‹ De l'instinct et de l'intelligenceChapitre 4 sur 46 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

certains points. Les uns n'ont voulu voir dans les animaux que des machines, les autres leur ont attribué une intelligence supérieure à la nôtre. Comm.e on pouvait le prévoir, la vérité n'est dans aucune de ces opinions extrêmes. Des hommes de génie comme Descartes et Buffon, des observateurs sagaces comme Leroy, des savants comme Réaumur, Reimarus, Flourens, des esprits ingénieux comme Condillac, n'ont pas toujours su discerner ce qui dépend de l'instinct de ce qui se rapporte à l'intelligence. Avec Milne- Edwards, Blanchard, Dai^in,Lubbock, Joly, etc., et les philosophes contemporains, nous parvenons à voir plus clairement et plus nettement les choses. Néanmoins la difficulté de donner les définitions dès le début et de classer les divers actes avant de les avoir examinés, nous fait prendre le parti d'exposer d'abord les faits, de les analyser, afin de faire conclure les définitions de cette analyse même au fur et à mesure que les faits en fourniront les éléments.

ET

Les apparences de Tinstinct chez le minéral. — Attraction ;

Affinité.

Bien que nous n'ayons à nous occuper que des facultés mentales chez les animaux et chez l'homme, nous ne laisserons pas d'examiner dans la matière minérale et chez le végétal les phénomènes qui offrent une telle analogie avec l'instinct, que certains observateurs ont voulu y voir les rudiments de l'instinct proprement dit. Ne serait-ce d'ailleurs que pour apprécier la valeur de cette hypothèse, la raison nous paraîtrait suffisante pour commencer l'étude de l'instinct par celle des phénomènes qui s'en rapprochent.

Tout le monde a été témoin des attractions ou des

répulsions qui s'exercent entre des corps électrisés

ou des aimants. Rien de plus purieux et de plus

saisissant, lorsqu'on l'observe pour la première fois,

que cette tendance de corps bruts à se rapprocher comme, sollicités par une sorte de mystérieuse sympathie, ou à s'éloigner comme poussés par quelque haine secrète. On est tout surpris de voir des corps qui ne vivent ni ne sentent, se mouvoir dans certaines circonstances. Il y a, dit-on, un mouvement vibratoire des molécules, — encore n'est-ce là qu'une

AUraclion et répulsion des aimants.

hypothèse ; — mais comment ce mouvement intime, secret, invisible des molécules, se transforme-t-il en un mouvement extérieur et visible?

Lorsqu'on énonce ces faits en disant que les aimants s'attirent ou se repoussent , selon qu'on met en regard telles ou telles de leurs extrémités qu'on nomme pôles, personne n'a pensé que cet énoncé fût une explication. Il en est de même lorsqu'on dit que la matière attire la matière. On ne saurait voir là que l'expression et non l'explication d'un fait.

Les corps célestes s'attirent ; ils se portent les uns

ATTRACTION. — AFFINÏTIÎ. 3

vers les aulres fatalement y involontairement ^ disonsnous. La lune tourne autour de la terre, et, dans son mouvement, elle est unie étroitement à notre planète ; celle-ci, à son tour, circule avea toutes les autres planètes autour du soleil, et reste unie à cet astre non moins étroitement que la lune. Un lien invisible, qu'on désigne sous le nom d'attraction, règle les mouvements de tous les corps célestes, limite leurs écarts et réalise l'image d'une liberté contenue par la loi. Tous ces astres qui subissent l'attraction de l'astre central et cèdent à leurs attractions réciproques, tournent sur eux-mêmes, se balancent et tourbillonnent dans l'espace sans qu'aucune collision se produise, malgré le nombre, la variété et la prodigieuse rapidité de leurs mouvements.

Un si bel ordre, une harmonie si parfaite, tant d'astres divers emportés dans leur course rapide et néanmoins esclaves de la règle, nous semble le résultat d'une direction qui est dans les astres ou hors d'eux.

Les corps célestes ne sont pas des masses compactes de matière, mais bien des agglomérations de corps plus petits, et ceux-ci, à leur tour, sont formés de fragments plus petits encore. La plus faible parcelle de matière est un groupement de molécules unies entre elles comme le sont les corps célestes.

Comment ces molécules peuvent-elles rester unies sans se toucher. Où est le lien qui les attache et

empêche le corps de se réduire en poussière ? C'est rattraction, c'est le même lien qui unit les mondes entre eux. Entre le groupement des molécules et celui des corps célestes, entre un fragment de matière et l'univers, il n'y a qu'une différence de grandeur. Voulez-vous que cette vérité devienne évidente à vos yeux? Dans ce fragment, augmentez par la pensée la grandeur des molécules et des intervalles qui les séparent ; rendez les uns et les autres cent, mille, un million de fois plus grands. Ce n'est pas assez encore. Le corps que nous tenions à la main a pris dans notre imagination des proportions énormes : les atomes sont devenus visibles, distincts les uns des autres. Continuez à agrandir par la pensée ce corps déjà considérable, et encore, et toujours, et voici que les molécules sont maintenant des mondes répandus dans l'espace. Chaque molécule est devenue une planète, des espaces immenses les séparent, le corps s'est transformé en un système planétaire.

Si, par un effort d'imagination, vous réduisez la grandeur du soleil, de la terre et des planètes, si vous diminuez dans la même proportion les espaces qui les séparent, vous obtenez d'abord un ensemble de corps séparés par des intervalles sensibles. Diminuez, diminuez toujours, et voici que les corps célestes sont transformés en molécules invisibles, isolées les unes des autres.*Le système tout entier est devenu le corps que nous tenions dans la main.

Page 1