FRÉDÉRIC CUVIER
Pendant plus d’un siècle, depuis Descartes jus- ^ qu’àBuffon la question de Y intelligence des animaux n’avait été , comme on vient de le voir, qu’une question de pure métaphysique. C’est avec Biiffon, c’est avec G. Lefoy qu’elle commence à devenir une question positive et d’ex- • périeuce., C’est ce qu’elle est, plus particulièrement encore, dans F. Cuvier.
-dirp, depuis le Discours sur la méthode, publié en JK37, jusqu’au Discours sur la nature des animaux, publié en
ET 6E L’iNTELLIGESCE DES ANIMAUX. Si
* F. Cuvier a voulu des faits nets, distincts,
des faits séparés par des limites précises.
Il a cherché les limites qui séparent l’intelligence des différentes espèces; les limites qui séparent l’instinct de l’intelligence* les limites qui* séparent l’intelligence .de l’homme de celle des
animaux. Et, ces trois limites posées, la ques-
tion ,, si longtemps débattue, de Y intelligence des animaux , a pris un nouvçl aspect.
D’une part. Descartes et Buffon refusent aux "animaux toute intelligence : o’est qu’il leur répugne, et avec raison, d’accorder aux animaux l’intelligence de l’homme -, c’est qu’ils ne voient pas la limite qui sépare l’intelligence de l’homme de celle des animaux.
D’autre part, Condillac et G. Leroy accordent aux animàüx jusqu’aux opérations intellectuelles lés plus élevées : c’est qu’ils se fondent sur des actions qui, en effet, si elles appartenaient à l’intelligence, exigeraient ces opérations ; c’est qu’ils ne Voient pas la limite qui sépare l’instinct de l’intelligence.
Le premier résultat des observations de F. Cuvier marque les limites de l’intelligence dans les différents ordres des mammifères.
32 ÉTUDE POSITIVE D8 L’lNSTl!»CT *
C’est dans les rongeurs que cette intelligence * se montre au plus bas degré ; elle est plus développée datïS les ruminants ; beaucoup plus dans les pachydermes, à la tête desquels il faut placer le cheval et l 'éléphant ; plus encore dans les carnassiers, à la tête desquels il faut placer le chien , et dans les quadrumanes, à la tête desquels se placent Y orang-outang et le chimpanzé.
Et ce fait de Y intelligence graduée des mammifères, que donne d’un côté l’observation directe, l’anatomie le confirme de l’autre, en montrant la * partie du cerveau , siège spécial de l’intelligence dans les animaux, de plus en plus dé- ' veloppée, des rongeurs aux ruminants , et des • ruminants aux pachydermes, aux carnassiers et aux quadrumanes ‘ .
Le rongeur 1 2 ne distingue pas individuellement l’homme qui le soigne de tout autre homme. Le ruminant distingue son maître ; mais un simple, changement d’habit suffit pour qu’il le méconnaisse. Un bison du Jardin-du-Roi avait pour son gardien la soumission la plus complète ; ce gardien vint à changer d’habit, et le bison, ne
1 . Vojtz mes Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux (seconde édition). Paris, 1842.
2. C'est-à-dire la marmotte, le castor, l'écureuil, le lièvre, etc.
le reconnaissant plus, se jeta sur lui. Le gardien reprit son habit ordinaire, et le bison le reconnut. Deux béliers , accoutumés à vivre ensemble, sontils tondus, on les voit aussitôt se précipiter l’un sur l’autre avec fureur.
On connaît l’intelligence de Y éléphant, du cheval , parmi les pachydermes. F. Cuvier pense que 1 q cochon, malgré ses appétits grossiers, n’est peut-être pas très inférieur à l’éléphant pour l’in— teiligence ; il a vu un pécari aussi docile, aussi familier que le chien le plus soumis. Le sangliei' s’apprivoise facilement; il reconnaît celui qui le soigne j, il lui obéit; il se prête à des exercices.
♦ C'est enfin dans les carnassiers et les quadrumanes que paraît le plus haut degré de l’intelligence parmi les bêtes. Et, de tous les animaux, Y orang-outang est, selon toute apparence, celui qui en a le plus.
Le jeune orang-outang , étudié par F. Cuvier, n’était âgé que de 15 à 46 mois; il avait besoin de société; il s’attachait aux personnes qui le soignaient; il aimait les caresses, donnait de véritables baisers, boudait lorsqu’on ne lui cédait pas, et témoignait sa colère par des cris et en se roulant par terre.
Voici quelques-uns des faits observés par F. Cu-
54 ÉTUDE POSITIVE DE l’iNSTÏNCT ' *
vier. Sonjeune orang-outang se plaisait à grimper sur les arbres et à s'y tenir perché. On fit un jour semblant de vouloir monter à l’un de ces arbres pour aller l’y prendre; mais aussitôt il se mit à secouer l'arbre de toutes ses forces pour effrayer la personne qui s’approchait; cette personne, s’éloigna, et il s’arrêta ; elle se rapprocha, et il se mit de nouveau à secouer l’arbre. « De quel- « que manière, dit F. Cuvier, que l’on envisage « l’action qui vient d’être rapportée, il ne sera « guère possible de n’y pas voir le résultat d’une « combinaison d’idées, et de ne pas reconnaître . « dans l’animal qui en est capable la-faculté de « généraliser. » En effet, l’orang-outang concluait évidemment ici, de lui aux autres : plus d’une fois l’agitation violente des corps-sur lesquels il s’était trouvé placé l’avait effrayé* il concluait donc de la crainte qu’il avait éprouvée à la crainte qu’éprouveraient les autres, ou, en d’autres termes, et comme le dit F. Cuvier, « d’une « circonstance particulière. il se faisait une règle <* générale. »
fC- Leroy avait déjà dit : « Dès que le loup paraît, il est poursuivi ; l’attroupement et l’émeute « lui annoncent combien il est craint, et tout ce « que lui-même il doit craindre. Aussi, toutes les « fois que l’qdeur de l’homme vient frapper son « nez, elle réveille en lui les idées du danger. La
« proie la plus séduisante lui est inutilement prête sentée tant qu’elle a cet accessoire effrayant ;
« et même, lorsqu’elle ne l’a plus, elle lui reste « longtemps suspecte. » — « Le loup , con- « tinue-t-il , ne peut avoir alors qu’une idée « abstraite du péril, puisqu’il n’a pas la con- « naissance particulière des pièges qu’on lui «tend 1 .» ;' t . , 4
Mais je reviens à Y orang-outang. Pour ouvrir la porte de la pièce dans laquelle on le tenait, il était obligé, vu sa petite taille' 2 , de monter sur une chaise placée près de cette porte. *On eut l’i- ■ dée d’éloigner cette chaise ; l’orang-outang fut en chercher une autre, qu’il mit à la place de la première, et sur laquelle il monta d* même pour ouvrir la porte. Enfin, lorsqu'on refusait à cet orang-outang ce qu’il désirait vivement, comme il n’osait s’en prendre à la personne qui ne lui cédait pas, il s’en prenait à lui-même et se- frappait la tète contre la terre : il se faisait du mal pour inspirer plus d’intérêt et de compassion. C’est ce que fait l’homme lui-même lorsqu’il est enfant, et ce qu’àucun animal ne fait, si l ! on excepte l’ orang-outang , et Y orang-outang seul éntre tous les autres.
1. Lettres philosophiques sur l’inlclUyence et la perfectibilité des animaux, etc., page 18.