S 3. DEGRÉS DE L'INSPIRATION
L'inspiration avait plusieurs degrés. Selon que les inspirés étaient plus ou moins dociles, ils recevaient des grâces plus ou moins grandes.
a J'ajouterai encore à ceci une chose, dit » Brueys, qui fait voir à quel excès d'égare- » ment étaient parvenus ces insensés, et sur la- » quelle j'appréhenderais de n'être pas cru, si » plusieurs personnes de cette province ne » savaient comme moi que tous ceux qui fu- » rent pris et interrogés la confirmèrent una- » nimement, et ne permirent pas d'en douter.
» C'est qu'il y avait parmi les fanatiques » quatre différents degrés 1 , par où il fallait » passer pour parvenir au grade le plus émi- » nent du fanatisme. Us appelaient le premier » V avertissement , le second le souffle, le » troisième la prophétie, et le quatrième le n don. Ceux qui n'avaient reçu de leur esprit » que l'avertissement n'étaient pas fort consi- » dérés, et on les regardait seulement comme
1 Peyrat, dans son Histoire des Pasteurs du désert, citant Brueys, dit qne c les Cévenols comptaient quatre t degrés d extase », t avertissement, le souffle, la prophétie et le don (t. I, p. 266).
» des prétendants et des initiés aux mystères : d ceux qui après Y avertissement avaient reçu » le souffle étaient un peu plus respectés y mais » ils n'avaient encore aucun pouvoir de rien » décider; ceux qui après 1* avertissement et le » souffle avaient reçu la prophétie étaient les » oracles qu'ils consultaient et les jpges souve- » rains qui prononçaient leurs arrêts ; et ceux » enfin qui, après .l'avertissement, le souffle » et la prophétie , avaient été honorés de ce » qu'ils appelaient le don, étaient montés au » suprême degré où ils aspiraient, et ceux-ci » n'étaient plus consultés, et s'abstenaient » même de prophétiser, soit qu'ils se crussent » trop élevés pour se mêler des affaires de la » terre, soit que la trop forte haine qu'ils » avaient alors, disaient-ils , contre tous les » catholiques, les eût tirés 8e l'état désintéw ressé où l'on doit être pour prononcer de « justes arrêts \ »
S 4. l/lNSPIRATION EST CONTAGIEUSE.—- LES PRETRES CATHO- LIQUES EN SONT AFFRANCHIS , MAIS LES CATHOLIQUES PEUVENT KN ETRE ATTEINTS.
La contagion est une particularité fort re-
1 Rruey* , t. I , p. 375.
marquable à constater dans l'inspiration. David Flottard , dans sa déposition mentionnée au Théâtre sacré des Cévennes 1 , fait connaître qu'il y a pour le moins huit mille inspires dans la province ; que « les prisons se trouvèrent » en peu de temps si remplies de ces pauvres » gens-là, et particulièrement d'enfants , qu'on » ne savait qu'en faire 8 » . Ailleurs, nous avons vu Brueys 8 nous dire que dans le Dauphiné et le Vivarais les vallées en fourmillèrent et les montagnes en furent couvertes..,, il y avait une infinité de petits prophètes , il y en avait des milliers. Nous avons vu aussi que l'extase se répandit, comme un incendie > des cimes de la Lozère jusqu'à la mer k , et qu'elle se propagea parmi les Anglais ' , lorsque les Camisards furent à Londres.
A tous ces témoignages il convient d'ajouter celui du maréchal de Villars, qui écrit : « J'ai » vu dans ce genre des choses que je n'aurais » jamais crues si elles ne s'étaient passées sous
1 Page 63.
*Idem.
3 Voir plus haut, p. 19.
* Voir plus haut, p. 21.
5 Voir plus haut, p. 42*
» nies yeux; une ville entière dont toutes les » femmes et les filles, sans exception, parais- » saient possédées du diable. Elles tremblaient » et prophétisaient publiquement dans les n rues \ »
Toutefois la contagion respectait les prêtres catholiques. «Il n'est pas dit que l'Esprit ait » jamais saisi aucun prêtre, » lit-on dans un auteur protestant ~. Mais il descendait quelquefois sur des catholiques , et alors il n'y avait plus de différence entre le protestant et le catholique. « Quand il arrivait que quelque pa- » piste était touché de l'Esprit., il criait contre » la messe et courait aux assemblées tout comme » les autres *. »
Terminons en citant un singulier cas de contagion. In petit garçon prophétise, le père court chez le curé pour l'en avertir. « Mais, dit » Durand Fage, quand le père et le curé rc- » vinrent, nonobstant toute leur diligence, l'en- » fant avait cessé de parler sous l'opération, » et le père lui-même fut saisi de l'Esprit, en
* Vie de Villars, t. I, p. 325.
2 Peyrat, t. I, p. 280.
3 Théâtre sacré des Cécennes, p. 127.
» présence de cet ennemi à qui il avait voulu » livrer son fils 1 * »
§ 5> POUVOIR ABSOLU DE l'kSPRIT SUR l/ INSPIRÉ.
Les inspirés n'avaient plus leur volonté lorsqu'ils étaient saisis par l'inspiration : ils parlaient ou agissaient malgré eux, sans aucune participation de leur volonté. Ce fait est surabondamment établi.
On lit dans Fléchier : ce Asticr confessa
» qu'il avait eu tort d'émouvoir le peuple, mais » qu'il avait suivi sa prévention, et que lorsque » la maladie de prophétiser lui prenait et lui » montait du bout des pieds jusqu'à la tête, ce » sont ses termes, il n'était pas en son pouvoir » de se retenir *. »
Isabe^u Charras raconte : « Une autre jeune » fille nous disait qu'elle sentait en elle un v certain désir qui la forçait et qui la trans- » portait pour ainsi dire dans ces assemblées, » de sorte qu'elle n'aurait pu résister à cette » puissance qui l'animait *. »
1 Théâtre sacré des Cécennes, p. 123.
* Lettres choisies i t. I, p. 397.
3 Théâtre sacré des Cécennes, p. 100.
Jean Cavalier, répondant à Londres à ceux qui ne croyaient pas à la réalité de ses inspirations, dit : a Je leur déclare solen-
» nellement et sans équivoque, par cet acte » public, et sous le serment que je fais devant » Dieu , que je ne suis point Fauteur des agi- » tations que je souffre dans mes extases : que » ce n'est point moi qui m'agite moi-même, » mais que je suis mû par une force qui est » au-dessus de moi. Et pour les paroles pro- » noncées par mes organes, je déclare avec D la même protestation de vérité qu'elles se » forment sans dessein de ma part , et qu'elles » découlent inopinément de ma bouche, sans » que mon esprit participe à cette opération » merveilleuse par aucune méditation précé- » dente ni par aucune volonté présente de par- » 1er sur-le-champ l . »
Déposition de David Flottard : ce Deux ou trois » jours après, j'allai voir avec un certain prêtre » une petite fille de six à sept ans, qui fut » saisie de l'Esprit en notre présence. Le prêtre » fut fort étonné, car quelque semblant qu'il » fît, je suis très-persuadé que dans son cœur
i Théâtre sacré des Cévennes, p. 46.
« » il voyait là dedans quelque chose qui n'était » pas naturel. Après que la petite fille fut re- » venue à elle-même, il la questionna beau* » coup , usant tantôt de menaces et tantôt de » promesses , essayant de lui faire dire ce qu'elle îî ne savait pas. A tout hasard il la pressait » pour lui faire confesser comment on lui » avait appris à faire et à dire des choses si » étranges; mais il eut beau faire et beau dire n lui-même, elle soutint toujours que ce n'était a pas elle qui s'agitait ainsi, et qu'elle n'avait » non plus aucun dessein ni volonté de parler. « Que c'était quelque chose qui était plus fort » qu'elle, encore qu'elle pe le vît point, qui » faisait tout cela en elle ? . »
Déposition de Durand Fage : « Sur les six » heures du soir, comme j'étais dans une autre » maison, je fus soudainement saisi d'un fris- » sonnement qui s'étendit par toutes les par- » ties de mon corps, qui furent aussi dans
» quelque agitation En même temps, ma
îî langue et mes lèvres furent subitement for- « cées de prononcer avec véhémence des paît rôles que je fus tout étonné d'entendre ,
1 Théâtre sacré des Cêvennet, p. 61.
» ri ayant pensé à rien et ne ni étant pas pro-
» posé de parler Mais pendant les quinze
» jours qui suivirent, j'eus de fréquents sou- » pirs et des tressaillements que je ne pouvais » ni prévenir ni empêcher 1 . »
Le même chef camisard dit dans un autre endroit : « Tous ceux que l'inspiration fait iï parler ont ceci de commun, c'est, comme je » l'ai déjà dit, que les paroles sont formées » dans leur bouche sans qu'ils y contribuent par » aucun dessein; de même que leurs corps sont n mus par une puissance qui les domine, et à » laquelle ils ne font que prêter leurs organes. * » Je le dirai encore, je n'agis nullement en ces n deux merveilleuses rencontres ; je ne fais » qu'obéir et souffrir ce qui agit en moi *. »
Mademoiselle de Brozet cite deux pauvres idiotes visitées par l'Esprit, et que son père fit sortir de prison, a Au lieu , dit-elle, de s'en re- » tourner chez elles dès qu'on leur eut donné » la clef des champs, elles s'en allèrent de » nouveau chercher les assemblées *. »
Au surplus, quand l'Esprit avait une fois élu
1 Théâtre sacré des Cévennes, p. 106.
*Idem, p. 120.
n Idem. p. 66.
DES MANIFESTATIONS SPIRITUELLES. C5 domicile chez un individu, il aimait à y domeurer. Abraham Mazel , celui-là même qui ne doutait point d'avoir été appelé à mettre en fuite les prêtres, raconte qu'ayant fait sa soumission au maréchal de Berwick , il fut conduit à Genève, où il vivait en paix, toujours bénignement visité par les inspirations du bon Esprit de Dieu 1 . D'un autre côté encore , Élie Marion, à Londres, comme nous l'avons vu , continua à prophétiser.
§ 6. EFKBTS PRODUITS PAR LA PRKSSNCB D UN CATHOI.IQUR
ou d'un prbtre, ou par i/ aspect d'une RGLISK.
a Lorsqu'ils étaient attentifs à leurs ridicules » mystères, dit Brueys, si quelque ancien ca- » tholiqjue , accouru au bruit de leurs attroupe- » ments , venait à s'approcher d'eux pour leur a remontrer leur devoir et les avertir charita- » blement du danger où ils s'exposaient, ils » ne l'avaient pas plutôt aperçu qu'ils redou- » blaient leur cri de miséricorde, et le pro- » phète principal, en battant des mains, ne » cessait de crier de toute sa force qu'on » n'écoutât point ce diable , ce tentateur et ce
i Théâtre sacré des Cécennes, p. 91.
» Satan, ce qui excitait toute rassemblée à » faire contre lui des hurlements si effroyables, » qu'il était obligé de se retirer sans pouvoir » être écouté.
» La présence d'un prêtre était surtout alors » ce qui jetait parmi eux une plus grande con- » sternation, et ce qu'ils craignaient le plus; » elle était cause, disaient-ils, que le feu du » Saint-Esprit brûlait ceux qui en étaient pos- » sédés, et leur faisait souffrir des douleurs » très-violentes, dont ils ne pouvaient être sou- » lagés qu'en faisant approcher d'eux quel- » qu'un qui chantât des psaumes \ »
Jean Cavalier raconte dans le Théâtre sacré des Cévennes le changement qui s'était opéré en lui quand les inspirations l'eurent visité : « Je ne me souciai plus, dit-il, de mes jeux » et de mes divertissements ordinaires, et sur- » tout je me sentis une véritable haine pour » tout cet attirail du culte public des papistes, » et pour toute cette farce de messe dont je » m'étais auparavant fait un jeu. Je ne pou- » vais seulement regarder leur église sans » frissonner *. »
1 Brueys, t. I t p. 165.
2 Page 44.
D'après ce qui précède, on peut dire qu'il y a en général trois signes caractéristiques de l'inspiration :
1° Agitation et chute du corps;
2° Discours de l'inspiré en langue étrangère;
3° Haine pour tout ce qui tient au culte catliolique.
Mais à côté de ces signes peuvent s'en rencontrer d'autres qui sont purement accidentels, tels que :
Les pleurs répandus en abondance;
La pâleur du visage ;
L'évanouissement;
La mort apparente et momentanée;
Le changement de caractère.
fis PHKNOMKVES SPIRITUELS.