‹ De l'instinct et de l'intelligence des animauxChapitre 22 sur 217 · F, CUVIER · texte numérisé non relu

F, CUVIER

cédait pas, il s'en prenait à lui-même et se frappait la tête contre la terre : il se faisait du mal pour inspirer plus d'intérêt et de compassion. C'est ce que fait l'homme lui-même lorsqu'il est enfant, et ce qu'aucun animal ne fait, si l'on excepte Y orang-outang, etY orangoutang seul entre tous les autres.

Mais ce qui mérite surtout d'être remarqué par le philosophe, c'est que l'intelligence de Y orang-outang, cette intelligence si développée, et développée de si bonne heure, décroît avec l'âge. L'orang-outang, lorsqu'il est jeune, nous étonne par sa pénétration, par sa ruse, par son adresse; Y orangoutang , devenu adulte , n'est plus qu'un animal grossier, brutal, intraitable. Et il en est de tous les singes comme de Y orangoutang. Dans tous , l'intelligence décroît à mesure que les forces s'accroissent. L'animal, considéré comme être perfectible , a donc sa borne marquée, non-seulement comme espèce, il l'a comme individu. L'animal qui a le plus d'intelligence n'a toute cette intelligence que dans le jeune âge.

Après avoir posé les limites qui séparent l'intelligence des différentes espèces, il faut chercher la limite qui sépare Y instinct de Y intelligence. Ici , c'est particulièrement sur le castor que portent les observations de F. Cuvier.

Le castor est un mammifère de l'ordre des rongeurs^ c'est-à-dire de l'ordre même qui a le moins d'intelligence , ainsi que nous avons vu ; mais il a un instinct merveilleux , celui de se construire une cabane, de la bâtir dans l'eau, de faire des chaussées, d'établir des digues, et tout cela avec une industrie qui supposerait, en effet, une intelligence trèsélevée dans cet animal, si cette industrie dépendait de l'intelligence.

Le point essentiel était donc de prouver qu'elle n'en dépend pas ; et c'est ce qu'a fait F. Cuvier. Il a pris des castors très-jeunes ; et ces castors , élevés loin de leurs parents , et qui par conséquent n'en ont rien appris ; ces castors , isolés , solitaires , qu'on avait placés dans une cage, tout exprès pour qu'ils n'eussent pas besoin de bâtir; ces castors ont

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bâti, poussés par une force machinale et aveugle, en un mot par un pur instinct.

Les caractères les plus tranchés séparent Y instinct de Y intelligence.

Tout, dans Y instinct , est aveugle, nécessaire et invariable ; tout , dans Y intelligence , est électif, conditionnel et modifiable.

Le castor qui se bâtit une cabane, l'oiseau qui se construit un nid, n'agissent que par instinct.

Le chien, le cheval, qui apprennent jusqu'à la signification de plusieurs de nos mots et qui nous obéissent, font cela par intelligence.

Tout, dans Y instinct, est inné: le castor bâtit sans l'avoir appris; tout y est fatal : le castor bâtit, maîtrisé par une force constante et irrésistible.

Tout, dans Y intelligence , résulte de l'expérience et de l'instruction : le chien n'obéit que parce qu'il l'a appris ; tout y est libre : le chien n'obéit que parce qu'il le veut.

Enfin, tout, dans Y instinct, est particulier :

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cette industrie si admirable que le castor met à bâtir sa cabane , il ne peut l'employer qu'à bâtir sa cabane; et tout, dans l' intelligence , est général : car cette même flexibilité d'attention et de conception que le chien met à obéir, il pourrait s'en servir pour faire toute autre chose.

Il y a donc, dans les animaux, deux forces distinctes et primitives : Y instinct et Y intelligence. Tant que ces deux forces restent confondues , tout , dans les actions des animaux , est obscur et contradictoire. Parmi ces actions , les unes montrent l'homme supérieur à la brute, et les autres semblent faire passer la supériorité du côté de la brute. Contradiction aussi déplorable qu'absurde!

Par la distinction qui sépare les actions aveugles et nécessaires des actions électives et conditionnelles, ou, en un seul mot, Y instinct de Y intelligence , toute contradiction cesse, la clarté succède à la confusion : tout ce qui, dans les animaux, est intelligence, n'y approche, sous aucun rapport , de l'intelligence

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de l'homme; et tout ce qui, passant pour intelligence, y paraissait supérieur à l'intelligence de l'homme, n'y est que l'effet d'une force machinale et aveugle.

Il ne reste plus à poser que la limite même qui sépare l'intelligence de l'homme de celle des animaux.

Les animaux reçoivent par leurs sens des impressions semblables à celles que nous recevons par les nôtres ; ils conservent , comme nous, la trace de ces impressions ; ces impressions conservées forment^ pour eux comme pour nous , des associations nombreuses et variées ; ils les combinent, ils en tirent des rapports , ils en déduisent des jugements; ils ont donc de l'intelligertce.

Mais toute leur intelligence se réduit là.

Cette intelligence qu'ils ont ne se considère pas elle-même, ne se voit pas , ne se connaît pas. Us n'ont pas la réflexion, cette faculté suprême qu'a l'esprit de l'homme de se replier sur lui-même, et d'étudier l'esprit.

La réflexion, ainsi définie, est donc la li-

mite qui sépare l'intelligence de l'homme de celle des animaux. Il y a là une ligne de démarcation profonde. Cette pensée qui se considère elle-même, cette intelligence qui se voit et qui s'étudie, cette connaissance qui se connaît, forment évidemment un ordre de phénomènes déterminés , d'une nature tranchée , et auxquels nul animal ne saurait atteindre. C'est là , si l'on peut ainsi dire, le monde purement intellectuel, et ce monde n'appartient qu'à l'homme. En un mot, les animaux sentent, connaissent, pensent; mais l'homme est le seul de tous les êtres créés à qui ce pouvoir ait été donné de sentir qu'il sent, de connaître qu'il connaît, et de penser qu'il pense.

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