Ibidem, p
L'erreur de tous ceux qui attribuent un langage aux bêtes est de ne pas distinguer les voix, les cris, les accents naturels des bêtes, du langage artificiel, des signes arbitraires de l'homme.
L'animal a des voix pour l'amour, pour la joie ; il a des cris de douleur, des accents de fureur, de haine, etc. Les animaux ont leurs gestes : « leurs mouvements, » comme le dit si spirituellement Montaigne , « leurs « mouvements discourent et traictent 1 . »
Mais enfin, ces voix, ces cris, ces accents, ces gestes ne sont que l'expression forcée, et non voulue, des affections des bêtes. Ce n'est là , si je puis ainsi dire , que le langage du corps.
L'esprit a aussi son langage où tout est artificiel, créé, convenu, voulu. Quand j'attache un mot à une idée, c'est que je le veux. Je puis le changer pour un autre. Si je sais vingt langues, j'ai vingt mots pour la même idée. Dans ma langue même, j'ai le mot
t. Essais, livre n, chap. xii.
parlé et le mot écrit. Tout est signe pour l'homme; tout peut lui être langage. Nos monnaies sont des langues, car elles nous représentent des suites d'idées convenues.
Le cri de l'animal peut bien réveiller une idée, mais il n'est pas le produit d'une idée. Et toute la différence est là. Les animaux ne se font pas un langage; leurs cris ne sont pas des signes convenus, des mots créés:
ils ont des voix naturelles ; ils n'ont pas de langue.
« Le perroquet le mieux instruit ne trans- « mettra pas le talent de la parole à ses « petits, » dit spirituellement Buffon 1 .
Il avait déjà dit, et avec un sens exquis :
« C'est par les rapports d'organisation que le « serin répète les airs de musique et que le « perroquet imite le signe le moins équivoque « de la pensée , la parole , qui met , à Texte- « rieur autant de différence entre l'homme « et l'homme qu'entre l'homme et la bête, « puisqu'elle exprime dans les uns la lumière