'Ardèche, fut la première qui , vers » l'automne de 1700, importa l'extase dans les » Cévennes. Des jeunes gens des deux sexes le » reçurent d'elle, et le communiquèrent aux » peuples des montagnes où ils allaient récolter » les châtaignes, de sorte que pendant cet » hiver, il se répandit, comme un incendie, » des cimes àe la Lozère jusqu'à la mer*. »
Quatre mois durant, en effet, les nouveaux convertis à l'effusion du don de prophétie se multiplient dans les diocèses d'Alais, de Mende, de
» Calmeil, De la folie, etc., tome II, p. 308. 2 Peyrat, I, p. 261.
Montpellier, de Nîmes, d'Uzès et de Viviers.
Or, les âmes sont tellement disposées à recevoir cet esprit prophétique qui bouleversa si profondément les populations \ qu'il n'est plus besoin que la faculté de prophétiser soit communiquée au moyen d'un rite particulier, comme l'avait d'abord pratiqué du Serre à l'égard de ses élèves. Daniel Raoul s'érige en prophète. Étienne Goût reçoit le Saint-Esprit dans le baiser d'un vieillard saisi d'un frisson convulsif, qu'il trouve couché sur un chemin de campagne \ Marguerite Armand est la première prédicante du Gévaudan. Elle a tant d'influence que son auditoire devient un séminaire de prophètes et de prophétesses *. Enfin, dit un historien , « on vit paraître dans ce temps- » là , de tout côté , des personnes de tout âge et » de tout sexe , des enfants même qui se di- » saient inspirés 4 . »
u Toutefois l'Esprit ne descendait que rare- » nient sur les vieillards , et jamais sur les » riches et les savants. Il visitait la jeunesse et
* Peyrat, I, p. 261.
2 Idem. , p. 263.
5 Louvreleuil, tomel, p. 13.
4 Court , tome I , p. 24.
» l'indigence, l'infortune, les cœurs simples, » des pâtres, des laboureurs, des filles nubiles » et des enfants 1 . »
Ainsi l'inspiration gagnait tous les jours du terrain, et tandis que d'un coté des milliers de femmes ne cessaient de prophétiser et de chanter des psaumes, de l'autre les prisons regorgeaient des gens qu'on y renfermait pour s'être laissés aller à l'inspiration ou l'avoir propagée. Ce qui s'explique très-bien : car l'inspiration avait pour corollaire une progression constante d'agitation parmi les populations que les prophètes ne cessaient de pousser à la révolte. k Dès lors s'engagea entre le prêtre du roi et le » prophète du peuple une lutte d'une énergie » et d'un intérêt toujours croissants. Daniel » Raoul fut le premier chef de ce nouveau » mouvement dans le diocèse ti'Uzès. Non con- » tent de l'abjuration et du repentir de la foule, » il exigea d'elle encore qu'elle abolit les ob- » jets de son adoration. Il se mit à sa tête et la » conduisit en plein midi (du moins on le lui » imputa) dans l'église de Vallerargue, rompit » le tabernacle, et foula aux pieds le Saint-Sa-.
* Peyrat, Histoire des Pasteurs du désert^ I, p. 263*
d crement et les calices \ » Or, partout ces mêmes scènes se renouvelaient, avec des excès identiques. Partout les inspirés poursuivaient la destruction du catholicisme, dont les églises devenaient désertes. On pouvait donc prévoir facilement qu'une lutte prochaine s'engagerait entre les. catholiques d'une part, et les protestants de l'autre, qui, non contents de prophétiser, se préparaient, pour assurer le succès de la doctrine des inspirations, à appuyer les révélations par des arguments plus décisifs que ceux qui sont empruntés à l'éloquence seulement.
En effet, on se disposa à la résistance d'un côté, à l'attaque de l'autre. Le premier acte * de l'insurrection, la première levée de boucliers effectuée par les protestants fut marquée par le massacre del'archiprêtre du Chayla, à Pont-de- Montvert. Ce pas fait, les meurtres et les massacres ne coûtèrent plus rien aux révoltés, ils se succédèrent jusqu'à la fin de la guerre des Ca-
misards.
Constatons, avant d'aller plus loin, que toutes ces atrocités procédaient, de l'aveu même des
1 Peyrat, Histoire des Pasteurs du désert, I, p. 275.
2 Bost., Les Prophètes protestants , p. 78.
EXPOSÉ DES FAITS. Î5 inspirés, de l'Esprit qui les animait 1 . Laissons parler à cet égard deux des principaux d'entre eux.
Durand Fage * : « Tout ce que nous fai- » sions , soit pour le général, soit pour notre » conduite particulière, c'était toujours par n ordre de V Esprit. On obéissait aux inspira- » tions des plus simples et des plu£ petits en- » fants , surtout quand ils insistaient dans Tex- » tase avec redoublement de paroles et d'agi- » tation, et que plusieurs disaient une même
1 A propos des meurtres commis par les Camisards , Court écrit (tome II, p. 248) : * Louvreleuil dit qu'ils » étaient ordonnés par les prophètes , toujours consultés » et toujours suivis dans leurs décisions comme des orai des, » Or, Court ne fait ni objection ni réflexion làdessus, donc ce que dit Louvreleuil est exact, puisque, comme nous le verrons plus loin , Court assure avoir recherché la vérité de cette histoire même dans les moindres bagatelles.
D'un autre côte , on lit dans la Vie de Villars , t. I er , p. 303. * Il y a trois espèces de Camisards... Les seconds » d'une folie outrée sur le fait de la religion, absolument t intraitables sur cet article. Le premier, petit garçon ou f petite fille, qui se meta trembler et assure que le Saint— » Esprit lui parle, tout le peuple le croit ; et si Dieu, avec » tous ses anges, venait leur parler, ils ne les croiraient. t» pas mieux. Gens d'ailleurs sur lesquels la peine de mort » ne fait pas la moindre impression. »
2 Théâtre sacré des Cévennes , p. 117 et suiv.
» chose. Mais dans la troupe où j'étais, nos » chefs, et particulièrement M. Cavalier, étaient » doués de grâces extraordinaires; aussi les » avait -on choisis à cause de cela; car ils » n'avaient aucune connaissance de la guerre » ni d'autre chose. Tout ce qu'ils avaient, il » leur était donné miraculeusement sur-le- » champ..:.. Dans les occasions de grande im- » portance, on faisait la prière générale et cha- » cun demandait à Dieu qu'il lui plût d'adresser » ses enfants dans l'affaire dont il s'agissait. » Incontinent voilà qft'en divers endroits on » apercevait quelqu'un saisi de l'Esprit. Les » autres couraient pour entendre ce qui serait » prononcé. Et ceux qui critiquent ici sans sa- » voir l'état des choses auraient eu beau crier » que nous avions des inspirations de com- » mande, elles n'étaient pas de commande, » mais elles étaient demandées; car nous im- » plorions le secours deDieu dans notre besoin, » et sa bonté nous répondait. Eh bien! disaient » après cela les chefs , qu'est-ce que Dieu a
* ordonné? Tous ces inspirés avaient dit la » même chose par rapport à ce qui était en » question, et d'al)ord on se mettait en. devoir
* d'obéir
» Devions-nous attaquer l'ennemi? Étions- » nous poursuivis? La nuit nous surprenait- » elle? Craignions-nous les embuscades? Arrin vait-il quelque accident? Fallait-il marquer ♦ » le lieu de l'assemblée? Nous nous mettions » d'abord en prières. Seigneur j fais-nous con- » naître ce qu'il te plaît que nom fassions n peur ta gloire et pour notre bien. Aussitôt , » comme je l'ai déjà dit , l'Esprit nous répon- » dait et l'inspiration nous guidait en tout. La » mort ne nous effrayait point : nous ne faisions » aucun cas de notre vie , pourvu qu'en la pery* dant pour la querelle de Notre Sauveur, et » en obéissant à ses commandements, nous re- » missions nos âmes entre ses mains. Je ne crois » pas qu'un seul de ceux qui étaient inspirés » dans notre troupe ait été tué dans le combat, » ou été pris et exécuté à mort (car notre guerre » se faisait sans cartel), qu'il n'en ait été averti » quelque temps auparavant. Alors on se re- » mettait avec humilité entre les mains de Dieu » et on Be résignait à sa volonté avec constance. » On s'estimait heureux de le pouvoir glorifier » dans la mort comme dans la vie. Je n'ai ja- » mais ouï dire qu'aucun de nos frères qui ont » été appelés en grand nombre à sceller la
» vérité par leur sang ait eu la moindre tenta- » tion de racheter sa vie par une lâche révolte, n comme plusieurs auraient pu le faire s'ils » avaient voulu. Ce même Esprit-Saint qui les » avait tant de fois assistés les accompagnait » jusqu'au dernier moment
» — Lorsqu'il s'agissait d'aller au combat, » j'ose dire que quand l'Esprit m'avait fortifié » par êes bonnes paroles : N'appréhende rien, » mon enfant, je te conduirai, je t'assisterai, v j'entrais dans la mêlée comme si j'avais » été vêtu de fer, ou si comme les ennemis » n'eussent eu que des bras de laine. Avec l'as- » sistance de ces heureuses paroles de l'Esprit » de Dieu , nos petits garçons de douze ans » frappaient à droite et à gauche, comme de » vaillants hommes. Ceux qui n'avaient ni sabre » ni fusil faisaient des merveilles à coups de » perches et à coups de fronde. Et la grêle des » mousquetades avait beau nous siffler aux » oreilles, et percer nos chapeaux et nos man- » ches comme l'Esprit nous avait dit : Ne crai- » gnez rien, cette grêle de plomb ne nous in- » quiétait pas plus qu'aurait fait une grêle » ordinaire.
n II en était de même dans toutes les autres
» occasions, lorsque nous étions guidés par nos » inspirations. Nous ne posions pas de senti- » nelles autour de nos assemblées , quand l'Es- » prit qui avait soin de nous nous avait déclaré s que cette précaution n'était pas nécessaire; » et nous aurions cru être en sûreté sous les » chaînes et dans des cachots dont le duc de 5> Benvick et l'intendant Bàville auraient été » les portiers , si l'inspiration nous eut dit : » Vous serez délivrés. »
Elie Marion 1 : a II faudrait de gros livres » pour contenir l'histoire de toutes les merj> veilles que Dieu a opérées par le ministère * » des inspirations qu'il lui a plu de nous en- » voyer. Je puis protester devant lui qu'à par- D 1er généralement elles ont été nos lois et nos » guides. Et j'ajouterai avec vérité que, lorsqu'il » nous est arrivé des disgrâces , c'a été pour » n'avoir pas obéi ponctuellement à ce qu'elles » nous avaient commandé, ou pour avoir fait » quelque entreprise sans leur ordre.
» Ce sont nos inspirations qui nous ont mis » au cœur de quitter nos proches et ce que » nous avions de plus cher au monde, pour
1 Théâtre sacré des Cévennes, p. 79 et suiv.
Digitiz
» suivre Jésus-Christ, et pour faire la guerre h » Satan et à ses compagnons. Ce sont elles qui » ont donné à nos vrais inspirés le zèle de Dieu » et de la religion pure; l'horreur pour l'ido- » lâtrie et pour l'impiété ; l'esprit d'union et de y» charité , de réconciliation et d'amour fraternel » qui régnait parmi nous ; le mépris pour les » vanités du siècle et pour les richesses iniques ; » car l'Esprit nous a défendu le pillage, et nos » soldats ont quelquefois réduit des trésors en » cendres, avec l'or et l'argent des temples des » idoles, sans vouloir profiter de cet interdit. » Notre devoir était de détruire les ennemis » de Dieu, non de nous enrichir de leurs » dépouilles. Et nos persécuteurs ont di- » verses fois éprouvé que les promesses qu'ils » nous ont faites des avantages mondains » n'ont point été capables de nous tenter non » plus.
» C'a été uniquement par les inspirations et . » par le redoublement de leurs ordres que n nous avons commencé notre sainte guerre.
» Un petit nombre déjeunes gens simples, sans » éducation et sans expérience , comment au- » raient-ils fait tant de choses, s'ils n'avaient » pas eu le secours du ciel? Nous n'avions ni
» force, ni conseil; mais nos inspirations » étaient notre secours et notre appui.
» Ce sont elles seules qui ont élu nos chers n et qui les ont conduits. Elles ont été notre » discipline militaire. Elles nous ont appris à » essuyer le premier feu de nos ennemis à » genoux , et à les attaquer en chantant des » psaumes, pour porter la terreur dans leur » âme. Elles ont changé nos agneaux en lions, « et leur ont fait faire des exploits glorieux. Et » quand il est arrivé que quelques-uns de nos » frères ont répandu leur sang, soit dans les » batailles, soit dans le martyre , nous n'avons » point lamenté sur eux. Nos inspirations ne n nous ont permis de pleurer que pour nos » péchés et pour la désolation de Jérusalem....
» Ce sont nos inspirations qui nous ont sus- » cité , nous la faiblesse même, pour mettre un » frein puissant à une armée de plus de vingt » mille hommes d'élite , et pour empêcher que » ces troupes ne fortifiassent le grand et général » ennemi dans le lieu où la Providence avait n ordonné qu'il reçût le premier coup mortel... » Elles ont animé nos prédicateurs et leur ont » fait proférer avec abondance des paroles qui » repaissaient solidement nos âmes.
» Elles ont banni la tristesse de nos cœurs, » au milieu des plus grands périls, aussi bien » que dans les déserts et les trous des rochers, » quand le froid et la faim nous pressaient ou » nous menaçaient.
r. Nos plus pesantes croix ne nous étaient que » des fardeaux légers, à cause que cette intime » communication que Dieu nous permettait » d'avoir avec lui nous soulageait et nous » consolait. Elle était notre sûreté et notre » bonheur.
» Nos inspirations nous ont fait délivrer plu- » sieurs prisonniers de nos frères , reconnaître n et convaincre des traîtres, éviter des em- » bûches, découvrir des complots €t frapper » à mort des persécuteurs.
» Si les inspirations de l'Esprit-Saint nous » ont fait remporter des victoires sur nos eune- » mis par Tépée, elles ont fait bien plus glorieu- » sèment triompher nos martyrs sur les écha- » fauds; c'est là que le Tout-Puissant a fait des » choses grandes; c'est là le terrible creuset 9 où la vérité et la fidélité des saints inspirés a » été éprouvée. Les paroles excellentes de con- » solation et les cantiques de réjouissance du n grand nombre de ces bienheureux martyrs,
» lors même qu'ils avaient les os brisés sur » les roues, ou que les flammes avaient déjà » dévoré leur chair, ont été sans doute de v grands témoignages que leurs inspirations » descendaient de l'auteur de tout don pariî fait. »
Ce langage de deux des principaux chefs camisards explique nettement l'origine, le motif, la persévérance, inébranlable de leur soulèvement. La cause surnaturelle à laquelle tout est attribué est parfaitement démontrée dans cet exposé; aussi peut- on résumer l'ensemble de la situation par le passage suivant d'un auteur protestant déjà cité 1 :
" Ils croyaient tous aux inspirations.
» C'était par elles que tout se réglait parmi » eux; fallait-il élire des chefs, livrer des comn bats, former des projets, les mettre à exé- » cution, décider du sort des personnes de qui • » ils prétendaient avoir reçu de mauvais traitcy> ments, et qui dans la suite avaient le malr> heur de tomber entre leurs mains, ce n'était » jamais qu'après avoir consulté l'Esprit-Saint , » dont les inspirés se croyaient animés et qu'en
< Court, t. I, p. 167.
» conséquence de Tordre qui en était émané.
» C'était l'inspiration qui découvrait les traîtres » cachés, qui ordonnait du temps où il fallait » mettre des sentinelles ou n'en mettre pas, » qui rendait les croyants intrépides dans les » combats, qui leur faisait affronter la mort n sans crainte, qui les soutenait dans leurs » fatigues et dans les supplices mêmes, »
Ainsi tout ce que les Camisards ont fait pendant cette guerre, c'est par ordre du Saint- Esprit, pour faire la guerre à Satan et à ses compagnons. Retenons bien ceci.
Cependant les pratiques nouvelles ne s'étaient pas développées dans les Cévennes seulement. Un prophète qui avait enfanté un grand nombre d'autres prophètes, âgés seulement de dix à douze ans, avait apporté ces pratiques à Calvisson et à Vauvert, et bientôt les nouveaux prosélytes, de la Vau-Nage 1 étaient convenus
* La Vau-Nage comprenait le pays situé à l'eitré* mité de la plaine qui a Nîmes au levant , la mer au midi , le Vidourles au couchant, et remontait au nord vers les CévenueS. Calvisson en occupait le centre. Le village de Nager, autrefois un des plus importants de la contrée, a donné ce nom à ce vallon, et Ta fait appeler en langage du pays la Vau-Nage, c'est-à-dire le vallon de Nages. — Brueys, tome I, p. 335.
EXPOSÉ DES FAITS, 35 de se joindre à leurs frères des Cévennes.
Roland donne la main à Castanet, qui, lui aussi, s'était fait prédicant, et tous deux poursuivent l'œuvre commencée de destruction des églises et des prêtres catholiques. De leur côté, Salomon et Abraham détruisent dans les hautes Cévennes tous les monuments catholiques, croix, églises, presbytères 1 . Courderc, dit la Fleurette, qui avait assisté au massacre de l'archiprêtre du Chayla, devient le Jléau des prêtres \ Cavalier paraît à son tour sur la scène. Il avait été exercer le métier de boulanger à Ge-* nève , et c'est de là qu'il était revenu en France à vingt et un an , pour accomplir la mission de délivrer ses frères de l'oppression , mission qu'il disait avoir reçue à Genève'. Cavalier participe également au meurtre de l'abbé du Chayla 4 , et il laisse partout de sanglants vestiges de son passage \
D'abord plus contenus, les révoltés dcvien-
« Peyrat ,1. I, p. 339.
2 Court , t. III , p. 275.
3 H disait avoir « reçu Tordre de Dieu lui-même d'aller secourir ses frères. » Courte t. I, p. 108.
* Peyrat, t. I, p. 333.
& Court, t. I, p. 226.
nent bientôt plus hardis. Les succès partiels qu'ils ont remportés ne leur font plus garder , de ménagements : ils ne doutèrent plus , assure un de leurs historiens, que le ciel ne se déclarât pour eux, et qu'il n'approuvât leur dessein 1 .
Dès lors ils continuent slir une large échelle l'œuvre de dévastation des églises catholiques, du massacre des prêtres et des catholiques.
Leurs cruautés grandissent avec leurs succès, au point d'apporter la terreur jusque dans Nîmes même. L'étranger est attentif sur tout ce qui les concerne. L'Angleterre se signale par les encouragements qu'elle donne aux Camisards ; elle essaye de leur envoyer de l'argent, des armes, des munitions a . « Les partisans qu'ils avaient à Londres ou dans d'autres lieux, dit Court, ne les perdaient pas de vue 3 ; » ils n'oubliaient rien pour les faire secourir contre Louis XIV par les ennemis de la France.
Pendant ce temps , l'insurrection continuait; le Rouergue devenait à son tour l'objet des entreprises des Camisards, et là comme
1 Court, t. I, p. 126.
2 idem., t. II, p. 56.
:J Idem, t. I, p. 365.
ailleurs les mêmes scènes se répétaient. Catinat, sortant des forêts qui lui servaient de repaire, se ruait sur les bourgs des environs au cri de Mort aux prêtres! abattait les croix, et incendiait les églises des car. tons de Lacaze, de Viane, de Vabres , de Brassac \
Néanmoins, malgré quelques succès partiels, Tétoile des Camisards commença à pâlir, et l'Esprit qui conduisait leurs entreprises ne put les mettre à l'abri d'une confusion générale, ou plutôt les y jeta. Les chefs ne surent se concerter, les dispositions prises poijr profiter des secours venant de l'étranger ne purent aboutir, les vaisseaux parurent sans aborder sur une plage non gardée et occupée par les Camisards, qui ne reconnurent pas ces vaisseaux auxiliaires. Aussi un de leurs historiens n'a-t-il pu s'empêcher de faire sur cette situation la réflexion suivante : « Toutes ces combinai-
» sons et ces hasards , d'abord propices, puis » se heurtant les uns les autres et tournant » tous au détriment des enfants de Dieu, qui v n'en recueillent que la ruine et la mort; c'est
* Pcyrat, t. II , p. 22,
» incompréhensible! et sans doute une sombre » fatalité planait sur leur tête! 1 »
Roland cependant tenta de son coté l'insurrection du Vivarais. Les Camisards « com- . » mencèrent leur campagne, raconte M. Pey- » rat, eh incendiant les maisons des traîtres et » des lâches, afin qu'à défaut d'enthousiasme, » la terreur les décidât à prendre les armes ; » résolution fatale et désespérée ! Puis ils dé- » truisirent les insignes et les monuments du » catholicisme dans les bourgades situées entre » TÉrieu et le Doux \ «
Toutefois, Tannée 1704 vit la fin de leur élévation passagère. Cavalier se soumit. Il traita avec le maréchal de Villars , puis manquant de confiance dans le gouvernement de Louis XIV, « craignant qu'on ne lui jouât quelque mauvais « tour 3 , il se sauva avec ceux qui Taccompa- » gnaient , et ils se rendirent tous à Genève. »
Les bandes restées dans les Cévennes continuèrent leur rébellion. Mais toutes leurs combinaisons furent rompues comme par un pou-
* Peyrat, t. II, p. *6.
* Peyrat, t. II, p. 81.
Court, t. III, p. 10. De Genève Cavalier passa eif Piémont, puis en Hollande.
voir surnaturel 1 , l'irrévocable condamnation des enfants de Dieu ayant été prononcée *.
C'est en vain que Roland se battît encore contre les troupes royales à Pont-de-Montverd. Ce combat fut « le dernier de la grande insurrecy> tion cévénole; elle vint expirer dans les » mêmes murs où deux ans auparavant, le » même mois, et presque le même jour, elle » était née dans le sang de Tarchiprêtre du » Chayla 8 . » Aussi les autres chefs des Camisards , Castanet , Catinat , Salomon , la Rose et Élie Marion, se rendirent-ils à Louis XIV, qui les fit conduire également à Genève.
a Dans cette cité régulière et doctorale , » leurs assemblées n'inspirèrent que la curio- » sité, leur éloquence inculte que le dédain, » leurs visions qu'une pitié superbe , leur culte » fut probablement un objet de scandale. La » métropole de Calvin eût peut-être fait enfermer » comme des insensés ou des perturbateurs ces » derniers soldats du calvinisme; mais elle se » hâta de les expulser de ses murs, à la re- » quête, il faut le croire, de M. de la CJosure,
* Peyrat, t II, p. 118.
2 Idem, p. 211.
3 Idem, p. 214.
» résident de France. Genève qu'ils regardaient » comme leur mère spirituelle, Genève qu'ils » avaient élue pour leur patrie , Genève refusa » un asile et un morceau de pain à ces guer- » riers; elle laissa cet honneur à un prince » catholique, au duc de Savoie. Le comte de » Mellarède, son envoyé en Suisse, les ac- » cueillit d'abord, puis Berne les réunit à Lau- » sanne (15 novembre 1704) , et l'Angleterre » et la Hollande se chargèrent de leur entre- » tien , en attendant l'occasion de les fourrer » dans quelque aventure l . »
Bientôt, en effet, ces mêmes chefs camisards qui se sont soumis au grand roi violent leur
parole, et tentent encore de pousser les popu-
lations à la révolte. Catinat, Flessière, Elie Marion, rentrent èn France après avoir reçu de l'argent de l'Angleterre *. « Les émissaires » d'Angleterre et de Hollande, raconte Fléchier, » les scélérats chassés d'ici et revenus furtive- » ment, chefs autrefois des fanatiques, et quclv ques malheureux bourgeois de Nîmes et de » Montpellier conduisaient cet ouvrage de té-
« Peyrat, I. II, p. 453.
2 Court, t. III, p. 129, 130, 131.
» r.èbres \ » Pendant ce temps, la Suisse, sur les représentations de l'ambassadeur de France, refuse une plus longue hospitalité à ceux des Camisards qui se trouvaient encore sur son territoire; ils se retirent dans le Wurtemberg.
Les chefs principaux rentrés en France , Klie Marion, Abraham Mazcl , Durand Fage , voyant qu'ils ne peuvent plus émouvoir avec succès les populations, profitent d'une nouvelle amnistie qui leur est offerte Ils se rendent, et le gouvernement les fait reconduire à Genève.
Nous sommes arrivés à Tannée 1706. En cette année, dit Court, les Camisards massacrèrent quelques prêtres *. L'année suivante Klie Marion, Durand Fage et Jean Cavalier de Sauve se rendirent à Londres. Ils y excitèrent une vive curiosité \ « On courut les voir et » les entendre, trois personnes même, le cé- » lèbre mathématicien Nicolas Fatio, Jean w Daudé et Charles Portalès, s'érigèrent en » secrétaires pour recueillir et rédiger les pa-
1 Fléchier, Lettres choisies, t. II, p. 21.
2 Court, t. III, p. 245.
3 Idem, t. III, p. 272.
* Idem, t. III. p. 293.
» rôles que ces étrangers prononçaient dans » leurs extases, et qu'ils appelaient des aver- » tissements prophétiques \ » L'extase, contagieuse de sa nature, répète un auteur déjà cité , se propagea parmi les Anglais. « Élie se y> vit bientôt entouré d'une multitude d'adeptes ; » il imposait à chacun d'eux , par inspiration , » un nom biblique , et les incorporait à mesure » dans une espèce de phalange mystique di- » visée en douze tribus , à l'instar du peuple » d'Israël*, n Néanmoins, après la curiosité vint la crainte, et on les obligea de quitter l'Angleterre.
Lorsque les principaux chefs camisards eurent abandonné le sol français, l'esprit de sédition commença à s'apaiser dans les Cévennes. L'année 1708 s'écoula sans offrir d'événements remarquables. On jouissait même d'un certain calme dans le Languedoc, quand, au commencement de 1709, Daniel Guy, dit Billard, Dupont et Abraham Mazel quittèrent Genève pour rentrer en France. Ce même Abraham » s'était trouvé à la mort de l'abbé du » Chayla, et ne doutait point d'avoir été appelé
* Court, t. III, p. 593.
2 Peyrat , t. II , p. 335.
» à mettre en fuite les prêtres; il avait fait » gloire en 1702 d'avoir soulevé les Cévennes » en obéissant à ces mêmes inspirations \ »
Les trois Camisards traversèrent le Rhône «nonobstant le poste établi à Sayons. Us se » disposaient à livrer un petit combat, quand » tout à coup une violente bourrasque s'élève, » chasse les gardes du rivage , et la petite em- » barcation aborde paisiblement à la faveur de » l'orage et de la nuit a . » Ils passèrent dans le Vivarais, et commencèrent à l'agiter, en publiant un manifeste dans lequel il était dit que le clergé catholique avait violé les édits de Nantes par ses enchantements diaboliques \ De plus ils envoyèrent des exprès dans les Cévennes pour les soulever : deux prophétesses et prèdicantes, Marie Desubas et Élisabeth Catalon, reçurent cette mission 4 ; elles allèrent de village en village, prêchant la nouvelle croisade évangélique 5 , et les Camisards intimèrent l'ordre à tous les curés des environs
1 Court, t. III, p. 209.
2 Peyrat, t. II, p. 345.
3 Court, t. III, p. 313.
"Idem, t. III, p. 303.
* Peyrat, t. II, p. 349.
de la montagne des Isserlets, près Vernoux, où ils s'étaient retirés, de sortir de leurs paroisses sur peine de la vie 1 . Mais l'imprudence des deux prophétesses * dérangea les plans des Camisards. Défaits dans le Vivarais , ils furent dispersés. Abraham Mazel entra dans les Cévennes pour opérer le soulèvement objet de tous ses vœux. Les prophètes, comme toujours, furent à l'œuvre avec lui ; ils prêchèrent avec le fusil en bandoulière, et firent même le coup de feu contre les troupes royales 3 . Toutefois Abraham ne réussit pa3 dans ses tentatives , et il perdit la vie au Mas de Couteau avec Coste. Claris, autre chef qui en août 1703 traversa impunément un bûcher allumé, fut pris et supplicié. Dès lors, les chefs les plus célèbres étant morts ou absents, ces grands intermédiaires de l'inspiration ayant disparu delà scène, Tagitation populaire des Cévennes cessa, et vers le milieu de Tannée 1711, on put considérer comme définitivement éteinte la guerre à laquelle les Camisards ont attaché leur nom.
De l'ensemble des événements que nous ve-
* Court, t. III, p. 324.
*Idem t t III, p. 311.
a Peyrat , t. II , p. 363 et 364.
nons de raconter, il ressort, comme nous le disions plus haut, ce fait constant, qu'à l'origine comme à la fin de l'insurrection , les prophètes et les prophétesses existent, qu'on ne fait rien sans eux, et qu'ils sont partout et toujours l'âme du soulèvement des populations.
Voyons maintenant comment l'inspiration s'annonçait chez ceux qui en étaient saisis.