ET RECOMPENSES
infliger avec justesse la punition convenable : voilà ce que doit faire tout instituteur. Il n'est pas moins insensé de vouloir tout punir. Bien des choses vous sont désagréables* qui ne méritent cependant pas de punition. Ce sont souvent les suites de l'irréflexion de Page et même les conséquences d'une mauvaise direction. Réfléchissez donc avec calme; et quand vous devez punir, que la peine soit, autant que possible, en rapport immédiat et naturel avec le délit.
Des punitions qui restent ignorées, La peine n'a besoin d'être connue que de l'instituteur et de l'élève. Il en doit être de même de toute réprimande et exhortation. La sensibilité des enfants est plus délicate et plus active que celle des hommes faits , chez qui les peines l'ont beaucoup diminuée. Pensez à l'impression que faisait jadis sur vous une réprimande publique ou la censure de vos défauts. Cette réprimande et cette censure vous ont-elles corrigés? Quel doit donc être l'effet de semblables procédés sur l'âme des enfants? C'est à vous d'en juger. Que toute punition ou réprimande ait donc lieu en secret ; qu'elles restent entre vous et l'élève , et inconnues à tous les autres. Les enfants apprendront ainsi à vous respecter et à vous aimer ; ils sentiront que vous ne travaillez que pour leur bonheur , et récompenseront, parleur amour et leur reconnaissance, la bonne conduite que vous aurez tenue à leur égard.
Après vous avoir entretenus de la partie de la discipline relative aux fautes plus ou moins grandes des élèves , il me reste à vous parler de cette autre partie qui concerne le zèle et la bonne conduite et qui embrasse l'emploi des encouragements , des récompenses , des distinctions , des marques d'honneur, d'approbation , etc.
Si l'on se bornait jadis à tout régler par des punitions , on est maintenant tombé dans l'excès contraire en n'employant que des récompenses. Autant on s'attachait trop autrefois à l'usage des moyens de répression , autant l'on donne aujourd'hui trop de prix aux moyens d'encouragé-
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ment. Si Ton errait alors dans remploi des punitions si multipliées et adoptées depuis longtemps, faut-il s'étonner que Ton se trompe dans la distribution des récompenses jadis si rarement usitées? Je vais m'expliquer un peu plus au long sur ce sujet.
Les premières récompenses qu'on employa dans les écoles furent des distributions d'images et de livres. Si on les eût donnés en cadeaux et non comme récompenses , on eût fait beaucoup de bien et très-peu de mal , dans un temps surtout où les nouveaux livres d'étude et de lecture étaient peu recherchés et peu connus. Mais dans la suite, on vit s'introduire dans nos écoles une mode étrangère , une espèce de récompenses à l'aide des sentiments d'honneur et de honte, fondées sur la comparaison mutuelle des élèves entre eux , et qui devaient imprimer dans l'àme des enfants des principes contraires à la morale et à la religion, et agir d'une manière très-défavorable sur le caractère du peuple et le bien-être de la société. Peu à peu ce genre de récompenses devint systématique. Toutes les actions, tous les exercices, toutes les opérations des enfants eurent leur bonne ou leur mauvaise note déterminée. La somme des notes de chaque élève fut mise en parallèle avec celles des autres ; on distribua des marques d'honneur à ceux qui en avaient le plus , et le plus grand nombre de ces marques décida du mérite. De cette manière, le zèle, l'application et la docilité des enfants furent mis réciproquement en concurrence , et l'on estima les progrès et la conduite de chaque élève d'après les progrès et la conduite de ses condisciples. On adopta ainsi un mode d'évaluation faux, inexact et incertain. La distribution solennelle des marques d'honneur , obtenues par suite de comparaisons faites entre les progrès de tous les élèves et fondées sur le nombre de notes accordées à chaque preuve de zèle , d'application et de bonne conduite , par des moniteurs , des aides ou des sous- maîtres, fut, par les raisons que nous
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venons d'expliquer , non-seulement injuste , mais encore pernicieuse. On a reconnu que ce mode de récompenses faisait naître chez les uns des sentiments d'orgueil , d'ambition, et des prétentions insupportables ; tandis qu'il excitait chez les autres la jalousie, l'envie, le dégoût et le découragement. Cet usage sert encore à exciter et à entretenir dans le cœur des enfants le désir de voir récompenser et honorer chaque marque de zèle et de docilité que présente leur conduite ; désir qui ne peut être satisfait plus tard dans le monde , et qui devient par là nuisible à la société , puisque chaque fois que les espérances sont déçues , il en résulte du mécontentement et de l'indifférence pour l'intérêt général ; désir enfin qui est diamétralement opposé aux principes de la religion, de la morale et de la charité chrétiennes.
Les récompenses sont en général déplacées et nuisibles dans une école comme dans l'éducation particulière , car elles supposent des services rendus ; et des enfants qui s'acquittent de leur tâche et suivent docilement les avis de leurs parents et de leurs maîtres , ne rendent point de services , ils ne font que leur devoir. Récompenser est donc , dans les écoles et dans les familles , une fausse idée 1 , qui ne peut être admise en éducation , bien loin de devoir servir de règle à la manière d'élever et de former la jeunesse.
S'il ne convient pas d'employer les récompenses avec les enfants , vous pouvez donner votre approbation à leur zèle, à leur conduite et quelquefois à leurs progrès , et les
* Ce principe, présenté trop absolument, n'est point exact. L'idée du mérite et du démérite, et par conséquent celle de la récompense et de la peine, s'applique aux petites choses comme aux grandes , et elle a son emploi légitime dans l'école comme dans l'État. L'émulation est un principe pédagogique juste en lui-même , et utile quand on s'en sert avec mesure. Mais il est vrai qu'il n'y a pas de principe plus dangereux et plus corrupteur lorsqu'il est mal employé. C'est contre cet abus que réclame Ici avec force le vertueux inspecteur Frison.
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encourager par ce moyen. Vous pouvez leur en donner des marques sensibles, pourvu que eela se fasse d'une manière avantageuse à leur développement moral. Si vous me demandez comment cela peut avoir lieu , je vous dirai : donnez les marques de votre contentement et de votre approbation sans précipitation , en particulier, avec réserve, modérément, après mûre délibération et avec joie et cordialité.
Témoignez votre approbation avec réserve. Si vous élevez jusqu'au ciel les moindres marques de zèle et de bonne conduite, que ferez-vous dans le cas d'une application soutenue ou d'une action vraiment louable? Si vous prodiguez vos éloges pour des bagatelles , quel sera reflet de vos louanges quand vous voudrez encourager des faits plus importants ? Soyez donc réservés dans les marques d'approbation. Considérez surtout que ce n'est ni la quantité ni l'étendue des témoignages que vous accordez aux élèves qui leur donne de l'importance à leurs yeux , mais que c'est plutôt la manière dont vous les donnez qui en fait le prix. Si vous remarquez qu'un enfant se passionne pour cette sorte d'encouragement , soyez encore plus réservés, afin de maîtriser son amour-propre , et ne témoignez votre approbation qu'après que vous avez vu que cela devient nécessaire.
Soyez également modérés dans vos témoignages de satisfaction. La rareté peut en augmenter considérablement la valeur. Si vous encouragez tous les jours , si vous donnez tous les jours des marques d'approbation , l'élève apprendra à les envisager avec indifférence , ou sera mécontent toutes les fois qu'il tardera à les recevoir. Ne prodiguez donc point vos témoignages de satisfaction ; mais lorsque la marche ordinaire des exercices vous engage à prendre un air content et gai , que vos regards se portent particulièrement sur ceux qui se sont distingués par leur zèle , leur application et leur conduite.
N'accordez votre approbation qu'après un mûr examen