‹ De l'instinct et de l'intelligence des animauxChapitre 70 sur 217 · Ibidem > p · texte numérisé non relu

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Enfin, le lapin lui offre une société qui ne se borne plus à une seule famille, qui s'étend à plusieurs familles, ou plutôt « à tous les êtres « de l'espèce qui ont des rapports de voisi- « nage 1 . »

F. Cuvier va plus loin encore. Il tire la domesticité des animaux de leur sociabilité.

Nous venons de reconnaître trois états distincts : celui des espèces solitaires , les chats, les martres * les ours y les hyènes, etc. ; celui des espèces qui vivent en familles, les loups, les chevreuils, etc. ; et celui des espèces qui forment de véritables sociétés, les castors, les éléphants, les singes, les chiens, les phoques, etc.

C'est à l'étude de ces sociétés que s'attache F. Cuvier. Ici l'union subsiste, quoique les intérêts diffèrent. Des centaines d'individus de tout sexe et de tout âge se rapprochent, s'entendent, se subordonnent. « C'est alors, »

it Lettres philosophiques, etc., p, 50,

dit F. Cuvier, « que l'instinct social se montre « dans toute son étendue, avec toute son in- « fluence, et qu'il peut être comparé à celui « qui détermine les sociétés humaines. »

F. Cuvier suit les progrès de l'animal qui naît au milieu de sa troupe, qui s'y développe, qui, à chaque époque de sa vie, apprend de tout ce qui l'entoure à mettre sa nouvelle existence en harmonie avec les anciennes. Il montre , dans la faiblesse des jeunes <, le principe de leur obéissance pour les anciens qui ont déjà la force, et dans l'habitude d'obéir une fois prise par les jeunes, la raison pour laquelle le pouvoir reste au plus âgé, quoiqu'il devienne à son tour le plus faible.

Toutes les fois que la société est sous la conduite d'un chef, ce chef est presque toujours en effet le plus âgé de la troupe. Je dis presque toujours, car l'ordre établi peut être troublé par des passions violentes.

Alors l'autorité passe à un autre; et, après avoir de nouveau commencé par la force, elle se conserve ensuite , de même, par l'habitude.

Il y a donc, dans la classe des mammifères , des espèces qui forment de véritables sociétés ; et c'est de ces espèces seules que l'homme tire tous ses animaux domestiques.

Le cheval,, devenu par la domesticité l'associé de l'homme, l'est naturellemeat de tous les animaux de son espèce. Les chevaux sauvages vont par troupes : ils ont un chef qui marche à leur tête, qu'ils suivent avec confiance, qui leur donne le signal de la fuite ou du combat. Ils se réunissent ainsi par instinct; et telle est la force de cet instinct, que le cheval domestique qui voit une troupe de chevaux sauvages, et qui la voit pour la première fois , abandonne souvent son maître pour aller se joindre à cette troupe, laquelle, de son côté, s'approche et l'appelle.

Le mouton, que nous avons élevé, nous suit; mais il suit également le troupeau au milieu duquel il est né. Il ne voit dans l'homme, pour me servir d'une expression ingénieuse de F. Guvier, que le chef de sa

troupe. Et ceci même est la base de la théorie nouvelle. L'homme n'est , pour les animaux domestiques, qu'un membre de la société; tout son art se réduit à se faire accepter par eux comme associé; car, une fois, devenu leur associé, il devient bientôt leur chef, leur étant aussi supérieur qu'il l'est par l'intelligence. Il ne change donc pas Y état naturel de ces animaux, comme le dit Buffon; il profite, au contraire, de cet état naturel. En d'autres termes, il avait trouvé les animaux sociables, il les rend domestiques ; et la domesticité n'est ainsi qu'un cas particulier, qu'une simple modification, qu'une conséquence déterminée de la sociabilité.

Tous nos animaux domestiques sont, de leur nature, des animaux sociables. Le bœuf, h chèvre, le cochon, le chien, le lapin, etc., vivent naturellement en société et par troupes. Le chat semble, au premier coup d'œil, faire une exception ; car l'espèce du chat est solitaire, comme je l'ai déjà dit. Mais le chat est-il réellement domestique ? Il vit auprès

de nous; mais s'assoeie-t-il à nous? Il reçoit nos bienfaits, mais nous rend-il, en échange, la soumission, la docilité, les services des espèces vraiment domestiques? Le temps, les soins , l'habitude ne peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable; et, comme on voit, l'exemple même du chat en est la preuve la plus formelle.

Buffon reconnaît que, « quoique habitants « de nos maisons, les chats ne sont pas ence tièrement domestiques, et que les mieux « apprivoisés n'en sont pas plus asservis 1 . »

4. Histoire du chat, t. II, p. 499. Il distingue trèsbien ailleurs les rassemblements sauvages des loups des véritables sociétés que forment les chiens. « Les « ehiens même les plus grossiers cherchent, dit-il, la « compagnie des autres animauK ; ils sont naturellement « portés à les suivre, à les accompagner, et c'est par in- « stinct qu'ils savent conduire et garder nos troupeaux. « Le loup est, au contraire, l'ennemi de toute société; il « ne fait pas même compagnie à ceux de son espèce; « lorsqu'on les voit plusieurs ensemble, ce n'est point « une société de paix, c'est un attroupement de guerre, « qui se fait à grand bruit, avec des hurlements affreux, « et qui dénote un projet d'attaquer quelque gros ani- « mal, comme un cerf, un bœuf, ou de ?e défaire de « quelque redoutable mâtin. Dès que leur expédition

Et dans l'opposition de ces deux mots, apprivoisés et asservis,, il y a le germe d une vérité importante. L'homme peut, en effet, apprivoiser jusqu'aux espèces les plus solitaires et les plus féroces. Il apprivoise Y ours, le lion, le tigre. Les anciens, qui faisaient plus pour un vain luxe que nous ne faisons pour la science , ont vu des chars traînés par des panthères. On voit tous les jours des ours qui obéissent à leur maître, qui se plient à des exercices. Et cependant aucune espèce solitaire , quelque facile qu'elle soit à apprivoiser, n'a jamais donné de race domestique.

C'est qu'une habitude n'est pas un instinct.

C'est par habitude qu'un animal s'apprivoise, et c'est par instinct qu'il est sociable. Si l'on sépare une vache , une chèvre, une brebis de leur troupeau, ces animaux dépérissent; et ce dépérissement même est une nouvelle

« militaire est consommée, ils se séparent et retournent « en silence à leur solitude. » Histoire du loup, t. II . p. 574,

preuve du besoin qu'ils ont de vivre en société.

F. Cuvier rapporte un fait qui montre bien toute la différence qu'il y a entre un animal qui n'a que V habitude de la société, et un animal qui en a Y instinct. « Une lionne avait « perdu, dit-il, le chien avec lequel elle avait « été élevée, et pour offrir toujours le même « spectacle au public, on lui en donna un « autre qu'aussitôt elle adopta. Elle n'avait a pas paru souffrir de la perte de son compa- « gnon ; l'affection qu'elle avait pour lui était « très-faible ; elle le supportait, elle supporta (( de même le second. Cette lionne mourut à « son tour ; alors le chien nous offrit un tout « autre spectacle : il refusa de quitter la loge « qu'il avait habitée avec elle; sa tristesse « s'accrut de plus en plus; le troisième jour, « il ne voulut plus manger, et il mourut le <( septième. »

Plus on étudie la question, plus on voit donc la domesticité naître de la sociabilité. L'homme n'a, pour agir sur les animaux,

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qu'un petit nombre de moyens. Or, il était curieux de suivre comparativement les effets de ces moyens sur les animaux solitaires et sur les animaux sociables; et c'est ce qu'a fait F. Cuvier*

La faim est le premier de ces moyens, et l'un des plus puissants. C'est par la faim que l'on soumet les jeunes chevaux élevés dans l'indépendance. On ne leur donne que peu d'aliments à la fois, et à de longs intervalles. L'animal prend ainsi de l'affection pour celui qui le soigne; et si l'on ajoute à propos quelque nourriture choisie, cette affection s'accroît beaucoup, et par suite l'autorité de l'homme. « C'est, dit F. Cuvier, au moyen de « certaines friandises, surtout du sucre, qu'on « parvient à maîtriser les animaux herbi- « vores, et à les soumettre à ces exercices « dont nos cirques nous rendent quelquefois « les témoins. »

La veille forcée est un moyen plus puissant encore que la faim. Nul autre n'abat plus l'énergie de l'animal, et par conséquent ne le dispose plus sûrement à l'obéissance. On

obtient cette veille forcée par la faim même poussée très-loin, par des coups de fouet, par un bruit retentissant , tel que celui du tambour ou de la trompette , etc.

Par la faim, par la veille forcée, l'homme excite les besoins de l'animal; mais il ne les excite que pour les satisfaire. Ce n'est, en effet, que là où le bienfait commence de notre part, que commence réellement notre empire.

Aussi l'homme ne se borne-t-il pas à satisfaire les besoins naturels, il fait naître des besoins nouveaux. Par Femploi d'une nourriture choisie, il fait naître un plaisir, et par suile un besoin nouveau. Un besoin plus nouveau , plus artificiel encore , est celui des caresses. Le cheval, l'éléphant, etc., reçoivent nos caresses comme un bienfait; le chat met quelquefois de la passion à les rechercher. C'est sur le chien qu elles agissent avec le plus de force; et, ce qui mérite attention, c'est que toutes les espèces du genre chien y sont également sensibles.

« La ménagerie du Muséum, » dit F. Cu-

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vier, « a possédé une louve sur laquelle les « caresses de la main et de la voix produi- « saient un effet si puissant qu'elle semblait, « toutes les fois qu'on la caressait , éprouver « un véritable délire, et sa joie ne s'exprimait « pas avec moins de vivacité par ses cris que « pai/ses mouvements. Un chacal du Sénégal -cretait dans le même cas , et un renard cornet mun en était si fort ému qu'on fut obligé « de s'abstenir à son égard de tout témoi- « gnagede ce genre... »

L'homme n'arrive donc à soumettre l'animal que par adresse, par séduction. Il excite les besoins de l'animal, pour se donner, si l'on peut ainsi dire, le mérite de les satisfaire; il fait naître des besoins nouveaux; il se rend peu à peu nécessaire par ses bienfaits ; et quand il en est venu là, il emploie la contrainte et les châtiments : mais il ne les emploie qu'alors, car s'il eût commencé par les châtiments, il n'aurait pas amené la confiance; et il ne les emploie qu'avec mesure, car les deux effets les plus sûrs de toute violence sont la révolte et la haine.

« L'homme, dit F. Cuvier, n'a autre chose a à soumettre dans l'animal, que la volonté.» Et, comme on vient de le voir, l'homme n'agit sur la volonté que par les besoins : il excite ces besoins; il en fait naître de nouveaux ; il supprime enfin la source de quelques-uns par la castration. Le taureau*, le bélier par exemple, ne se soumettent complètement qu'après leur mutilation.

Tels sont les moyens employés par l'homme.

Or, ces moyens qui, appliqués à un animal sociable 9 en font un animal domestique 9 ne font qu'un animal apprivoisé d'un animal solitaire ; la véritable et primitive source de la domesticité n'est donc , encore une fois , que dans Y instinct sociable.

Nous avons déjà rendu plusieurs animaux domestiques ; mais, sans aucun doute, beaucoup d'autres pourraient le devenir encore.

Sans parler des singes 9 que la violence , que la mobilité, que la pétulance de leur caractère rendent incapables de toute soumission, et

qu'il faut par conséquent exclure, malgré leur intelligence et leur instinct sociable; ni des didelphes, des édentés, des rongeurs, dont l'intelligence est trop bornée pour que l'homme pût en tirer de grands avantages , presque tous les pachydermes qui ne sont pas encore domestiques pourraient le devenir, nommément le tapir: plus grand, plus docile que le sqnglier, il nous donnerait des races domestiques supérieures peut-être à celle du cochon. Les peuples pêcheurs pourraient dresser le phoque à la pêche ; nous-mêmes nous devrions ne pas négliger l'éducation du zèbre, du couagga, du daw, de Yhémione, ces belles espèces de solipèdes, de Yalpaca, de la vigogne, ces espèces des ruminants à poil si riche et beaucoup plus fin que la laine.

La sociabilité , qui donne la domesticité, marque donc, parmi les espèces sauvages, celles qui pourraient devenir encore domestiques. Mais Y instinct sociable, s'il agissait seul, ne donnerait que Y individu domestique; un second fait vient le renforcer, et donne la race. Ce second fait est la transmission des

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