CHAPITRE III
NATURE DES PHÉNOMÈNES. — PHÉNOMÈNES SPIRITUELS. — PHÉNOMÈNES MATÉRIELS.
S 1 er . PHENOMENES SPIRITUELS.
Don des langues [sur des enfants à la mamelle, — sur ou de l'éloquence j de jeunes enfants t — sur des adultes,
observé [ — sur des idiots.
Prédiction de l'avenir. — Les inspirés exhortent en dormant. — Us ignorent ce qu'ils ont dit dans l'extase.
Chutes. — Coups de fusil et d'instrument* tranchants saus blessures. — Larmes de sang. — Jeûnes excessifs et silence. — Effets du feu sur les églises catholiques. — Epreuves par le feu. — Lumières venant à point donné pour servir de guide. — Chants duns les airs. — Effet d'une pean de serpent sur un prophète.
§ l* r . PHÉNOMÈNES SPIRITUELS.
DON DBS LANGUES OU DE L'iLOQUBNCE OBSERVE
1° Sur des enfants à la mamelle.
Déposition de Jean Vernet : a Environ un » an avant mon départ, deux de mes amis
» (Antoine Coste et Louis Talon) et moi al- » lames visiter Pierre Jacquet.» notre ami cora- » mun, au moulin de l'Eve, proche de Vernou.
» Comme nous étions ensemble, une fille de » la maison vint appeler sa mère, qui était » avec nous, et lui dit : Ma mère, venez voir » ï enfant. En suite de quoi la mère elle-même » nous appela, nous disant que nous vinssions » voir le petit enfant qui parlait. Elle ajouta » qu'il ne fallait pas nous épouvanter, et que r, ce miracle était déjà arrivé. Aussitôt nous » courûmes tous . l'enfant, âge de treize à » quatorze mois, était cmmaillotté dans le » berceau, et il n'avait encore jamais parlé de ) lui-même ni marché. Quand j'entrai avec » mes amis , V enfant parlait distinctement en » français d'une voix assez haute, vu son âge, » en sorte qu'il était aisé de l'entendre par » toute la chambre. Il exhortait (comme les » autres que j'avais vus dans l'inspiration) à
. » faire des œuvres de repentancè La
» chambre où était cet enfant se remplit : il y » avait pour le moins vingt personnes, et nous t> étions tous pleurant et priant autour du ber- » ceau. Après que l'extase eut cessé, je vis T> l'enfant dans son état ordinaire. Sa mère
» nous dit qu'il avait eu des agitations de corps
» au commencement de l'inspiration J'ai
» beaucoup ouï parler d'un autre petit enfant » à la mamelle, qui parlait aussi, à Clieu , » dans le Dauphiné ! . »
Déposition de Jacques Dubois : « Dès Tannée » 1701 j'ai vu des personnes inspirées en di- » vers endroits du pays.... J'ai vu entre autres » un garçon de quinze mois, entre les bras de » sa mère, à Quissac, qui avait de grandes » agitations de tout le corps , et particulière- » ment de la poitrine. Il parlait avec sanglots, * en bon français, distinctement et à voix » haute * . »
2° Sur de jeunes enfants.
Déposition de Durand Fage : « Le plus jeune
» des enfants que j'ai vus parlant dans l'extase
» était une petite fille de cinq ans, ap village
d de Saint-Maurice. Mais il est notoire dans le
« pays que l'Esprit a été répandu sur quantité
» de petits enfants, dont quelques-uns même
» étaient encore à la mamelle, et qui ne pou-
» vaient parler dans cet âge si tendre que quand
1 Théâtre sacré des Cévennes, p. 15.
2 Idem, p. 32.
PHÉNOMÈNES SPIRITUELS. 71 » il plaisait à Dieu de faire annoncer ses mer* » veilles par la bouche de ces innocents. La » souveraine Sagesse a voulu manifester ainsi » sa puissance. Et son bon plaisir a été aussi » que l'exemple convaincant de ces petits ennfants parlant sans connaissance, avant » même que d'avoir la langue déliée, servit » à rendre plus croyable le témoignage que » nous rendons de cette parole admirable qui » découle de notre bouche pendant nos ex- » tases, sans aucune volonté ni dessein de » notre part 1 . »
Déposition d'Élie Marion : « Quand j'ar- » rivai à Barre, lieu de ma naissance, j'appris » qu'il y avait quantité de personnes, particu- » lièrement des jeunes gens et même des petits » enfants, qui tombaient dans des extases et qui » recevaient des inspirations qui leur faisaient » prononcer diverses sortes de choses admin rables \ »
Déposition de Jacques Bresson : « Comme il » y avait quantité de ces inspirés dans mon voi* » sinage et de ma connaissance particulière, » j'ai souvent eu occasion de me rencontrer
1 Théâtre sacré desCévennes, p. 109.
2 Idem, p. 65.
» avec eux quand ils tombaient dans leurs ex- » tases. // y avait beaucoup d'enfants de sept m à huit ans. Mais je ferai mention particulière » d'un enfant de trois am^ que j'ai vu quatre » ou cinq fois dans les agitations pendant l'in- » spiration. Il parlait distinctement, assez haut, v en bon français, et faisait des exhortations » fort touchantes »
Déposition de Pierre Chaman : « J'ai vu, dans » l'année 1701, quantité de personnes qui » avaient reçu les grâces... J'ai connu à Usez » un nommé G... qui avait un petit garçon de » cinq ans qui prophétisait. Il est tombé plu- » sieurs fois en ma présence par le saisissement » de l'Esprit , avec des agitations de la tète et » de tout le corps. Après cela il parlait, il pré- » disait des malheurs à Babylone et des béné- » dictions à l'Église; et il faisait de grandes » exhortations à la repentance. Mais le pauvre » petit était quelquefois si agité, que ses paroles » étaient alors fort entrecoupées. Il parlait tou- 9 jours franvais, et il se servait de ces expres- » sions : Je te dis, mon enfant; mon enfant f je » t'assure, etc. *. »
1 Théâtre sacré des Cccennes, p. 22.
a Idem y p. 18.
PHÉNOMÈNES SPIRITUELS. 7a Déposition de Guillaume Bruguier : La petite Susanne Jonquet, âgée de quatre [à cinq ans , tombant en extase, lui présent, « parla distinc- » tement, en bon français, et jesuis sûr, ajoute- » t-il, que, hors de l'extase, elle n'aurait pas » parlé ce langage ! . »
Du même : La petite Marie Suel , âgée de six ans, tombe en extase, lui présent, et dit qu il
faut s'amender a Elle ajouta que Babylone
» serait détruite dans peu de temps. Chacun » peut bien s'imaginer que cette enfant n'a ja- » mais pensé à prononcer le mot de Babylone d hors de l'inspiration *. »
Déposition de Durand Fage : « Une fille de n onze ans qui ne savait pas lire et qui était une » enfant timide en toute autre occasion, fut » soudainement saisie de l'Esprit.... Elle fit » une assez longue prière et une exhortation qui «dura environ trois quarts d'heure, parlant » bon français. Je suis bien certain que cette » petite fille n'était pas capable, par elle-même, » ni de parler comme elle parla , ni de pronon- » certes choses admirables qu'elle prononça 3 . »
J Théâtre sacré des Cévennes , p. 36.
2 Idem. , p. 37.
3 Idem, .p. 104.
Déposition de Sarra Dalgone : a Un de mes » voisins avait une petite fille de huit à neuf » ans qu'il avait plu à Dieu de mettre dans » cel état, et je l'ai vue plusieurs fois pendant » qu'elle avait ses inspirations, car on parw lait communément ainsi. Une fois, comme je # » la vis chancelante, je la mis sur mes genoux, » et tout son accès s'y passa. Elle ne respirait » que par soupirs, sa poitrine était agitée et » fout son corps était tremblotant. Quelques v minutes après qu'elle eut été saisie de cette » manière, elle parla comme cela lui arrivait » d'ordinaire... toujours en bon français.* « Je suis très-assurée qu'il lui aurait été im- » possible de parler à l'ordinaire comme elle tî parlait dans l'inspiration; et il est même » très-constant qu'elle ne se serait jamais avi- » sée de s'exprimer autrement que dans le » patois du pays; car on ne parlait pas plus » français dans notre petit bourg que si nous n n'eussions pas fait partie du royaume de » France 1 . »
1 Théâtre sacre dis Cêvcunes } p. 70.
3° Sur des adultes.
Marie Chauvain cite une fille de dix-huit ans, qui était de la campagne et se louait pour cueillir les fruits. Pendant tout le temps qu'elle fut chez ses maîtres, ceux-ci étaient «dans une surprise extrême, dit-elle, non- » seulement d'entendre dire des choses admi- » rables, avec tant de facilité, à cette jeune fille, y> qui ne savait ni A ni B; mais ce qui nous » étonnait encore, c'était sa hardiesse et son » courage , elle qui était fort timide en toute » autre occasion. » Sa maîtresse jugea qu'elle était aussi prophétesse. a Même il était évident, » ajoute-t-elle , que c'était une cause surnatu- » relie qui la faisait parler, puisqu'elle n'avait n jamais fait que garder des brebis; et que, » dans le temps de son inspiration , elle pronon- » çait avec liberté et rapidité mille belles choses » qui auparavant n'avaient jamais été dans son » esprit \ »
Mathieu Boissier, sur l'invitation de ses amis, se rendit dans une assemblée , où il ce vit une * jeune fille qui parlait en prédicateur, avec une
1 Théâtre sacré des Cévennes, p. 94.
* liberté et une éloquence qui lui parurent ad- » mirables. Cette fille ne savait un peu lire que » depuis qu'elle avait été honorée des inspira-
» tions de l'Esprit divin Je me souviens
» qu'elle censura avec une belle hardiesse un » certain petit livre de M. Merlat, ministre fran- » çais, réfugié à Lausanne, qui a eu le mal- » heur d'écrire contre les grâces qu'il a plu à » Dieu de répandre sur une partie de ses servi- » teurs, dans le Dauphiné et dans le Vivarais , » comme si c'étaient des illusions ou des opéy> rations de l'esprit d'erreur. Elle détruisit puis- » samment cette diabolique idée; et il n'y avait » qu'à l'entendre pour voir triompher la vérité » même contre cette accusation atroce du père » de mensonge 1 . »
Déposition de Jean Cabanel : a Dans une
» seule de ces assemblées , je crois avoir
» vu pour le moins quinze personnes, de l'un » et de l'autre sexe, parler à divers temps dans » l'inspiration. Ils parlaient tous français; et je n suis bien assuré que quelques-uns d'eux, que » je connaissais particulièrement, et qui ne » savaient pas lire , n'auraient jamais pu s'expri-
* Théâtre sacré des Çévennes, p. 10.
» mer en "si bon français hors de l'extase \ » '
Déposition de Jean Vernet. Sa mère avait des inspirations. « Elle ne parlait que français » pendant l'inspiration]: ce qui me causa, dit- » il, une grande surprise la première fois que y> je l'entendis ; car jamais elle n'avait essayé » un mot en ce langage, ni ne l'a jamais fait » depuis, de ma connaissance. Et je suis assuré » qu'elle ne l'aurait pu faire, quand elle l'au-
* rait voulu. Je puis dire la même chose de » mes sœurs 1 . »
Mademoiselle M. P. cite l'exemple d'une fille qui , étant en extase , « s'exprima en fran- » çais, contre sa coutume sans doute, dans un » lieu où les gens de cette sorte , et particulière- » ment de cet âge, ne parlent que le patois » du pays, et ne sont pas même capables de » parler autrement'. » *
Déposition de Caladon : a J'ai vu un grand » nombre de ces inspirés, de tout âge, et des » deux sexes , comme je l'ai sauvent dit et n comme j'en ai particulièrement entretenu
* M.... C'étaient tous des gens sans malice,
• Théâtre sacré des Cévennes % p. 19.
2 Jdem % p. 14.
* : * Idem, p. 126.
» et en qui je n'apercevais rien que je pusse » soupçonner être de leur invention. Ils fai- » saient de fort belles exhortations, parlant* » français pendant la révélation. On doit re- » marquer qu'il n'est pas moins difficile à » des paysans de ces quartiers-là de faire » un discours en français, qu'à un Français » qui ne ferait que d'arriver en Angleterre » de parler anglais *. »
4° Sur les idiots.
tes idiots eux-mêmes, sous l'influence de l'inspiration , avaient le don des langues et de l'éloquence. Mademoiselle Brozet raconte que son père contribua à faire mettre en liberté deux filles qui avaient été arrêtées; « que ces » filles , hojs de leurs extases, n'étaient que de » pauvres idiotes. Elles parlaient français dans » l'inspiration et jamais dans un autre temps V »
Déposition de Caladon : « Des diverses per- » sonnes que j'ai vues dans le saisissement » (je ne sais pas comment exprimer cela), il » n'y en a point eu qui m'ait causé plus d'é-
1 Théâtre sacré des Cévennes , p. 140.
2 Idem, p. 66.
» tonnement qu'une certaine pauvre idiote de
» paysanne, âgée d'environ quarante ans; je
» la connaissais , parce qu'elle avait été en ser-
» vice chez un de mes amis. C'était assurément
» la plus simple et la plus ignorante créature
t) que nos montagnes eussent jamais produite.
» Quand on me dit qu'elle prêchait , mais
» qu'elle prêchait à merveille, je n'en crus
» rien du tout. Il ne pouvait pas me tomher
n dans l'esprit qu'elle pût seulement joindre
» quatre mots de français ensemble (et j'en au- »
» rais juré), ni même qu'elle eut la hardiesse
» de parler dans une compagnie. Cependant,
» j'ai été témoin plusieurs fois qu'elle s'ac-
» quittait de tout cela miraculeusement bien.
» Cette ànesse de Balaam avait une bouche d'or
» quand l'intelligence céleste la faisait parler.
v Jamais orateur ne s'est fait écouter comme
jy elle C'était un torrent d'éloquence, c'était
m un prodige; et ce que je dis n'a rien d'exa- » géré. Une autre chose fort singulière, c'est » que cette prophétesse prêchait souvent, et » qu'elle était en quelque sorte maîtresse de » ses enthousiasmes, c'est-à-dire qu'elle les ob- » tenait quand elle les demandait \ »
« Théâtre sacre des Cèvennes , p. C8.
Déposition de Claude Arnassan : ail y avait » chez mon père un berger, nommé Pierre Ber- ' » naud , qui était un pauvre imbécile. Il me » priait quelquefois de le mener aux assem- » blées ; mais je n'osais pas le faire, me dé- » fiant de sa faiblesse, et, par conséquent, de » son indiscrétion. Je me hasardai pourtant
* une fois, et je le menai à une assemblée qui » se fit de nuit Etant là, je remarquai qu'il » se mit à genoux , et qu'il y demeura environ » deux heures. Incontinent après il tomba » comme mort ; ensuite tout son corps fut » beaucoup agité. Le lendemain il retomba, » et ses agitations furent extraordinairement » grandes. Comme il était couché à la renverse, » son corps se soulevait, et sautait comme s'il » avait été ainsi secoué par quelque homme » fort. Nous eûmes peur qu'il ne se blessât, et » trois d'entre nous voulurent le tenir; mais il
* fut impossible d'arrêter la violence de ses » mouvements. Il continua dans le même état, » en se frappant, et il était tout trempé de v sueur. Les mêmes accidents lui arrivèrent v encore deux ou trois fois avant qu'il parlât. » Mais enfin son grand maître lui ayant ouvert v la bouche, la première chose qu'il dit fut
» qu'il avait été ainsi tourmenté à cause de ses » péchés. Dans la suite , ses mouvements furent » plus modérés, et les paroles qu'il prononça » furent autant de sollicitations pressantes à » l'amendement de vie , s' exprimant en fran- » çais, chose fort notable en ce pauvre simple n paysan. Ses discours étaient pathétiques; et n il citait, a propos, des passages de ÏEcri- » ture, comme s'il avait su la Bible par cœur. » Je suis assuré qu'il ne savait pas lire; et je » puis bien répondre non-seulement de sa » grande ignorance, mais de l'incapacité de » son esprit, pour recevoir, ni en peu de v temps ni avec un long travail, la connais- » sance et l'idée des choses qu'il disait par ses » inspirations 1 . »