CHAPITRE PREMIER
Exposé préliminaire.
J’étais en pays étranger lorsque la révolution de î83o éclata. Cette révolution ne pouvait m’étonner, l’ayant prédite dans divers écrits que malheureusement on n’écouta pas ; mais elle remplit mon âme des plus vives douleurs , parce qu’on pouvait prévoir d’avance quelles seraient les suites déplorables d’une telle catastrophe.
Si jusqu’ici je n’ai point adressé au gouvernement qu elle a improvisé les avertissemens que je n’avais cessé , quoiqu’en vain , de prodiguer au pouvoir légitime , c’est que le pouvoir légitime a toujours dans le principe de vie dont il est doué ce qu’il faut pour
mettre à profit les moyens de saint qu’on lui indique , tandis qu’il existe dans les gouvernemens nés de l’esprit révolutionnaire un vice organique de dissolution qui rend inutiles tous les efforts employés pour assurer leur précaire existence.
Aujourd’hui que le malade va s'éteignant chaque jour, je prends la plume , non pour aider à mourir ce qui mourra bien sans moi, mais pour proclamer sur les événemens, sur les hommes, et surtout sur les principes, quelques vérités qui puissent servir, en de telles circonstances, à guider les esprits vers un but utile à la patrie.
Français , j’ai le droit de publier mes opinions dans l’intérêt de la France. Confesseur et presque martyr du plus consciencieux dévouement aux lois de mon pays dans tout le cours de cette restauration qui a méconnu mon zèle , mais qui n’a point fait fléchir mes principes ; constamment dans la disgrâce et souvent en hutte aux persécutions de la puissance ministérielle exercée au nom du pouvoir légitime dont j’essayais d’éclairer la marche et de maintenir les principes conservateurs; seul, entre les écrivains royalistes, occupé sans relâche à signaler au pouvoir les dangers qui l’ont perdu , et sans relâche privé de ses faveurs et même de sa justice , peut-être m’est-il permis de penser que cette voix consacrée par la vérité de ses prévisions et sanctifiée par les plus longs et les plus douloureux sacrifices , ne sera pas aujourd’hui sans quelque autorité sur les esprits.
à été ministre d’État et pair de France, une fois ministre a portefeuille , et trois fois ambassadeur. J’étais loin d’aspirer à de si hauts honneurs. Mais peut-être celui qui, bien jeune encore, avait refusé, pendant les cent jours, d’échanger un ordre d’exil contre l’administration d’un département, était-il bon à quelque
chose : je n’ai rien été . Je me trompe; j’ai été,
même pour les plus hautes renommées, une espèce de censeur un peu rigoureux dont on recherchait l’estime et dont on écartait 1 influence. J’étais pour certains hommes d Etat coupables des plus désastreuses faiblesses , une sorte de conscience politique devant laquelle ils rougissaient , qu’ils cherchaient quelquefois à caresser, mais qu’ils n’aimaient pas.
Si je rappelle de tels souvenirs, ce n’est point pour m’en glorifier, mais afin de donner à mes paroles tout le poids nécessaire dans l’intérêt de la tâche patriotique que je me suis imposée.
A Dieu ne plaise aussi que j’éprouve le moindre ressentiment contre cette royale famille pour des injustices et des souffrances infligées à l’un de ses plus dévoués serviteurs par de perfides ou d’imprudens dépositaires du pouvoir royal î Entourée de puissance et de splendeur, elle était pour moi un objet sacré de respect et d’amour; je m’incline devant cette race auguste avec un sentiment de vénération plus profond encore , depuis que je la vois de nouveau couronnée de l’auréole sainte du malheur. Étranger à ses grâces dans les jours de sa puissance , sauf une courte et glorieuse exception dont le souvenir repose brûlant au
fond de mon âme, j’aime à me montrer aujourd’hui le courtisan de son adversité. Je n’en veux point à la royauté de ce que l’on a fait contre moi en son nom ; j aurais seulement voulu que , moins isolée de ses amis, elle ne se fût pas jetée entre les bras ennemis , ou indifférens, qui l’ont étouffée , ou délaissée.
Dans mes combats contre des actes de gouvernement qui étaient des fautes dont nous portons aujourd’hui la peine , la royauté m’apparaissait comme chose sérieuse et sacrée. Il y avait pour moi réellement un roi inviolable et des ministres responsables ; et quand je demandais compte à la responsabilité du mal qui se faisait, c’était surtout dans l’intérêt de l’inviolabilité. Mais la responsabilité ne fut plus qu’un vain mot dans le système des ministres qui aimaient à se faire souverains en plaçant leurs fautes sous l’abri sacré du manteau royal, comme dans le plan des conspirateurs empressés de saisir tous les moyens d’arriver à la personne du roi ; et l’inviolabilité , que la loi , d’accord avec la coutume, avait faite indestructible pour le bien de la nation , a été enfin détruite par la violence au profit de ce qui existe.
Un pouvoir né de l’insurrection est venu se mettre à la place de ce pouvoir appelé légitime par ses adversaires mêmes , et qui se fonde sur un droit national. Je vois bien dans ce déplacement forcé de la puissance publique un fait matériel qui me commande T obéissance , mais rien qui m’oblige à la conviction. Les événemens ont pu tout changer autour de moi ; mais ils n’ont pu atteindre ce qui est en moi : mes principes
qu’il me serait impossible de renier, puisqu’ils sont les élémens mêmes de la société politique en France, et mon caractère qui m’a toujours servi à défendre mes principes. Invariable dans mes discours comme dans mes opinions, je ne tairai pas plus la vérité en face de la révolution, que je ne l’ai dissimulée en présence de la légitimité. Sous la restauration, je n’ai point flatté ces ministres usurpateurs du pouvoir royal qu’ils ont perdu; aujourd’hui, je ne flatterai ni le peuple, ni ses maîtres , ni ses flatteurs. Alors je défendais la liberté dans l’intérêt du pouvoir ; aujourd’hui je défendrai le pouvoir dans l’intérêt de la liberté.
Cette mission honorable que j’ai puisée dans ma conscience , je saurai la remplir sans crainte comme sans prévention. Je dirai toute la vérité , mais bien plus sur les faits et sur les doctrines que sur les hommes, sans toutefois l’épargner aux hommes quand l’intérêt des principes lexigera. Après une immense catastrophe , qui sans doute a été produite par les fautes de quelqu un, il n’y a rien d étonnant qu’un peu de responsabilité morale vienne retomber sur les hommes qui ont eu part à la direction des affaires publiques. Cette responsabilité , il faudra bien l invoquer contre ceux qui l’ont encourue , toutes les fois que le devoir de défendre un pouvoir tombé , du moins en partie , sous le coup de leurs œuvres , en imposera la sévère obligation. D’un autre côté , si les principes dont la puissance morale peut seule encore sauver la France étaient méconnus par des écrivains de capacité , de
cœur et même de dévouement, devrait-on se taire sur
des hérésies politiques d’autant plus dangereuses^ qu elles essaieraient de se faire jour sous l’autorité de noms plus recommandables et de talens plus élevés ? La nécessité de restituer au pouvoir qui n’cst plus et aux principes constitutifs de la société politique la force et la dignité qui leur appartiennent, oblige à d’autres devoirs dans l’intérêt de la justice et pour le bien du pays.
On objectera le respect dû à certaines renommées qu’on semble adorer jusque dans leurs faiblesses , afin de ne rien ôter à la force d’influences qu’on juge indispensables au bien public , sans songer combien on les fait impuissantes à servir la cause du vrai et du juste en cherchant à les rehausser alors qu elles s’égarent. Il peut être arrivé à l’homme le plus habile d’avoir fait fausse route dans l’application de la politique, comme il peut se faire qu’un génie supérieur se trompe quelquefois dans la théorie. Cet homme habile et ce génie supérieur seront-ils dépouillés du mérite réel qui les distingue , parce qu’on aura eu le bon esprit de reconnaître qu’ils ne sont pas infaillibles et la franchise de le dire ? Leurs talens , purgés de leurs erreurs , ou de leurs fautes, en seront-ils moins précieux pour le service de la patrie? Les hommes riches des dons du génie , ou de cette habileté exquise qui en tient lieu, sont les rois du monde intelligent ; on travaille au bonheur des nations, ou à leur ruine, selon qu’on pro" digue à ces majestés du talent, qui ont une si haute influence sur le monde politique , ou la vérité qui sauve les hommes , ou la flatterie qui les perd. En fait
de gouvernement;, encore plus qu’en toute autre matière, il n’y a qu’un moyen d’utiliser les hommes capables d’être utiles, c’est de les donner , non pas pour ce qu’ils ne valent pas , mais tout juste pour ce qu’ils valent, et de les représenter non pas comme impeccables , mais en ce qu’ils sont propres à faire le bien malgré leurs péchés politiques. Ce qu’il y a surtout à éviter , ce sont les mécomptes qui en politique sont d’une si funeste conséquence.
Le temps des exclusions et des préventions est passé ; la gravité des événemens semble en interdire le retour. La France désormais ne sera plus assez malheureuse pour que quelques hommes y soient jugés les seuls habiles et les seuls éclairés , et tons les autres incapables. Heureux le pays où chacun étant pesé à la balance de son mérite et de ses oeuvres , beaucoup seront propres à quelque chose î II y aura dans un tel pays un fonds de nationalité qui vaudra bien les guenilles de l’esprit de coterie. En bonne politique tous les hommes sont susceptibles d’être utiles ; mais il n’en est aucun d’indispensable.
Le meilleur remède aux maux dont la France est accablée est dans l’union des esprits , mise en harmonie avec l’inflexibilité des principes ; car il n’y aurait pas d’union possible entre des hommes divisés par des divergences infinies et par des caprices insaisissables d’opinion. Tout homme qui se rencontrera dans la voie des principes et de la vérité, sera un digne membre de cette union nationale , où le rang de son utilité personnelle devra être calculé en prenant pour
base le talent le plus élevé et de préférence , autant que possible , le dévouement le plus ancien à l’ordre politique que l’union est appelée à servir.
Le but de cet ouvrage est essentiellement de rappeler les esprits à cette vérité , à cette unité de principes , devant lesquelles doivent s’effacer tous les dis— sentimens. La tâche n’est pas facile dans cette pauvre France si vaniteuse et si bien perfectibilisée, où, depuis quelque temps surtout, on s’entend un peu moins qu’à la tour de Babel; car là, au milieu de la confusion des langues, si l’on ne se comprenait pas , du moins n’avait-on pas la prétention de se comprendre. Mais dans cette révolution signalée par la confusion des pensées, comme on s’entend à peu près sur les mots, on croit s’entendre sur les choses ; d’où résulte un indéfinissable chaos où sont mêlées et dénaturées toutes les notions du vrai et du faux , du juste et de l’injuste , et même de l’honnête et de l’infâme. Substituer l’ordre à ce désordre moral , ou du moins en faire l’essai , est une entreprise honorable , ne serait-ce que pour ses difficultés. Comment faire triompher la vérité à travers ce mensonge immense dont le pays est couvert comme d’un voile fantastique ? Comment prétendre à quelque succès en parlant raison dans un siècle où l’on croit tout savoir, parce qu’on s’est donné la licence de tout rêver? Comment se faire écouter de cette tourbè présomptueuse et frivole que le fond des choses touche si peu, et que la forme même ne séduit que quand elle sert à couvrir une erreur? On serait assez mal venu à vouloir glisser une idée juste qui ne serait pas
revêtue de la plus brillante enveloppe; mais une sottise à peu près habillée est presque assurée de faire fortune. Nous sommes cependant un peuple bien spirituel, et si spirituel qu’on dirait nos organes trop délicats pour supporter cette nourriture grossière qu’on nomme bon sens. Mais, hélas i nous sommes aussi un peuple malheureux , et le malheur est un maître sévère qui peut contraindre la folie même à devenir sagesse. Espérons qu’à la faveur de ses enseignemens chaque jour plus rigoureux, les principes dont je viens signaler ici les salutaires exigences se feront jour dans tous les esprits !
Quand toute la machine politique est détraquée, il y a lieu à s’occuper, non de quelques unes de ses parties, mais de l’ensemble, et à remonter aux causes qui ont dérangé l’harmonie de ses ressorts , afin de chercher et d’employer les moyens qui peuvent la rétablir. Pour sauver la patrie du marasme qui l’oppresse , il importe de briser le cercle des déceptions et des mystifications où elle est comme étouffée, et de sortir de cette ornière fatigante de demi-principes qui ne sont au fond que de faux principes déguisés , sons lesquels la France haletante se meurt comme un corps privé du souffle divin. Toutes ces hérésies que l’on prêche sur le parjure présenté comme le grand moyen de rétablir l’empire de l’honneur et sur la souveraineté de l’insurrection , invoquée comme la voie la plus décisive de ramener à l’ordre , portent l’atteinte la plus funeste à la foi politique et dégradent la foi religieuse ; le plus grave des malheurs chez un peuple qui , après
avoir tout usé , la liberté , la gloire , et meme l échafaud, n’a plus aujourd’hui que le retour aux croyances pour se sauver.
Plus les Etats vieillissent et plus il y a dans leur sein des passions et des vices qui , aspirant à la licence , doivent être soumis au joug de cette autorité politique qui régit le monde depuis l origine des sociétés. C’est vers cette autorité régulatrice , dont l’empire ne fut jamais impunément méconnu , que doivent se tourner tous les regards et toutes les espérances; car c’est de là seulement que peut venir le salut de la France.
Pénétré de cette haute pensée , j’ai dû toucher à toutes les questions de fait et de doctrine qui se rattachent à l’étendue et à la gravité de ses développemens. Dans cette manière large de traiter la politique , j’ai dû nécessairement me trouver en désaccord avec bien des opinions qui ne sont pas les miennes , et en contact avec bien des susceptibilités. Le but élevé que je me propose , et mon attention à me renfermer dans le cercle le plus étroit des importantes discussions auxquelles j’ai dû me livrer, convaincront , je pense , tout le monde que je n’ai entendu blesser ni offenser personne. Même dans les passages de l’apparence la plus hostile , on verra que je n’ai rien dit qui ne fût rigoureusement commandé par le besoin de mon sujet, et que je me suis abstenu de pousser à des conséquences qui naissaient tout naturellement des prémisses , mais qui auraient eu le tort grave à mes yeux de devenir gratuitement injurieuses. Après cette explication , je me flatte qu’on voudra bien juger mon
ouvrage , non d’ après son texte formel et dans ses diverses parties prises isolément , mais dans son esprit et dans son ensemble. La hauteur de la mission que je me suis donnée, la scrupuleuse réserve que fai apportée en l’accomplissant , et la sincérité de mes intentions, me feront trouver grâce, du moins je l’espère, devant ceux-là même qui croiront avoir le plus à se plaindre de cet écrit. S’il en était autrement , le regret que j éprouverais en me voyant en butte à d’injustes attaques, trouverait sa pleine compensation dans l’occasion précieuse qui me serait offerte d’ajouter à cet ouvrage un complément utile , en donnant toute leur extension aux motifs qui me l’ont inspiré , et en faisant disparaître les réticences qui ont dû accompagner la publication que j’en fais aujourd’hui.
Aucun sentiment de haine , on s’en convaincra si l’on veut bien me lire avec quelque attention, na inspiré mes jugemens.
Si j’attaque le gouvernement du 7 août, ce n’est point sous le rapport des intentions ou du talent de ses conducteurs dont je n’ai que faire, mais seulement à raison de ce que ce gouvernement impossible , dans mon opinion , est frappé d’un vice radical , le défaut d autorité, qui, le condamnant à une mort inévitable , en fait un obstacle réel au bien de la patrie.
Si je parle de Louis Philippe , c’est uniquement par la nécessité de traiter les points qui touchent à la position politique qu’il s est faite, et qui, par comparaison à sa situation personnelle tant présente que
passée, ajoute aux embarras du gouvernement dont il est le chef, mais nullement par aucune idée de faire outrage à un prince envers lequel mon respect pour le sang royal m impose une respectueuse réserve.
Si je rappelle, en les blâmant, quelques faits d’un ministère célèbre de la restauration , ce n’est par aucune espèce de ressentiment envers un ministre dont l’habileté est peut-être destinée à être utile à la France, mais uniquement par l’obligation de tracer à l’avenir une meilleure voie en lui présentant dans un miroir fidèle les fautes instructives du passé.
Si je signale dans un écrivain des erreurs que la haute renommée et le charme puissant de leur éloquent promoteur rendent d’autant plus funestes au pays dans un moment ou la société ne peut se régénérer que par la force de la vérité et la rigidité des principes, mon âme n’en est pas moins pénétrée d’une profonde admiration et du dévouement le plus affectueux pour l’illustre maître et ami que ma raison est forcée de combattre , et dont je me suis assuré d’avoir conservé la glorieuse bienveillance , après une explication loyale qui lui a fait connaître mes motifs , et qui m’a donné la mesure de son noble caractère.
Je le répète, j écris essentiellement sur les choses et non sur les hommes. Inflexible ennemi des fausses doctrines et des faux systèmes , et adversaire de leurs sectateurs , mais jamais exclusif des personnes pour les personnes mêmes, je me félicite d’être resté fidèle à cette règle invariable de ma vie politique dans ce nouvel écrit, où je parle sans. amertume individuelle,
mais avec une entière franchise, du bien mêlé de mal qui n’est plus, du mal sans compensation qui existe, et du seul remède qui lui soit applicable.