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LE LANGAGE

Bruits des insectes. — Chant des oiseaux. — Voix des mammifères. Gestes et signes naturels. — Parole. — Conséquences.

Nous avons peut-être une dernière ressource pour juger de la valeur relative des intelligences, dans Texamen comparatif du langage des bêtes et des hommes.

Existe-t-il un langage des animaux?

On comprend Timportance de la solution de cette question. Le langage n'est-il pas le moyen de faire connaître ce qui se passe en nous, d'exprimer ce que nous sentons, ce que nous pensons, ce que nous voulons ; en un mot, de traduire extérieurement ce qui se passe intérieurement, et dès lors n'est-il pas possible, dans une certaine mesure, déjuger de l'activité interne par les manifestations externes, ou, si Ton préfère, de préjuger les sensations, les sentiments, les pensées d'un être par ce qu'il nous en dit ou nous en exprime.

Si la même intelligence anime et éclaire les hommes et les animaux avec des différences d'intensité, on doit remarquer une certaine ressemblance entre les manifestations des mêmes phénomènes internes et conclure à l'identité des causes par l'identité des effets. Le cri de douleur poussé par un animal ou par un homme ne trompe pas sur la cause qui l'a provoqué. De quelque part que vienne ce cri, nous nous sentons émus, parce que nous avons com-

pris qu'il exprimait une souffrance. Malheureusement, dans le problème qui nous préoccupe, tout n*est pas aussi facile que l'interprétation extérieure des émotions. On a vu plus haut que toutes les fois qu'un animal nous a paru comprendre, comparer, apprécier, vouloir, nous l'avons déduit de certains actes, et non pas observé directement.

Distinguons d'abord, entre les diverses manifestations, celles qui sont involontaires ou instinctives, de celles qui sont volontaires ou intelligentes ; celles qui sont des propriétés de celles qui sont des actes.

Un certain nombre d'animaux ont à leur service des signes de reconnaissance qui ont pour eux les avantages d'un langage, mais auxquels nous ne saurions donner ce nom.

Le grillon, par exemple, cet insecte bien connu par son cri monotone qui lui a vfRu le surnom familier de cri-cri^ paraît produire ce bruit pour appeler sa compagne ou pour la charmer : placé au bord de son trou, sur le seuil de sa porte, car il ne s'aventure pas au loin, il ne cesse pas son éternel cri-cri; s'il appelle sa compagne, elle se montre bien indifférente à son appel, et s'il la charme, il faut avouer qu'elle n'éprouve pas la satiété inséparable d'un long usage. Ce n'est pas une voix sortant d'un larynx, comme on est toujours tenté de le croire ; ce bruit

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Strident est produit par le rrottemeat des cuisse!: contre le corselet.

Le grillon.

Les criquets, les sauterelles font entendre des bruits analogues jnais moins perçanls et se rappro-

La ciquet voyageur.

chant du ronron, du bourdonnement; c'est aussi le résultat du frottement tantôt des ailes, tantôt de

jambes, et, sans doute pour ces animaux, ce sont des moyens de communication sans grande portée; l'équivalent d'un appel, ou, par exemple, de la phrase : < Je suis là. *

Ce qu*on nomme le chant de la cigale est un bruit assourdissant et somnifère pour lequel les Grecs et les Latins onl montré un goût absolument injustifiable, à en croire leure poètes. Ce bruit est produit par

un appareil spécial gui occupe une partie du ventre de l'insecte. On peut le comparer à un tambour de basque ou à une timbale. C'est en effet une membrane ou peau tendue qui vibre sous l'action des muscles. Pendant que la femelle prépare le nid commun, en perçant, à l'aide de sa tarière, le tronc ou les branches d'un arbre, afin de creuser la cavité qui doit recevoir les œufs, le mâle, immobile, fait entendre son bruit qui parait charmer la femelle et l'exciter au travail.

Ces bruits ne seraient-ils pas pour ces insectes l'équivalent de nos arts d'agrément ? avec cette différence toutefois qu'ils seraient fatals^ puisqu'ils dépendent de l'organisation de l'animal, et en outre invariables, exclusivement propres à l'animal; en un mot ces bruits rentrent dans la catégorie des instincts. Les mouches, les cousins, les abeilles, et surtout les bourdons bourdonnent ; d'autres insectes produisent également des bruits divers qui ne sortent point

de leur gosier et sont le résultat des vibrations produites soit par leurs ailes, soit par d'autres organes; faut-il voir là un signe de ., ,, reconnaissance? à l'aide de ce bruit

Abeille.

ces insectes parviennent-ils à se rassembler? C'est possiHe, mais avouons que le vocabulaire d'un semblable langage est bien limité.

Il n'est pas douteux que certains insectes échangent quelques idées ; nous avons eu l'occasion de l'observer pour les fourmis et les abeilles. La nature de leurs travaux les oblige souvent à réunir leurs efforts pour accomplir une tâche. A ce moment, ainsi que nous en avons déjà fait l'observation, les fourmis se communiquent leurs impressions, s'éclairent mutuellement sur les moyens les plus propres à attein-

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dre le but qu'elles se proposent. Or, c'est à l'aide de leurs antennes, qui sont sans doute des organes de sens multiples, qu'elles causent ou qu'elles échangent les quelques pensées, toujours les mêmes, qui ont trait à leurs travaux et à leur existence de chaque jour. Il y a là l'équivalent d'un langage, mais l'impossibilité où nous sommes de connaître les propriétés des antennes et la nature des communications échangées, ne nous permet pas de comparer ces moyens de communication avec le langage. Le résultat est le même, mais comment suivre le travail interne qui ' s'accomplit chez des êtres aussi différents de nous à tous les points de vue? Il y a en effet différence de taille, d'organisation, de sens, de système nerveux, d'aptitudes, etc. Il est trop évident que les éléments de comparaison nous manquent et qu'on ne saurait que s'aventurer dans le champ des hypothèses en allant plus loin.

Le chant des oiseaux est peu éloigné de la voix humaine. Ce n'est plus un bruit comme celui produit par les insectes, et auquel l'animal qui le fait entendre paraît indifférent. Il sort de la poitrine de Toiseau et il est produit par un larynx analogue au nôtre. Entre l'oiseau et nous, il n'y a pas de différence aussi profonde qu'entre nous et les articulés. Certains sont des animaux domestiques, — la poule

fax exemple ; — robservation de leur manière de vivre et de leurs mœurs est relativement aisée, nous sommes donc sur un terrain assez favorable.

Le chant proprement dit est l'apanage du mâle qui paraît s'en servir pour charmer la femelle. Au printemps, en même temps que le mâle revêt un plus beau plumage, sa voix acquiert toute l'étendue, la beauté et le charme qu'elle comporte. — Son ramage se rapporte à son plumage. — La femelle, en effet, n'y est pas insensible ; silencieuse, elle prête une oreille attentive et ravie. Si plusieurs mâles sont réunis autour d'elle,- ils s'évertuent à montrer leur talent de chanteur, ils rivalisent pour la vigueur, la pureté des notes, la souplesse, l'étendue, la sonorité de la voix; ils semblent lutter pour un prix de chant qu'elle doit leur décerner; il s'agit évidemment de lui plaire et de conquérir ses bonnes grâces.

Le chant varie avec l'espèce ; ce n*est pas une langue -commune à tous les oiseaux et à l'aide de laquelle ils peuvent tous s'entendre. Non, le serin, le rossignol, ie roitelet chantent dans des langues différentes ; tout jtu plus compte-t-on quelques oiseaux imitateurs , mais qui imitent comme le perroquet, sans comprendre ce qu'ils répètent.

Quelques oiseaux ajoutent à leur chant ce qu'on peut appeler leurs gestes. Pendant qu'ils chantent.

ils exécutent une sorte de danse, hérissent leurs plumes, allongent leur cou, font les beaux comme dans d'autres occasions ils font les terribles; en un mot, par ces attitudes, ces mouvements qui nous

paraissent bizarres, ils cherchent évidemment à augmenter leurs avantages. Ces mouvements sont également propres à chaque espèce, ils sont invariables et innés, et à ce titre se rapprochent des mouvements instinctifs.

Outre ce chant, sorte d'art d'agrément dont il vient d'être question, que certains oiseaux seulement possèdent, et piarmi ceux-ci, le mâle exclusivement, les oiseaux ont une voix que font entendre mâles et femelles, à l'aide de laquelle ils peuvent échanger leurs idées, se révéler mutuellement leurs impressions, et qui serait le langage des oiseaux. Langage restreint, il est vrai, mais précis. Ainsi, lorsque la nuit arrive et que les oiseaux gagnent leur nid, si l'un d'eux fait attendre l'autr'e, ce denier l'appelle d'une voix tour à tour inquiète, plaintive, pressante, impérative; il semble dire à sa tîompagne ou à son compagnon : « Viens-tu ? — Ne viens-tu donc pas? — Viens donc. — Voyons, décidément viens-tu? »

Tout le monde a vu la poule entourée de ses poussins : elle leur adresse sans cesse de petits cris ma-

ternels qui semblent dire: «Par ici, enfants; ne vous éloignez pas trop, > et les petits de faire entendre un petit cri qui semble dire : « Nous voici, nous voici, j Si elle craint quelque danger, aussitôt elle fait entendre un cri qui est l'équivalent d'un ordre maternel: t Enfants, approchez, » et les poussins de courir auprès d'elle. Quelquefois ce sont ces derniers, effrayés à tort, qui jettent de petits cris de terreur et semblent dire : « Maman, maman, » mais elle, plus calme, les rassure d'une voix grave : « Ce n'est rien, n'ayez pas peur. » Si le coq rassemble ses poules, c'est aussi par un cri qui est l'équivalent d'un ordre de maître.

Tous ces cris peu variés se rapportent aux usages de la vie chez les oiseaux, ils sont bornés comme les besoins de ces animaux, comme les incidents de leur existence si unie, si peu accidentée. La douleur, la joie, la colère, la tendresse, l'inquiétude ont leur cri expressif et c'est tout. Serait-ce là un langagej

Les mammifères ont également des voix non moins variées que celles des oiseaux et qui ont reçu les noms de rugissement, mugissement, glapissement, miaulement, aboiement, etc. La hauteur des sans.

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leur intensité, leur timbre, varient chez les divers animaux; les modulations, le caractère, l'ampleur de la voix, changent en passant d'une espèce aune autre. Chaque voix est propre à l'espèce et ne peut être ni comprise ni imitée par les autres. Certains, le bœuf par exemple, ont une voix simple, un très petit nombre de phrases incessamment répétées. Le plus souvent, ils s'abstiennent de pousser leurs cris. Le cheval hennit d'un petit nombre de manières. L'éléphant, la girafe sont le plus souvent muets. Le singe pousse de véritables cris qui n'ont rien d'humain. Le plus souvent l'enfant qui vient au monde jette des cris de douleur.

La voix du chien est la plus nuancée, il a un aboiement pour l'expression de chaque émotion, de chaque sentiment, de chaque sensation. Il exprime ainsi la joie, la douleur, la colère, la plainte, la terreur. Il possède toute la gamme des senlimeiîts. 11 est en outre prodigue d'un geste singulier qui n'appartient guère qu'à lui : ce sont les mouvements de sa queue par lesquels il marque son affection, son contentement, son désir déjouer et de plaire. Au balancement régulier et rapide de sa queue, on reconnaît les dispositions amicales du chien ; si, au contraire, il s'approche en grondant, «serrant la queue et portant bas l'oreille», il doit éveiller nos défiances. Il nous renseigne ainsi sur les gens qui nous visitent, et l'on a pu dire plaisamment que la queue du chien est le balancier de son cœur.

En somme, les animaux ont un langage dans leurs voix et leurs gestes ou leurs attitudes. Il est vrai que ce langage n'exprime que des émotions et des sentiments : l'intelligence n'intervient pas dans sa formation, le corps seul parle pour ainsi dire, et laisse en quelque sorte échapper simultanément des cris et des gestes instinctifs. En même temps que l'animal reçoit un coup ou itiême si l'on fait mine de vouloir le frapper, il fait un mouvement instinctif pour éviter le coup, et pousse un cri de douleur ou d'alarme qui n'est pas moins instinctif que le mouvement. L'enfant, dans iBs mêmes circonstances, n'agit pas autrement. Dès que le chien aperçoit son maître après une absence, il court à lui en faisant entendre des aboiements joyeux ; dès que l'enfant aperçoit ses parents, il se jette dans leurs bras en marquant sa joie par des cris et des caresses. Les mouvements sont soudains ; les cris sont subits ; nul intervalle entre les deux: c'est une explosion qui n'admet ni la réflexion, ni le jugement, ni la détermination. Ainsi quand, sous le coup d'une émotion, comme la colère, la douleur ou la joie, nous lançons les interjections ah! oh! ayel l'expression est fatale, instinctive. On dirait que la voix part du corps, comme un ressort qui se détend subitement, sous l'influence du trouble qui s'empare de nous.

Le langage de l'enfant et de certains hommes qui, malgré un âge avancé, sont restés enfants faute de culture, est analogue sinon semblable au langage des animaux ; ce que l'un exprime, l'autre l'exprime également, et l'expression est la même pour les mêmes sensations ou sentiments exprimés. Un cri de douleur poussé par l'enfant et par l'animal ne diffère que par des particularités qui tiennent de la différence d'organisation. 11 en est de même des mouvements ou des gestes de l'un et de Fautre, comme ceux qui sont provoqués par la frayeur, la colère, etc.

Les cris ou les interjections, les gestes ou les mouvements, tels sont les commencements de tout langage. Il ne faut pas attacher d'importance â la diversité des voix, aux qualités du son produit, â son ampleur, à la succession et à la valeur relative des notes, à la modulation, au l'ythme, en un mot, à tout ce qui différencie les voix. Ce qui importe, c'est de constater la relation entre le cri et la sensation, ou entre la manifestation externe et Facte interne. Là est la partie commune entre les deux langages. On ne saurait attendre de l'animal qu'il s'exprime comme nous avec des organes différents; seht-il comme nous, non au même degré mars de la même manière ? Tel est le fait à établir, et dans les limites où nous nous plaçons, nous n'hésitons pas à répondre oui. La douleur est chez lui comme chez l'homme une impression pénible ; le degré dans la

sensibilité peut seul différer. Il souffre comme nous et il y a équivalence sinon identité entre les deux cris. Le bœuf mugit, le chien aboie, l'enfant crie : chacun parle sa langue et la parle à sa manière, chacun rend une même émotion par des cris différents comme les hommes de nationalités différentes. On peut même prévoir que les hommes possédant des larynx identiques, et ressentant des impressions identiques, doivent pousser des cris identiques, et conclure de l'unité d'organisation à l'unité du langage primitif.

Le langage primitif n'est pas celui que les philologues désignent sous ce nom. Il s'agit pour nous du langage de l'homme primitif, aussi éloigné des langues dites primitives que les événements historiques le sont de la période préhistorique, langage dont il existeHes traces introuvables dans toutes les langues, traces que l'on ne parviendrait à découvrir qu'à l'aide d'une analyse linguistique analogue à l'analyse spectrale. Il existe également des gestes instinctifs et primitifs au même degré et qui ont fait partie du langage primitif. Ainsi, on sait que tous les sourds-muets ont un ensemble de signes naturels et non artificiels, non appris. Placez en présence deux sourds-muets qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, ils parlent aussitôt par signes. Le signe est d'un usage général : deux personnes ne parlant pas la même angue, et ne pouvant en conséquence échanger

leurs idées par la conversation, emploient sans hésitation les signes naturels.

Tandis que le langage animal est fixe, invariable réduit aux éléments dont nous avons parlé, le langage humain va poursuivre son développement parallèlement à celui de l'esprit humain. L'homme ajoute à son langage comme il ajoute à son esprit, et la perfection de l'un correspond à la perfection de l'autre. Chaque conquête nouvelle de l'esprit humain entraîne comme conséquence un accroissement et un perfectionnement dans le langage.

L'animal traduit ses impressions par ses cris, mais il ne nomme pas les coi'ps qui l'environnent : les eaux, la terre, les étoiles, le soleil, ni les objets qu'il voit ou qu'il touche, comme la maison, le feu, les aliments, ni les êtres qui lui sont chers, comme le père et la mère. Au contraire, l'enfant, l'homme primitif attache un nom à toute chose; c'est un son imitatif, une sorte d'onomatopée qui rappelle plus ou moins pour lui la chose représentée : le concret d'abord, l'abstrait, le général ensuite. L'intelligence de l'enfant et de tout esprit inculte est fermée aux abstractions; la métaphysique ne leur convient pas. Il faut un état de civilisation très avancée chez un peuple pour que les idées générales se manifestent ainsi que le langage qui leur convient. L'esprit humain est ainsi fait. L'homme voit les objets, il les perçoit, il en a l'idée,

il est frappé par une propriété saillante de l'objet et il rappelle cette propriété par un son.

On croit souvent que les enfants généralisent parce que, leur attention ayant été appelée sur un objet, ils désignent tous les objets semblables lorsqu'on les invite à en désigner un seul ainsi : ils appellent papa tous les hommes indistinctement. Comment M. Tainea-t-il pu s'y tromper? On montre à un enfant un portrait déterminé, celui de son père, puis, à un autre moment, on lui demande de montrer le portrait et il se tourne alors vers un tableau quelconque. — Ce n'est pas une généralisation ; l'enfant ne voit qu'un tableau unique dans tous les tableaux. Avant un certain âge, il lui est impossible de discerner ce qu'il y a sur un tableau. Nos paysans traversent les galeries du Louvre avec indifférence et préfèrent de beaucoup un dessin grossier avec des enluminures, aux toiles des maîtres, qu'ils ne comprennent pas plus que les symphonies de Mendelssohn et l'algèbre. L'enfant qui reste froid à la vue des poupées de nos jours, chefsd'œuvre inutiles, se passionne pour une grossière poupée taillée dans le bois en quelques coups de hache.

On ne saurait admettre que l'enfant à qui l'on dit : (c Montre papa! » comprend le sens de ces mots; autant vaudrait dire qu'il comprend le verbiage dont on

se sert avec lui comme de langage. Ce sont des sons, des intonations qu'il entend et dont il comprend le sens. Nous sommes forcés de recommencer à parcourir avec nos enfants les étapes qu'ont parcourues nos ancêtres. Il serait au moins imprudent d'employer trop tôt avec eux notre langage civilisé.

Ainsi, dès l'origine, l'homme se distingue des animaux par son langage et, par conséquent, par ses idées. A peine avons-nous poussé quelques cris, préludes du langage humain, que nous parlons. Nous ne restons pas longtemps au même niveau que l'animai; nous le dépassons tout de suite; nous commençons par un travail de dénomination : nous étiquetons toute chose. C'est là une œuvre purement intellectuelle et dont l'intelligence de l'animal est incapable. Aucun aboiement, mugissement ou cri n'est employé à désigner un être ou un objet. Nous sommes donc autorisé à conclure que le cerveau de l'animal n'est pas le siège d'un travail analogue à celui qui se produit dans le cerveau de l'homme. L'animal voit des images, et il éprouve pour ces images et pour ce qui en émane et frappe ses divers sens, des impressions diverses qui lui inspirent les cris d'éloignement ou de désir. Le chien sent un mets dont l'odeur lui est agréable; il le mange sans s'informer en lui-même du nom qu'il porte. Quand il aura faim, il demandera

sa pâtée, non une pâtée déterminée par des aboiements; l'enfant demandera du chocolat, de la soupe, ou tout autre aliment déterminé qu'il aimo.

Il y a donc une langue primitive, ébauche informe de toutes les langues, composée d'un petit nombre de mois répondant au petit nombre des idées, et déjà, cette langue originelle dont on ne retrouve presque plus de traces, surpasse de beaucoup le prétendu langage des animaux les plus intelligents; elle le surpasse d'autant que les idées de l'homme primitif surpassent elles des animaux.

Aux gestes ou signes naturels qui accompagnent et complètent le langage oral rudimentaire, l'homme ajoute des signes écrits, dessin ou écriture, et probablement le dessin d'abord, comme étant de sa nature plus concret que l'écriture. — Cette dernière n'a peut-être consisté a l'origine qu'en représentations^ figuratives des objets. — Voilà comment s'est opérée la succession des opérations mentales qui ont contribué à la formation du langage : d'abord l'idée provoquée par un objet extérieur, sa forme orale associée au geste, sa forme représentative ou écrite. Il ne s^est pas produit d'idées générales à l'origine.

Ce travail considérable, l'homme apuseul Taccomplir ; aucun animal ne saurait exécuter quelque chose d'analogue ou d'approchant. L'écriture et le dessin Ile sont-ils pas d'ailleurs interdits à ranfmal de par son organisation, en admettant même que la parole fût possible pour lui. Or, à quelque point de vue qu'on se place, quelques idées qu'on professe, la logique ne nous permet pas d'admettre que l'animal conçoit ce qu'il ne saurait exprimer. Qui n'exprime pas de pensée n'a pas de. pensée. Les manifestations externes sont le reflet du travail interne ; rieu n'est dans l0 langage qui n'ait été préalablement dans l'in- .tfelligénce. Les arguments tirés du langage corroborent les conclusions: déjà formulées pïus haut sur la faible capacité intellectuelle de l' animal,

Le singe possède bien une main, mais cette main n'est point faite pour tenir une plume ou un crayon. La main du singe est au service du corps: par elle, l'animal grimpe et saisit ses' aliments ; la main de l'homme est surtout aux ordres de l'esprit : par elle, il dessine, il calcule, il écrit, et l'organe est si bien sous la domination de Tesprit, que si la main est absente, le pied, quoique moins bien dispose, la remplace. De la sorte, l'homme qui ne possède que deux pieds parvient à faire ce que le singe ne saurait exécuter avec ses quatre mains.

Le sourd-muet, l'aveugle, avec un sens de moins parviennent à développer leur intelligence parce qu'ils ont une intelligence susceptible de développement. Un sens manque-t-il dans l'homme, les autres . le suppléent et acquièrent une sensibilité exceptionnelle par le fait d'un exercice plus fréquent. L'intelligence l'exige ; c'est elle qui gouverne et non le corps. L'aveugle apprécie les formes sans les voir, comme le sourd juge les sons sans les entendre. Ainsi, bien que les sens soient les serviteurs de l'intelligence pour la renseigner sur le monde extérieur, l'intelligence sait, au besoin, se priver du concours de l'un d'eux pour connaître les notions qu'elle acquiert ordinairement à l'aide de celui-là même. L'absence d'un sens ne la laisse pas au dépourvu. Privée d'un de ses outils, elle transforme ceux qui lui restent de manière à remplacer celui qui lui manque. Qu'on cesse donc de voir dans des dispositions organiques seulement la raison du développement de l'intelligence.

Si les dispositions organiques suffisaient, l'aptitude que possède le perroquet devrait lui permettre de communiquer avec l'homme, mais le perroquet n'imite que des sons dépourvus de sens pour lui. S'il est vrai qu'un mot dit par un homme révèle une

idée, et que l'idée s'est en quelque sorte frayé un passage au dehors au moyen de la parole, la réciproque n'est pas vraie : la parole venant du dehors ne crée pas l'idée au dedans. Le perroquet restera donc ce qu'il est, un oiseau qui imite des sons articulés dont il ne comprend pas le sens, el les hommes continueront à appeler perroquets ceux d'entre eux qui, comme ces oiseaux, parlent sans comprendre ce qu'ils disent, ou retiennent à l'aide de la mémoire ce que leur intelligence ne s'est pas approprié.

L'intelligence de l'animal est donc, comme nous l'avons dit, essentiellement limitée; déjà peu étendue de sa nature, elle n'est susceptible que d'un développement très restreint. Le monde est, pour elle, réduit aux impressions, aux sentiments qui naissent de la vie ordinaire. Nulle aspiration, nul travail qui ait son origine dans l'esprit. A proprement parler, l'animal ne pense pas, c'est-à-dire qu'il ne fait pas un travail dont l'esprit seul fasse les frais. Dès qu'elle n'est plus surexcitée, son intelligence, d'activé qu'elle était, devient passive, jusqu'à ce qu'une nouvelle, cause provoque son activité. Aussi, croyons-nous que les animaux ne connaissent pas l'ennui, a l'ennui, ce triste tyran de toutes les âmes qui pensent, contre lequel la sagesse peut moins que la folie ^ , dit Buffon. Ils n'éprouvent pas ce malaise qui résulte du défaut

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d'activité de Tespdt, de cette absence d'intérêt pour les choses ; la conscience du temps échappe à l'aBÎmal ; il ne le trouve ni long ni court ; il n'en a aucune mesure. Comme les sauvages, comme les enfants, il n'éprouve pas de lassitude dans ses jeux el prolonge son repos au delà du besoin. Il n'y a pas pour lui cette différence de situation morale que nous sentons dans le passage du travail à l'oisiveté ou inversement. L'uniformité n'a rien qui l'incommode. Sa vie n'est point une chaîne dont les événements sont les anneaux, mais une suite d'événements qui ne se lient pas ; tout entier à celui du moment, ceux qui sont accomplis ne sont pas dans le passé, et il n'en prévoit pas d'autres dans l'avenir. Passé, avenir, n'existent pas pour lui. Il m'est souvent arrivé, en voyant .une voiture qui stationne pendant un long temps, de réfléchir à l'état de l'esprit du cheval et du cocher. Le premier n'éprouve aucun ennui; l'autre bâille, s'étire ou trompe son ennui en lisant ou en donnant un libre cours à ses pensées. Le cocher s'ennuie d'ailleurs plus ou moins, en raison de l'activité de son espiût. Qu'on attribué i^ fait à la Providence ou à une nature inconsciente, on ne peut qu'admirer cette heureuse rencontre de l'absence d'ennui chez un animal qui n'aurait aucun moyen de s'en défendre et qui serait ainsi fatalement condamné à la souffrance. A cet égard, les animaux sont comme les insensés qui ne s'ennuient pas non plus. Gomme ils ne deviennent pas fous, et que la folie prouve la raison, en

ce qu'elle est la raison troublée, les animaux ne sont pas raisonnables : on ne perd que ce qu'on possède. L'animal n'est jamais inférieur à lui-même; l'homme qui s'enivre descend au-dessous de tous les animaux. Le premier est irresponsable, le second est au contraire responsable. En outre, les affections du cerveau qui provoquent les variétés de la folie chez l'homme, sont des dégénérescences qui ont leur source dans les chagrins, les préoccupations, ks émotions profpndes, etc. Or, je ne- sache. pas qu'on ait retrouvé dans les cerveaux d'animaux des traces analogues d'atrophie, çle dégénérescence, de décomposition de la matière cérébrale. Lorsque l'homme est atteint dans son intelligence, on en sait les causes, on voit le progrès de la maladie, on en prévoit le terme, et on en trouve là cause matérielle dans l'état du cerveau après la mort.

RESUME

En résumé, entre l'intelligence de l'animal et celle de l'homme, il n'y a pas de différence d'essence ou de nature, en ce sens que l'une et l'autre manifestent des phénomènes de sensibilité, d'entendement et de volonté.

L'intelligence de l'animal présente ce caractère singulier que, réduite à elle seule, elle est passive ;

son activité ne s'éveille que sous l'influence des phénomènes extérieurs.

L'intelligence de l'animal se meut dans une sphère étroite dont elle n'atteint même pas toujours les limites, si ce n'est sous notre impulsion, car l'animal n'aspire à aucun idéal, il n'a aucune idée de la perfection, et par conséquent nul désir d'en approcher. Quel mobile pourrait le pousser vers un but qu'il ignore ! N'est-ce pas pour notre seul profit que nous cultivons -son inteUigence? Mais lui, quel bien en ressent-il? Quel avantage en tire-t-il? L'avantage qu'il a, l'animal n'en sait rien.

L'activité mentale de l'animal est circonscrite dans l'espace et dans le temps. Aucun infmine le tourmente. De l'espace, il ne conçoit que ce qu'en embrassent ses sens, et quant au temps, il est tout entier au moment présent. Le champ de son action est borné à ses besoins, à ses appétits, à ses affections; aucun souvenir d'un passé qu'il oublie, aucune inquiétude d'un avenir qu'il ignore.

On ne se représente pas un animal dont Thorizon intellectuel serait plus vaste ; il y aurait entre ses moyens d'action, ses organes et son intelligence un défaut d'harmonie qui ne se rencontre nulle part dans la nature. Quelles tortures morales ne résulteraient pas de r»nion d'une âme humaine avec un corps d'animal ! Les auteurs de la métempsycose avaient-ils

mesuré toute la portée cruelle d'un pareil châtiment!

L'intelligence de l'homme traverse cette phase qui répond à l'intelligehce de l'animal, dans la première enfance, dans cette -période qui s'écoule de la naissance à la troisième année environ, période dont nous n'avons conservé aucun souvenir et qui est restée obscure pour chacun de nous. Tout se bornait alors dans notre esprit à une succession d'impressions aussitôt effacées que senties. Ainsi disparaissent sans laisser de traces les images que la lumière fait naître sur la plaque photographique, lorsqu'elles n'ont pas été fixées.

Et pourtant, pendant cette période nous avons vécu, pensé, agi.

Quelqu'un peut donc penser, ne se pouvant connaître.

Notre réflexion ne s'appliquait qu'aux sensations éveillées par les choses extérieures ; notre esprit ne se repliait pas sur lui-même; il ne se percevait pas percevant (Broussais).

L'animal reste enfant; son intelligence ne traverse pas de phase nouvelle. Chez l'homme, au contraire, l'intelligence ne cesse pas de se modifier et de s'étendre. A un certain moment de notre enfance, une lueur perce l'obscurité relative de notre esprit. C'est l'éveil

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de la conscience, du moi, de la personnalité. La lueur, d'abord faible, attisée par le travail de la pensée, est devenue lumière. A partir de ce moment, nous avons conservé le souvenir de nos actions, nous en avons compris Timportance relative, nous y ayons attaché une idée de mérite et de démérite, nous nous sommes senti libre et responsable, nous/ sommes devenu un être moral.

L'animal, lui, pas plus que le très jeune, enfant, ne discerne ni le bien ni le mal; il donne librement carrière à ses appétits, cherche à satisfaire largement ses goûts, et ne voit rien au delà du plaisir qu'il recherche ou de la douleur qu'il fuit. Il n'éprouve ni satisfaction ni remords. Il semble quelquefois regretter d'avoir fait le mal, tandis qu'il rédoute seulement le châtiment qui en est la conséquence. Pour lui, point de mérite ni de démérite, point de liberté ni de responsabilité; l'animal n'est pas un être moral.

Dès que nous sommes sorti des limbes de l'intelligence, de cette première période sans individualité, notre développement se poursuit, et, s'il ne dévie pas, notre sensibilité devient plus vive, notre savoir plus étendu, notre raison plus ferme, notre conscience plus délicate. L'intelligence de l'homme, essentiellement perfectible, est toujours en activité et souvent en progrès.

Devenu homme, nous puisons dans la conscience de notre imperfection, et dans l'idée que nous avons de la perfecfion, le désir, le besoin, la volonté de nous perfectionner encore. Chaque homme ne combat pas d'ailleurs, pour lui seul, l'ignorance et le mal; l'humanité tout entière bénéficie des efforts de chacun de ses membres. Il existe pour ainsi dire deux hommes : l'homme simple et l'homme complexe ou l'humanité. Tous deux poursuivent simultanément leur marche et accomplissent leur évolution, tous deux sont perfectibles. Mais le premier est un être conscient et libre, tandis que l'autre n'est qu'une résultante.

Gomment pourrions-nous nous résigner à voir la marche ascensionnelle du premier subitement interrompue par lai mort, à voir l'évolution de l'être moral et responsable tout à coup suspendue, pendant que l'humanité inconsciente et irresponsable serait immortelle! L'arbre meurt, dira-t^on, la forêt subsiste; les individus disparaissent, les espèces persistent. C'est la loi naturelle, fatale, inexorable. L'individu est toujours sacrifié ; les espèces seules sont permanentes. Et quand cela serait vrai de la nature entière, il serait permis de réclamer une exception en faveur de l'homme. Où existe-t-il un être libre et responsable comme l'homme et possédant la notion du bien et du mal ? Qui partage avec lui la souveraineté du globe? Qui peut lui être com-

paré pour prétendre aux mêmes espérances? Quel être pourrait aspirer à un monde qu'il ne conçoit

pas?

L'animal n'éprouve pas le désir de connaître la vérité ni la justice; il ne voit point venir la mortel la mort ne le surprend pas. Il vit jusqu'au dernier de ses instants, sans inquiétude, comme sans espérance. Sa vie, composée d'épisodes qui se succèdent, sans lien entre eux, ne saurait être comparée à la vie continue de l'homme, à la succession des événements formant un tout dont la conscience de la personnalité est le lien. Pour l'âme de l'animal que serait l'immortalité, sinon la» continuation du même état, sans modification, sans amélioration ; une éternité uniforme? A quoi bon l'espace à qui ne se meut pas; à quoi bon l'avenir à qui n'espère pas?

L'homme a soif de vérité et de justice. 11 pressent la perfection sous toutes ses formes et ne voit rien que d'imparfait autour de lui. La beauté ne lui apparaît qu'incomplète; la vérité, relative; la justice, la bonté, la vertu, infirmes par quelque côté; et pourtant il conçoit une beauté parfaite, une vérité absolue, une justice infaillible. Gomment étouffer cette aspiration suprême vers l'idéal entrevu ! Comment se ravir la noble espérance de l'approcher, sinon de l'atteindre! Eh quoil rien au delà de cette tombe muette ! La mort, la mort complète, absolue, sans espérance ! Et le salaire de nos efforts, et la récompense de tant de vertus enfantées par l'espoir de

rimmortalité, faut-il donc y renoncer? Sans doute il est un juge en nous qui nous blâme ou nous approuve, qui trouble le méchant comblé par la fortune, et console le juste accablé par le malheur, mais cela ne suffît pas : c'est une compensation à l'injustice; ce n'est pas la justice.

Et la tâche commencée, l'œuvre inachevée ne doitelle pas être accomplie? N'avons-nous pas à poursuivre notre amélioration brusquement suspendue au moins en apparence? Ecoutons le poète :

La mort est un sommeil, c'est un réveil peut-être.

Ne renonçons pas à cet espoir de voir, par delà les ténèbres de la tombe, l'aurore d'une nouvelle vie. Ce n'est pas là seulement une consolation pour les exilés de*la terre qui croient à leur réunion future avec ceux qu'ils ont aimés. Il y va de notre dignité, car c'est de l'esprit et non du corps que nous la tenons; tout ce qui relève l'esprit la relève. Il y va aussi de l'avenir des peuples : comment un peuple pourrait-il se désintéresser de compter ou non dans son hîstoîre les vertus, les dévouements, les sacrifices inspirés par l'espoir des récompenses éternelles!

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