CHAPITRE II
Résumé des actes et des événemens politiques, depuis la première restauration en 1814 jusqu’à la révolution de j83o. Force par le principe 5 faiblesse par l’application.
La légitimité revint en 1814 avec le devoir, non de consacrer l’œuvre de la révolution , mais de l’anéantir en profitant de quelques améliorations produites par l’action du temps et par le jeu extraordinaire de ce grand drame politique.
La révolution avait dispersé toutes les institutions politiques de la France; elle avait confisqué au profit du centre administratif, créé par elle et pour elle , toutes les libertés particulières des provinces et des communes. La légitimité trouva au sommet de l’ordre politique un sénat courtisan , des législateurs muets , les provinces inféodées à Paris et Paris lui-même à cette centralisation usurpatrice , née de la constituante , continuée sous la république et perfectionnée par l’empire à l’usage du despotisme le plus fortement combiné qui ait jamais pesé sur un peuple.
Il fallait, après avoir fermement rétabli le pouvoir, reconstituer la commune et la province , comme bases de la société politique; on se réduisit à tenter une constitution générale où il n’y avait que des sommités, bâtissant ainsi en l’air un édifice toujours chancelant jusqu’au jour où enfin il a croulé au souffle des passions populaires.
Ainsi l’usurpation centrale fut maintenue; et tout lui fut soumis, jusqu’au trône légitime qui avait eu l’imprudente faiblesse de la respecter. Les ministres qui avaient la prétention de la dominer, en furent écrasés tour-à-tour, parce que la force était en elle et non dans l’autorité au nom de laquelle ils exerçaient leur pouvoir,
La centralisation administrative, comme despotisme, est ennemie de toute liberté; comme usurpation, elle a en horreur le pouvoir légitime. De là ces attaques perpétuelles à la Charte au nom du pouvoir même qui venait de l'octroyer , surtout cette haine systématique contre le rétablissement si nécessaire des libertés municipales; de là cette guerre à mort et sans relâche faite par ce qu’on appelait le gouvernement du roi contre le roi. La révolution tout entière , maintenue par la restauration , se trouvant organisée dans le pouvoir central , toutes les doctrines révolutionnaires furent mises en honneur et les principes des monarchies voués au mépris.
L’Europe elle-même avait cru devoir participer solennellement à cette consécration des doctrines et des faits révolutionnaires. Dans une proclamation publiée
à Paris , en i8i4 , par le généralissime de ses troupes , elle invita les Français à se donner lin gouvernement , promettant la protection de ses armées à l’élection populaire qui aurait lieu. La partie de la population française qui put répondre à cet étrange appel , se montra plus sage observatrice du principe monarchique que les rois chargés de le faire respecter ; elle ne fit aucune élection et réclama le retour en France du prince que le droit d hérédité légitime appelait à régner sur elle.
Mais il n’en fut pas moins reconnu que l’Europe monarchique n’était venue à travers mille périls et ne se trouvait réunie en armes dans le chef-lieu des révolutions du monde , que pour rendre un hommage éclatant à l’esprit qui les anime, en plaçant sous la sauvegarde de ses soldats le dogme révolutionnaire de la souveraineté du peuple. Et maintenant , rois du monde, comprenez pourquoi le trône qui s’était relevé sous de tels auspices a croulé deux fois ; jugez-vous vous-mêmes , juges de la terre.
Cette singulière politique des monarques européens fut comme le prélude et aussi comme une sorte d’excuse de tout ce que le pouvoir légitime en France n’a cessé de faire depuis contre lui-même. Le système le plus absurde prévalut. Toutes les habitudes d’honneur et de loyauté qui s’attachent aux monarchies furent méconnues. Le principe monarchique qui est un droitindépendant du fait , fut considéré comme un fait indépendant du droit. En application de cette doctrine ennemie de l’autorité de son droit , Louis XVIII se crut obligé de
considérer comme passibles des peines réservées à la trahison et d’amnistier comme excusables les guerriers coupables de fidélité envers sa personne qui l’avaient escorté dans sa retraite et suivi sur la terre d’exil. Luimême demanda grâce à la France révolutionnaire dans un acte public ; et comme gage du repentir royal , le régicide en personne vint s’asseoir dans les conseils du roi , l’assassin à côté du frère de celui qui avait été assassiné.
Soumis au jong de la centralisation révolutionnaire , le pouvoir ne se borna pas à combattre les choses qui lui étaient propres ; il s’appliqua surtout à repousser les hommes qui lui étaient dévoués. Il était essentiel , en effet , de les écarter ; car c’était par les hommes monarchiques qu’on pouvait revenir aux choses monarchiques.
Les royalistes , en conséquence , furent classés comme les Parias de la restauration et traités comme tels. On chercha à les déconsidérer pour les perdre ; et ne pouvant les déconsidérer par leurs actions et par leurs sentimens , on parodia ce qu’il y avait de noble et d’élevé dans leur âme et dans leur conduite , au moyen d’incompréhensibles et de ridicules sobriquets. Aristocrates en 1789, honnêtes gens sous la terreur qui n’aimait point du tout l’honnêteté , muscadins sous le directoire , incurables .sous l’empire , ultra sous M. Decazes , un journal ministériel, et l’on sait depuis ce qu’est devenu ce politique journal, trouva le moyen, sous MM. de Villèle et de Châteaubriand , de leur attribuer coup sur coup les deux qualifications assez con-
tradictoires de bonnes gens et de fanatiques. S’il s’était trouvé un peu moins de politiques et un peu plus de fanatiques dans les diverses branches de F autorité et de la puissance publiques en juillet i83o, l’issue du combat probablement eût été différente , si meme il y avait eu combat.
Immédiatement après les cent jours , une Chambre tout entière consacrée au culte du principe monarchique et des véritables libertés de la France , vint contrarier le plan révolutionnaire qui avait prévalu ? et menacer d’une ruine complète , qui eût été le salut et la gloire de la France, cette usurpation centrale, de tous points antipathique à la Chambre nouvelle. A l’aspect de cette Chambre , que l’on appela introuvable, peut-être parce qu’on avait été loin de la chercher, le ministère où siégeait le régicide se vit contraint de disparaître. Mais la centralisation , en qui résidait l’esprit révolutionnaire , n’ayant pas été brisée, et quelques hommes seulement ayant été changés dans les sommités du pouvoir, le même esprit domina dans les conseils de la couronne , et la puissance née de la révolutionne cessa point de se mouvoir dans la sphère de son monstrueux despotisme.
Le plus docile des instrumens de cette puissance dominatrice , M. Decazes signala bientôt son influence dans les affaires en lui sacrifiant la Chambre monarchique et nationale, dont l’apparition inattendue l’avait fait trembler pour son existence usurpée. Conséquemment à ce funeste système qu’il avait hérité de ses prédécesseurs , tous les efforts de son administration
furent dirigés vers I affaiblissement du principe monarchique et l’affermissement progressif des élémens révolutionnaires. Après avoir abreuvé d’humiliations et de dégoûts les défenseurs naturels de la royauté , il essaya, par des conspirations manipulées dans le laboratoire de la police , de leur faire porter la tête sur l’échafaud. Il outragea par $es actes à l’intérieur, et fit attaquer par des plumes à sa solde dans les journaux étrangers , l’ordre de succession à la couronne ; et le prince qui perpétuait les rejetons de l’arbre légitime fut tué par Louvel.
Entraînés par des mouvemens ambitieux , ou commandés par cette force usurpatrice qu’ils n’osaient briser, les divers ministères de la restauration ne firent que changer de forme , mais au fond ils se conduisirent par la même maxime : oppression des choses et des hommes monarchiques ; respect systématique pour les choses et pour les hommes de la révolution.
Coupables aux yeux de l’usurpation centrale, comme députés, de professions de principes qui menaçaient de mort la révolution , MM. de V iiièîe et de Corbière , chefs du parti que l’usurpation redoutait le plus, n’obtinrent la direction des affaires qu après s’être soumis à un noviciat de docilité politique comme auxiliaires du ministère du Pasquier, lequel n’était qu’une sorte de livrée ministérielle de l’administration Decazes.
Arrivés au pouvoir par l’effet naturel des majorités parlementaires , et avec cette force vivifiante qui s’attachait aux excellentes doctrines de leur parti , MM. de
Villèle et de Corbière auraient eu le pouvoir, comme ils en avaient naturellement la volonté , de travailler avec succès au bien de la France. Introduits aux affaires par une sorte de dégradation de leur caractère politique , ils ne purent que devenir, comme ministres , les continuateurs du système de perdition qu’ils avaient combattu comme députés.
Les formes de la révolution étaient usées; ses hommes , malgré le grand échafaudage de réputation qu’on avait pris la peine de leur élever, étaient plus usés encore. M. de Villèle et M. de Corbière eurent la funeste charité de permettre que leur manteau royaliste fût détaché de leurs épaules pour couvrir les infirmités révolutionnaires.
C’était de la part de ces deux hommes d Etat mai servir le pouvoir royal auquel ils étaient dévoués, que de donner la plus forte sanction possible , par leur présence dans un conseil dont ils n’étaient que membres caudataires , à un système qu’en leur qualité de chefs d’une opposition consciencieuse , ils avaient repoussé jusque-là de toute l’habileté de leur talent et de toutes les forces de leur influence. C’était une véritable amende honorable de leur honorable conduite , et un abandon solennel des principes et des espérances de leur parti. Afin que rien ne manquât au mérite de cette pénitence politique, on eut l’attention de donner à ces messieurs comme collègue dans la création alors toute nouvelle de ministres sans portefeuille , M. Lainé , l’auteur de F ordonnance du 5 septembre, fulminée, il y avait quatre ans, contre le
parti dont MM. de Villèle et de Corbière étaient les membres les plus influens.
De meme que la restauration , malgré la faiblesse du gouvernement qu elle avait institué , a duré , par la seule force de son principe , plus long-temps qu’aucun des pouvoirs révolutionnaires qui s’étaient succédé jusqu’en 1 8 1 4 ; de meme , malgré le vice du système destructeur dont il se fit le continuateur obligé , le ministère Villèle , par la simple vertu de l’apparence royaliste qui lui était propre, a duré plus longtemps qu’aucun des ministères de la restauration. Mais l’un et l’autre devaient périr : le ministère Villèle , précisément parce qu’il n avait que l’apparence de l esprit dont il aurait dû être réellement animé par ses actes ; la restauration , parce que les dépositaires de son pouvoir agissaient dans un système d’application opposé à son principe.
Sous ce ministère de couleur royaliste , le mal se propagea sous l’enveloppe vénérable de la vertu , et devint plus redoutable , parce qu’on l’avait fait en quelque sorte plus sacré. La révolution , encouragée par une protection d’une nature plus sûre , parce qu elle était plus discrète , n’eut qu’à se couvrir du masque de l’hypocrisie pour rester toute puissante. Durant cette période ministérielle , les plus habiles d’entre les comédiens de quinze ans jouèrent Tartuffe au naturel ; et la légitimité voulut bien payer les frais de la représentation en leur prodiguant la puissance , les honneurs et l’argent de l’Etat.
L’action ministérielle fut constituée de fait plus
oppressive des royalistes sous des formes en apparence moins oppressives ; car c’était au nom du royalisme que I on repoussait et que l’on molestait les royalistes.
A la place des hommes de cœur et de tête qu’il était du devoir, mais qu’il ne fut pas sans doute dans les
possibilités du nouveau ministère d’appeler au maniement des affaires publiques , on alla prendre dans les derniers rangs du régime de M. Decazes ses plus humbles familiers pour les élever et les enrichir ; les emplois les plus importans furent livrés même à des hommes qui , dans des temps d’accablement pour le principe monarchique , avaient insulté à la religion , à la fidélité , aux doctrines religieuses et monarchiques , que la restauration devait considérer comme les élémcns naturels de sa puissance , et que l’usurpation révolutionnaire avait en horreur.
On suscita des entraves à la liberté de la presse ; mais les journaux royalistes devinrent l’objet presque exclusif des efforts employés par les amortisseurs de l’esprit public. Le Régulateur , V A ri si cirque , la Quotidienne , l’ Oriflamme , le Feuilleton Littéraire , la France Chrétienne , la Foudre , le Journal des villes et des campagnes , les Lettres Champenoises , l’ Etoile , le Drapeau Blanc , tous journaux royalistes attaqués et presque tous tués de la main des ministres, n’attestent que trop cette déplorable vérité. C’était au nom de la religion et de la royauté que la foudre ministérielle s’attachait aux feuilles monarchiques pour les dévorer. On ne dira pas sans doute que l’intérêt de la royauté dirigeait le zèle si' actif des agens ministériels ; car toute conquête
faite dans ce sens pour le ministère était certainement une défaite pour la royauté. La caisse d’amortissement de l esprit public opéra de telle sorte , que les royalistes finirent par n’avoir plus d’organe, ou du moins que des organes tronqués , et la révolution , dégagée de la vigilance royaliste , marcha dès-lors sans nulle entrave à la conquête du pouvoir par le monopole de la publicité.
Dans une défense spirituellement écrite de l’administration de M. de Yiilèle, on a voulu démontrer
qu’il n’y avait pas de la faute de cet homme d’Etat , s’il n’était pas entré dans la voie monarchique et nationale qui lui était tracée par le devoir d’être fidèle aux doctrines et aux espérancesde son parti, et notam ment s’il n’avait pas affranchi les communes et les provinces du joug de la centralisation révolutionnaire. «L’intérêt national (représenté par M. de Yiilèle, « ministre) disposait vainement , dit-on dans cet écrit, « de l’initiative royale et de la majorité dans la Cham- « bre des Députés : tant qu’il avait la pairie contre lui , « il n’avait point la législation » (i).
En supposant que le concours des Chambres fût indispensable , ou même nécessaire , pour rétablir les libertés municipales effacées par le niveau révolutionnaire , on ne saurait admettre la prétendue impuissance où se serait trouvé M. de Yiilèle de restituer ces libertés à la France, faute d’un concours qui était si loin de lui manquer , et que , dans tous les cas , il lui
( i ) Appel à la France contre la division des opinions ; pag. 5o .
eût été si facile de sc procurer aux premiers jours de sa puissance. A l’époque où il prit la direction des affaires , on ne saurait trop concevoir comment M. de Villèle n’aurait pas pu tout ce qu’il aurait fortement voulu. La pairie, dit-on, était contre lui; examinons la situation morale et politique de la pairie en 1821 .
La proposition Barthélemy , faite dans le sens des opinions politiques que M. de Villèle était appelé à faire triompher , avait obtenu dans la Chambre des Pairs , en 1819, une majorité de quarante-trois voix, malgré tous les efforts contraires des ministres et du roi Louis XVIII lui-mème. Pour briser cette majorité, M. Decazes créa soixante pairs ; ce qui dans les grandes questions donnait à ce ministre une simple majorité de dix-sept voix , en faisant entrer en considération l’influence qu’il puisait dans sa position de ministre et dans le concours royal. Cette influence ayant changé de M. Decazes à M. de Villèle ,' lorsque celui-ci fut devenu ministre dirigeant , vers la fin de 1821 , la majorité fut tout naturellement acquise au nouveau ministre, ainsi que le constate le relevé des votes parlementaires. M. de Villèle n’aurait-ii pas eu la majorité dans la Chambre des Pairs, il aurait dû se la donner. Vingt Pairs jetés dans la Chambre eussent rétabli la balance , dans tous les cas, en faveur des principes que l’on avait à faire prévaloir. Le ministre qui devait faire d’un, seul coup , à la fin de sa carrière ministérielle , soixanteseize pairs qui n’ont pu le sauver, pouvait bien se permettre d’en créer une vingtaine dès son début, dans
le dessein avoué de soutenir un système qui devait sauver le roi et la France.
Mais le concours des Chambres, loin d’être indispensable , n otait pas même nécessaire et pouvait être nuisible à la proclamation de l’acte portant affranchissement des communes. Dans cette question toute de constitution, le roi seul devait intervenir en vertu de son pouvoir constituant. Le pouvoir de constituer la commune et la province dérivait pour le roi du droit en vertu duquel, au moyen de la Charte de 1 8 1 4 ? il avait constitué l Etat. On a dit , il est vrai , dans 1 Appel à la France contre la division des opinions , que le pouvoir constituant n’appartenait pas plus au roi qu’au peuple , et que le droit en vertu duquel le roi avait donné la Charte de i8i4 était une usurpation (i). Il ne sera pas difficile de démontrer le contraire en son lieu (2). Il est , en attendant , un fait incontestable , c’est qu’une Charte municipale proclamée par le roi , soit sous le ministère Villèle , soit sous le ministère Martignac, soit même sons le ministère suivant, eût été reçue comme un bienfait par les masses de la population française , affranchies par la royauté légitime du servage où les avait assujéties l’usurpation révolutionnaire. Ceci eût rappelé avec bonheur l’affranchissement de ces mêmes communes soustraites par l’action directe de Louis-le-Gros à la domination féodale
(j) Voir Y Appel à la France contre la division des opinions ; pag. 'j 2 .
(2) Voir ci-aprcs le chapitre 17.
et reproduit avec succès ces liens de protection et d amour qui unissaient depuis tant de siècles la nation française et son roi. Une telle proposition faite par M. de Vilièle aurait doucement retenti à l’oreille de l auteur de la Charte et plus doucement encore peutêtre à celle de son successeur.
M. de Vilièle, que I on nous peint , aux premiers jours de sa puissance , si faible devan t la Chambre des Pairs , était au contraire si assuré de son empire sur l une et sur l’autre Chambre, qu’il alla même jusqu’à se jouer des majorités.
Certes, jamais Chambre des Députés n’eut plus d’analogie avec cette Chambre de 1 8 1 5 , où M. de Vilièle s’était trouvé à la tête d’une opposition si monarchique et si nationale ,*que celle dont F élection eut lieu à l’ombre du berceau du jeune Henri. C’était la Chambre introuvable retrouvée. Si M. de Vilièle eût voulu appliquer scrupuleusement comme ministre les principes politiques qu’il avait si honorablement professés comme député , une telle Chambre lui aurait difficilement refusé la continuation de son concours. Mais , voyant que le ministre reniait par ses actes ce que le député avait si vivement réclamé dans ses discours pour la prospérité , la gloire , les libertés de la France, la Chambre de 1820 entra naturellement en quelque défiance des intentions ministérielles, et dès-lors il se forma dans son sein un noyau d’opposition , imbu des mêmes principes , animé des mêmes espérances et composé des mêmes hommes que cette opposition royaliste de i8i5 à i8iq, dont M. de
Villèle ^ait été un des plus chauds et des plus habiles promoteurs. Cette attitude de la Chambre où se préparait, pour la session de 1824 , une majorité opposée à M. de Villèle , ministre , dans l’intérêt du système politique adopté et défendu par M. de Villèle , député, fut son arrêt de mort : la Chambre fut cassée. On imagina le prétexte du renouvellement intégral et de la septennalité pour justifier aux yeux du public cette étrange dissolution de députés royalistes par un ministère royaliste ; mais au fond , cette mesure extraordinaire s’attaquait au personnel de la Chambre pour défendre le personnel du ministère*: ïl est à remarquer que les deux seules fois que la Chambre des Députés s’était montrée éminemment royaliste , elle avait été cassée : la première fois, le 5 septembre 1816, par M. Decazes et M. Lainé ; la seconde fois , le 24 décembre 1828, par M. de Villèle, M. de Corbière et M. de Chateaubriand, contre qui avait été dirigé principalement le premier de ces coups d’Etat.
L’influence anti-royaliste, exercée par le ministère dans ceS trop fameuses élections de 1820 , ne vint que trop confirmer l’idée vraie que I on s’était formée sur le but réel de la dissolution. La candidature de lhonorable M. Clausel de Coussergues , entre autres , fut aussi minutieusement entravée par les agens des ministres , ses anciens amis, quelle lavait été en 1816 par le fait de ses adversaires.
Quant au renouvellement intégral qui servit de prétexte à cette fausse mesure , on peut se rappeler les prophéties faites alors par les royalistes sur le mal
qu’il devait produire , si douloureusement vérifiées par le mal qu’il a produit.
M. de Châteaubriand , après s’être mis en dissidence avec ses propres amis par sa triste coopération à cette œuvre de malheur, fut exclu du conseil , dit-on , par des motifs de dissentiment sur une question financière avec le ministre dirigeant. M. de Villèle resta donc le maître tout- à-fait souverain des affaires avec plus de puissance que n’en posséda jamais un ministre pour faire le bien. La force royaliste qui était à la disposition du pouvoir en ce temps-là était si grande, que , malgré la brusque disgrâce de M. de Châteaubriand et la guerre faite par le ministère , dans les dernières élections , aux royalistes les plus indépendans, la Chambre des Députés offrait encore une majorité' qui, dévouée au ministre, aspirait surtout à voir son concours employé à des actes capables de raffermir le principe monarchique.
C’était précisément vers ce noble but que devaient être dirigées les forces très réelles du pouvoir. M. de Villèle a-t-il accompli la grande mission qu’il avait reçue du concours de circonstances le plus admirable? Examinons ses actes, et jugeons.
Déjà l’année précédente ce ministre n’avait consenti qu’à son corps défendant à une guerre commandée par la considération du maintien du principe monarchique et par les devoirs d une alliance nécessaire et réciproquement utile. Seule dans le congrès européen, l’Angleterre s’opposait à ce qu’il fût fait aucune tentative armée pour la délivrance de l’Es-
pagne; et tandis que la France royaliste était de l avis de l’Europe , M. de Villèle se dévouait à l’opinion de l’Angleterre. Les embarras qui entravèrent la marche de Ferdinand , à peine dégagé du joug des Cortès par un Fils de France et sa valeureuse armée , eurent surtout pour résultat de priver le gouvernement espagnol, au profit de la commerçante Angleterre , des moyens nécessaires pour faire rentrer sous l’obéissance de la métropole ses colonies insurgées. L’Espagne fut systématiquement affaiblie par le ministère français ; l’Angleterre seule a profité de cet affaiblissement , et la France y a perdu. Depuis rétablissement de la maison de Bourbon sur le trône de Charles-Quint , la France a été riche de la fortune ou appauvrie des misères de l’Espagne. Toutes les forces que l’Espagne aurait reçues de nous, et nous pouvions lui en donner d’utiles en l’aidant à soumettre ses colonies , auraient nécessairement tourné au plus grand avantage de nos intérêts commerciaux et de notre importance politique. Comment donc se fait-il que M. de Villèle ait mieux aimé affaiblir que fortifier ce précieux auxiliaire ?
Malgré l’action dilatoire que le ministère exerça dans cette guerre de bon voisinage et dont il serait superflu de rappeler ici tous les détails , il était impossible que la délivrance glorieuse d un roi par les armes françaises ne produisît pas un contre - coup avantageux sur la France. Aussi vit-on , comme par enchantement, la confiance la plus entière régner dans le pays , et la circulation la plus étendue vivifier tous les
canaux de la richesse publique. Rien de plus naturel que de profiter de cet entraînement général et de la nouvelle force acquise au pouvoir, pour accomplir l’œuvre monarchique et nationale de l’émancipation de ia France et de l’affranchissement du trône. Mais lorsqu’on s’attendait à voir enfin constituer le pays sur ses antiques et véritables bases , M. de Villèle vint jeter tout-à-coup dans le domaine des discussions législatives une question financière qui alarma les intérêts et fatigua les esprits.
.Un des torts les plus graves du projet de loi sur la conversion et la réduction des rentes fut d’être éminemment impolitique. Il y avait de plus injustice réelle à priver , sans un moi ij impérieux, les porteurs des rentes de la spécialité des lois sous la garantie desquelles ils avaient établi leurs opérations , et à les placer dans l’alternative d’une réduction qui leur était onéreuse , ou d’un droit commun de remboursement
qui ne leur était applicable qu’à la condition du rachat, non au cours nominal qui n’est qu’un moyen de déterminer la quotité de la rente , mais au cours légal, seul moyen d’appréciation du capital. Quant au refoulement des capitaux de Paris dans les départeinens et à la réduction de l’intérêt de l’argent , double avantage qui, disait-on, devait naître de la loi, lévénement est venu pleinement démentir les prévisions ministérielles. Il y avait quelque chose de puéril à prétendre qu’une réduction arbitraire de l intérêt d’un papier pouvait avoir quelque influence sur la valeur réelle du numéraire. On voulait aussi provoquer une
circulation plus abondante des capitaux ; mais chercher des moyens d’activer et d étendre cette circulation hors de la confiance qui l’alimente , est une folie. Le seul moyen d’établir le crédit , c’est de faire naître , ou d’entretenir la cause féconde qui le produit.
Tout ce qu’on a gagné à cette déplorable opération , c’est d’avoir organisé une vaste machine d’agiotage qui , loin de refouler dans les provinces , a pompé vers la capitale une masse considérable de capitaux employés , avant cette loi désastreuse , à faire circuler la vie dans les diverses contrées du royaume ; c’est d’avoir porté à la morale publique une atteinte qui a vicié l’esprit meme du gouvernement et. d’avoir fait naître un mécontentement notable qui en a sensiblement affaibli les ressorts. De celte îoi malencontreuse date 1 opposition irritante qui s’est manifestée au sein des corps et chez les particuliers , et qui a plus spécialement altéré le caractère politique de la Chambre des Pairs.
C’est dans cette Chambre que le premier projet de loi sur les rentes éprouva un échec dont le ministre ne sut pas faire son profit. L’année suivante la proposition en fut reproduite sur d’autres bases , et , afin d’en assurer le succès , on lui donna pour auxiliaire la loi d’indemnité qui , devant être un grand acte de réparation envers le droit sacré de propriété , vint s’offrir aux regards des peuples comme une misérable annexe d’une loi de bourse et d’agiotage. Malgré le vice de ce fâcheux contact , cette loi réparatrice était si juste 'dans son principe et si excellemment politique dans son but , qu’il lui fut impossible, en définitive, de
ne pas produire de très grands fruits. L’augmentation considérable de la valeur des biens-fonds en générai est celui que l’on pourra le moins contester. Mais cette loi q'J. devait éteindre et qui éteignit jusqu’à un certain point les vieilles haines de parti , en créa de nouvelles par son funeste accouplement à une loi financière qui blessait tant d’intérêts , les rentiers dépouillés ayant pu naturellement s’en prendre aux indemnisés d’une perte que l’on semblait ne faire éprouver aux uns que pour la distribuer aux autres en acte de munificence.
Mais c est surtout par l’émancipation inattendue de Saint-Domingue que M. de Yilièle vint porter un coup sensible à ce principe monarchique que son devoir était de raffermir. Le ministère Villèle fit ce que n’avait pas osé le ministère Decazes , en faisant consacrer par l’action royale la spoliation des droits civils et politiques du propriétaire , du maître ec du citoyen, au profit de l’esclave révolté, dont les prétentions avaient été écrites avec du sang à la lueur de l’incendie.
Dépouillés du droit de propriété sur ce sol que leurs pères avaient fécondé et du droit de cité dans cette patrie qu’ils avaient fondée pour l’accroissement des grandeurs et des prospérités de la métropole , ils viendront un jour, au nom de ce qu il y a de plus sacré sur la terre , réclamer de la France le prix des biens que son gouvernement lui a fait perdre. Le droit de cité ne peut se payer ; mais le droit de propriété est placé sous la sauve-garde de règles invariables qui trouvent leur application, quand elles sont invoquées avec fer-
meté dans un de ces momens privilégiés de l’histoire des nations où la voix de la justice est toute puissante.
En disposant , pour cause ou sous prétexte d’intérêt public , non seulement de la souveraineté , mais de la propriété au profit de tiers , l’ordonnance d’émancipation a ouvert , au profit des anciens propriétaires , le droit d’être indemnisés par l Etat dans une proportion équivalente au prix des biens dont ils ont été dessaisis. Quand on voudra que des principes écrits dans toutes les lois comme dans toutes les consciences ne soient pas de vains mots , il faudra bien qu’on en vienne à cette solution.
L’utilité publique n’a été pour rien dans cette émancipation de Saint-Domingue ; c’est tout simplement une affaire de convenance ministérielle dont la révolution s’est emparée comme d’une affaire de parti. Étrange moyen de fortifier la société politique , que de porter, sans motif raisonnable , sans compensation déterminante , un coup aussi fatal au droit de propriété qui en est l’élément essentiel ! Singulier expédient pour accroître l’autorité de la monarchie en France que d’aller constituer à grand’peine une république dans les Antilles au nom du roi de France ! Et sur quelles bases encore? Sur la reconnaissance d’une prétention élevée par l’esclave révolté , par l’incendiaire triomphant, par l’assassin victorieux. Et avec quelles circonstances?.... Un banquet réunit les républicains créés par un roi et de braves marins sujets de ce roi; et les républicains portent la santé de cet homme que la Chambre des députés de 1819 avait
ex 'lus de son sein comme indigne , pour avoir dit que l’arbre de la liberté ne pouvait croître s’il n’était arrosé du sang des rois. L’arbre a porté son fruit. Pas une goutte de sang royal n’a été versée : mais trois générations de rois chassées en un jour ; mais la veuve et les enfans d’un prince assassiné par le poignard, et la fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette , assassinés par l’échafaud, fuyant cette France arrosée du sang des martyrs ; mais toute une famille royale descendue de son trône héréditaire et forcée de quitter le sol de la patrie , n’ équivaut-elle pas à la mort d’un roi et de plusieurs rois ? Une famille royale est morte quand elle est détrônée et bannie ; elle ne revit que la couronne au front et les pieds sur ce territoire de la patrie , où vit le peuple que son droit et son devoir sont de protéger et de défendre.
On a reproché à certains royalistes d’être restés opposans sous le ministère Villèle. Mais ces royalistes étaient en opposition avec M. de Villèle dans l’intérêt des principes , tandis que le ministre était en opposition avec les principes mêmes; ils combattaient des actes où ils voyaient une continuation malheureusement perfectionnée du déplorable système adopté et suivi par les précédens ministères. A qui la faute si l’union n’a pas existé entre le pouvoir et les plus énergiques défenseurs des doctrines qui lui étaient propres, des hommes qui , dans l’intérêt de la royauté , se vouaient à la disgrâce et résistaient aux séductions ministérielles , ou des ministres qui traitaient en ennemis du roi ces nobles caractères ?
Dans scs cajoleries à l’opposition , les ministres ne s’adressaient point aux opinions , mais seulement aux faiblesses de l’esprit et aux infirmités de l’âme , qui vont si bien de pair. Il s’agissait bien des opinions ! On ne considérait que les personnes; et on s’en occupait, soit pour condamner à l’ostracisme politique les hommes qui avaient la vieille manie de tenir à leurs principes, soit pour accabler de biens et d’honneurs ceux qui avaient le bon esprit de tenir un peu plus à l’intérêt de leur fortune. Sauf quelques exceptions assez rares qui, loin de l’affaiblir, viennent confirmer cette grave accusation, les forces de l’autorité et de la puissance publiques furent placées en des mains indifférentes ou ennemies, eties faveurs du pouvoir qui semblaient devoir être réservées aux soutiens éprouvés du principe monarchique , restèrent le partage de ceux qui se montraient les obséquieux serviteurs des caprices ministériels. La société tout entière fut ébranlée jusqu’en ses fondemens par ce désordre moral ; il n’y a plus de société , il n’y a plus d’ordre politique là où 1 honneur, ce gardien vénérable de la foi publique , est considéré comme un titre de réprobation officielle et politiquement voué au dédain et à la proscription. La France fut divisée et démoralisée; or, une nation divisée périt, et un peuple démoralisé meurt sans gloire.
On a dit dans Y Appel à la France contre la division des opinions , que , par la loi d indemnité , M. de Villèle avait voulu briser le monopole électoral en rétablissant la fortune d’une fraction notable de royalistes. Il y avait encore un autre moyen , plus simple , plus
étendu, plus décisif, d’obtenir cet utile résultat, c’était d’attribuer les emplois salariés par l’argent du budjet aux royalistes de cœur et d’âme , de sentiment et de conviction , au lieu de s’attacher malheureusement à les en exclure. Pendant les six années du ministère Villèle , cette opération , commandée par les besoins de la justice çt d’une saine politique, eût dés hérité les ennemis de la royauté , ou ses indifférons amis , au profit de ses amis les plus dévoués , de plusieurs milliards qui eussent merveilleusement fructifié sur la terre féconde de la fidélité et de l’honneur. Le royalisme , récompensé et encouragé , eût fait des prosélytes ; desservi et découragé , il n’a pu attirer à la royauté aucun de ses adversaires , et lui-même s’est affaibli par l’impuissance où il a été de la fortifier. Si l’on avait arrangé les choses de façon à ce qu’il fût de mode d être royaliste, comme on les a faites pour qu’il fût de bon ton de ne l’être pas, toute la France intel ligente se fût empressée d’être royaliste , et le roi , après s’être appuyé sur les vieux services , n’aurait eu qu’à choisir entre les capacités.
L’opposition dirigée contre M. de Villèle était donc loin , comme on l’a prétendu , d’être révolutionnaire. La fraction de cette opposition qui en voulait à l’exis tence même du gouvernement était , à l’origine de son ministère, en très faible minorité; aussi, pendant un assez long temps , reculâ t elle devant la conscience de son extrême faiblesse.
En 1821, lorsque M. de Villèle prit la direction des affaires, la position de la secte révolutionnaire n é-
tait donc rien moins que brillante. Le nouveau ministre dirigeant , comme représentant estimé d’un parti honorable dont on pensait que les principes allaient prévaloir, avait une grande et forte majorité pour lui tant au dedans qu’au dehors des Chambres, et personne n’osait se déclarer contre lui. Jamais homme chargé des destinées d’un Etat n’a joui aussi long-temps que M. de Villèle d’avantages aussi grands sur l’esprit du roi , sur les corps de l’Etat et sur la population.
Si , malgré cette force qu’il tirait de sa position et celle non moins grande qu’il puisait dans son incontestable habileté , il a fait des fautes dont les conséquences ont ébranlé le monde , il le doit à cette première faute, mère de toutes les autres, qu’il a commise le jour où il s’est cru engagé à laisser le roi , la France et lui-même sous l’empire de cette centralisation révolutionnaire , qu’il croyait conduire, qui le conduisit, et qui finalement l’éconduisit.
Pour mener à bien le grand oeuvre du salut de la France, surtout il fallait se garder de prétendre attirer à soi la vénération et l’autorité, qui appartiennent à la puissance souveraine. De toutes les usurpations, la plus dangereuse et la plus folle, c’est l’usurpation ministérielle. Cette chimère de despotisme ministériel , qui a travaillé presque toutes les têtes de ministres , fut malheureusement rêvée et poursuivie sous le ministère de M. de Villèle avec un esprit de suite et une profusion de talent qui ne servirent qu’à préparer la catastrophe de la royauté , après avoir amené la déconfiture du ministère. On vit des publicistes , écrivant
dans des journaux exclusivement voués à la défense des actes et des doctrines des ministres, ériger positivement le ministérialisme en système de gouvernement, le seul, disait-on, qui fût approprié aux besoins de Tépoque. Un homme de conscience , fanatisé par cette pensée bizarre, alla meme jusqu’à réclamer textuellement comme une nécessité politique la souveraineté du ministère , invoquant sans hésitation contre le roi la responsabilité des fautes du pouvoir : admirable théorie dont juillet i83o a pris soin de faire lapplication.
Là où il n’y avait plus de roi , il n’y eut bientôt plus de sujets ; il ne resta que des ministres et des solliciteurs. Le gouvernement s’étant fait homme dans la personne de M. de Vilïèle , quand M. de Villèle fut usé, de fait il n’y eut plus de gouvernement.
C est dans cet état d’impuissance politique que M.de Villèle laissa le gouvernement au roi , quand ce ministre fut contraint de se retirer devant la tempête qu’il avait excitée.
Afin que rien ne manquât aux difficultés de cette situation désespérée, le ministère Villèle, aux approches d’une irritation presque générale dont les effets depuis se sont montrés si terribles , avait eu le malheureux courage de licencier et de ne pas réorgarniser , au sein de Paris où éclatent et triomphent ces insurrections qui, dans l’état de centralisation actuelle, engagent la France entière , cette garde nationale qui, en vue de la conservation des propriétés, aurait eu la volonté et certainement le pouvoir de maintenir Tordre.
Tout le monde sait que, dans le désastreux incident de la dissolution absolue de la garde nationale parisienne, l’influence ministérielle eut le funeste avantage de remporter sur la volonté royale. Sans doute l’autorité ne doit point tolérer qu’une troupe sous les armes émette des vœux , ou fasse entendre des cris d’opposition. Mais la faute de quelques-uns devait- elle rejaillir sur le corps tout entier ? Et ne suffisait-il pas de punir les coupables pour imprimer à tous le sentiment de l’ordre et la crainte salutaire des lois ?
Le roi avait porté dans cette affaire une mesure de sagesse et d’autorité qui aurait dû être respectée et non combattue. Un garde national étant sorti , pâr quelques paroles amères , du cercle d’obéissance et d impassibilité qui est rigoureusement tracé à l’homme sous les armes : « Je suis venu, dit le roi, pour recevoir des « hommages et non des leçons »; et il ordonna que le perturbateur fût arrêté pour être jugé. Le soir même le roi avait donné son assentiment à un ordre du jour qui le lendemain devait être publié par les soins du maréchal Oudinot, lorsque, dans la nuit, les ministres parvinrent à faire çhanger cet acte de satisfaction royale en une ordonnance rigoureuse de licenciement qui parut dans le Moniteur du lendemain , inattendue comme un coup d’Etat.
Charles X était un excellent instrument royal , qui, dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres , fut malheureusement faussé par la passion et la maladresse des hommes dont le devoir était d’en tirer parti pour le charme et le bonheur de la France.
Le ministère qui fut investi du soin de remédier au désordre des affaires du pays , après la chute de M. de Villèle , a été l’objet d’éloges perfides auxquels je ne puis accorder ma sanction et d’amères critiques que j’approuverai encore moins. *
M. de Martignac , je le pense , eût pu choisir ses concessions sur un autre terrain ; ou , mieux encore , il eût pu se dispenser d’entrer dans la voie périlleuse des concessions, en adoptant un système plus large de gouvernement qui eût entraîné les volontés et déjoué les résistances. Dans l’ordonnance contre les jésuites, c’étaient évidemment la religion et la liberté qui étaient blessées, au profit de la révolution que l’on caressait, et au détriment du pouvoir que l’on dégradait en le faisant servir à l’affaiblissement de deux élémens de force sociale qu’il était de son intérêt , comme il était du devoir des ministres , de fortifier. Dans l’ordonnance contre les séminaires , c’était plus particulièrement la religion qui recevait de rudes atteintes ; et ce qu’il y eut de plus déplorable, c’est que cette ordonnance persécutrice portait la signature d’un évêque , comme s’il n’eût fallu rien moins qu’un représentant du clergé de France pour consacrer ce triste prélude d’une révolution où le culte du Christ devait trouver de nouveaux outrages.
Déjà maître de l’action du gouvernement par la centralisation administrative, et dominant enfin la lé gislature par les fautes des divers ministères de la légitimité qui n’avaient cessé d’en cultiver le germe dans la nation , l’esprit révolutionnaire imposa au minis-
tère des lois bien rigoureuses qu’il subit et auxquelles il semble qu’il aurait pu se soustraire.
Faire résistance avec les moyens ordinaires était impossible : par leffet des dernières élections générales , il n’y avait pas dans la Chambre des députés de
majorité pour le gouvernement, et, d’après l’origine des soixante-dix-neuf nouveaux pairs récemment jetés dans son sein , on pouvait craindre qu’il n’y eût pas , dans la Chambre des pairs une majorité bien assurée pour le nouveau ministère. Il eût fallu un système pris dans un ordre extraordinaire pour l’opposer à une situation des plus critiques. Mais il n’est pas donné à tout le monde , il n’est peut-être donné à personne d’improviser un système fort dans des circonstances difficiles où l’on ne s est pas attendu d avance à jouer un rôle. Dans cette situation délicate, ce fut un vrai tour de force de la part de M. de Martignac que de donner à la couronne deux budjets et du temps dont plus tard il était possible de tirer un meilleur parti que malheureusement on ne l a fait. Quoiqu’on ne puisse approuver le choix des moyens employés par ce ministre , il n’est pas moins juste d’applaudir au résultat inespéré qu’il obtint , et avec d’autant plus de raison , qu’il y a probablement à lui tenir compte de difficultés intérieures dont on ne peut bien apprécier ni l’importance, ni le caractère. Peut-être que M. de Martignac, plus maître en ce sens de sa position, eût appliqué aux dangers de la France un traitement plus large et d’un succès plus décisif.
11 y a une chose capitale à remarquer, c’est que M. de
Martignac est le seul ministre qui ait essayé de faire quelque chose pour rémancipation des communes et contre le despotisme de la centralisation , par conséquent pour l’affranchissement de la France , l’indépendance du trône et l’affermissement du principe monarchique et national. L’esprit révolutionnaire , qui dominait la législature , se hâta d’étouffer le projet ministériel ; mais il n’en faut pas moins savoir gré à son auteur de n’avoir pas reculé devant une entreprise que d’autres, en de meilleurs temps, n’avaient pas même tentée. M. de Martignac se serait élevé à la hauteur de ces rares ministres qui sauvent les empires, s il eût adopté la féconde pensée de faire découler directement de l’autorité royale l’affranchissement si nécessaire de la France. Le bienfait d’une constitution des municipalités du royaume , émanée du pouvoir constituant du roi , eût brisé les systèmes corrupteurs de gouvernement qui pesaient sur le pays et déconcerté les projets criminels des factieux, en restituant la souveraineté au roi et à la nation ses libertés.
En résumé , la monarchie était blessée à mort quand on la remit aux mains de ce ministre. M. de Martignac temporisa et la fit vivre pendant quelque temps. Il fut assez habile médecin pour cela , mais pas assez grand médecin pour aller jusqu’à la résurrection des morts. C’était beaucoup pour M. de Martignac , dont la réputation de talent et d’habileté s’est honorablement accrue dans le cours de son administration ministérielle ; ce n’était pas assez pour la France restée
dans le meme état de dépérissement où l avaient jetée les administrations précédentes.
Un véritable coup d’Etat de la couronne fit disparaître ce ministère et lui substitua le ministère Polignac. On a prétendu qu’il aurait été sage , au moins après avoir fait l’essai de M. de Polignac , de rappeler JYL de Villèle à la tête des affaires. L’auteur de Y Appel à la France contre la division des opinions paraît avoir oublié , mais chacun se rappelle combien était grande l’irritation des esprits au seul nom de INT. de Villèle. Le ministère Polignac était irritant par son ensemble, et non parce que M. de Polignac en faisait partie ; il l’était comme tout pouvoir ministériel faiblement constitué , venu dans les circonstances particulières où se trouvait le pays.
Si M. de Polignac était arrivé aux affaires trois ans plus tôt , il s’y serait maintenu ; il aurait pu rester aux affaires , même dans ces derniers temps si difficiles , s’il s’était adjoint des collègues choisis parmi les célébrités parlementaires , et au nombre de ces célébri tés , dont l’intervention eût été si utile , il en était dont les sentimens de dévouement au trône légitime n’étaient révoqués en doute par personne.
L’irritation contre le ministère Polignac n’était au fond que le contre-coup de la fermentation produite par les fautes successives de M. de Villèle et de ses prédécesseurs , faiblement suspendue et non amortie sous le ministère Martignac. Si M. de Villèle était arrivé au pouvoir de sa personne , l'irritation eût été plus vive , parce qu’elle eût été plus directe. On peut
juger de cette irritation par le sentiment de surprise et de mécontentement excité par l’installation, au nombre des collègues de M. de Polignac , de M. de Monbel, un des hommes les plus honorables de France et universellement estimé, mais qui avait le tort irrémissible , au moins dans ce temps-là , d’étre l’ami de M. de Villèle. Dans le cours de sa longue administration, M. de Villèle avait bien satisfait quelques individus, mais il avait blessé les masses en mécontentant tous les partis ; les royalistes trouvant qu’il avait trop fait pour la révolution, la révolution qu’il n’avait pas assez fait contre la royauté. Il avait voulu fonder sa domination personnelle ; il avait dû, en général, n être agréable qu’à ses créatures. M. de Villèle ne représentait plus le système de i8i5, quoi qu’on en ait dit dans Y Appel à la France contre la division des opinions. Depuis que M. de Villèle était entré dans le monopole du pouvoir à la suite du ministère Pasquier, depuis qu’on l’avait vu continuer les anciens ministères pendant plus de six ans qu’avait duré le sien, surtout depuis que , vers la fin de sa carrière ministérielle , il avait montré quelque velléité de faire une alliance avec la gauche armée de toutes les doctrines et de toutes les exigences révolutionnaires , M. de Villèle ne représentait rien que son intérêt personnel. Chose rare ! il lui restait , malgré ses fautes , son admirable habileté dans le détail des affaires et dans le maniement des hommes ; mais son caractère politique s’était évanouL Espérons que la grande leçon donnée par la catastrophe de i83o le lui aura fait retrouver pour les néccs-
sités d’un avenir où la France aura besoin de tous les dévouemens et de toutes les capacités !
Il est aujourd’hui bien convenu que c’est à M. de Polignac qu’il faut s en prendre de la perte de la monarchie , parce que la monarchie est morte dans ses bras. Ne serait-il pas aussi juste de s’en prendre à ceux qui l’ont tuée ? Il est fort commode de faire d’un seul le bouc émissaire des péchés de tous. Mais outre que cela n est ni honnête , ni équitable , cela ne peut donner lieu à aucune leçon qui serve , et c’est surtout de leçons utiles que la France a besoin.
Il faut rendre justice à tout le monde , même à M. de Polignac ; jamais les affaires étrangères n’avaient été conduites avec plus de talent et de dignité que sous sa direction immédiate. La conquête d’Alger atteste une portée et surtout une indépendance politiques auxquelles aucun de ses prédécesseurs ne nous avait préparés, et qui peut-être furent la cause secrète et déterminante de la catastrophe qui l a conduit au fort de Ham. S’il ne s’était pas mêlé des affaires de l’intérieur dont il n’avait pas l’intelligence , s’il avait confié cette portion importante des devoirs ministériels à des hommes capables et forts , tout ce que M. de Po lignac avait conçu d’utile, de grand, d éminemment Français dans les intérêts extérieurs du pays, eut porté son fruit pour le bien et la gloire de la France.
C’était dans la vieille opposition royaliste que ce ministre aurait dû chercher l aide dont il avait besoin. Il me serait facile de révéler ici des faits qui démontreraient la tendance de M. de Polignac vers ce moyen
de salut, qu’il finit, par négliger, parce qu’il céda, comme tons les ministres qui n’avaient pas secoué le joug de la centralisation administrative , à l’influence des coteries et des intrigues incessamment en action dans les cabinets ministériels.
On avait flétri du nom de défection cette opposition royaliste qui n’était au fond que le parti de la majorité de 18 i5 , ce parti en tête duquel était M. de Villèle , député, qui se continua contre M. de Villèle, ministre réfractaire à ses anciens principes , par M. de La Bourdonnaye et M. Delalot, et plus tard par M. Delalot et M. de Cambon.
Cette fraction remarquable de l’opinion politique , que l’on feignait de confondre avec de véritables rénégats dont elle était si loin de partager les fausses doctrines et d’imaginer les espérances criminelles , fut condamnée sans avoir été entendue, parce qu elle eut le tort grave de se taire dans la Chambre des députés, où l influence du caractère et des talens personnels de ses membres n’aurait pu manquer de se faire victorieusement sentir , s’ils ne se fussent pas volontairement privés de la force immense que leur eût procurée le retentissement de la tribune.
Si l’éloquent M. Delalot avait pris la parole toutes les fois qu’il eût été nécessaire de réclamer le système de la majorité de 1 8 1 5 et de ramener la discussion sur le terrain des faits et des doctrines propres au développement et au triomphe de ce système monarchique et national , l’opposition royaliste , repoussée jusquelà avec une malheureuse persévérance par tous les
, ministères de la restauration , serait devenue , à cette époque difficile où son concours était si nécessaire , une puissance irrésistible à laquelle il aurait bien fallu que la monarchie confiât le soin de son salut. C’est de M. Delalot que l’on pouvait dire alors avec plus de raison que Mirabeau ne le disait de Syeyès : « Le silence de cet homme est une calamit&publique. ;>
Enchaîné dans les liens politiques du Journal des Débats , M. Hyde de Neuville , devenu ministre , négligea de faire prévaloir les principes et d’élever les hommes de son parti ; puni de son incurie par son inévitable disgrâce , il s’est relevé depuis par une conduite digne de son noble caractère.
Ce fut un singulier spectacle, pendant presque toute la durée de la restauration , de voir des ministres , la veille opposans, traiter le lendemain de criminelle l’opposition d’où ils étaient sortis. Ce ne sont point les attaques de l’opposition , mais bien les fautes des gouvernemens qui les perdent. Tant qu’on a le pouvoir en main et que ce pouvoir est armé d’une force morale qui lui est propre , on a tous les moyens possibles de le conserver. Il n’y a qu’à choisir entre les moyens de conservation ceux qui s’appliquent aux circonstances.
Régner , c’est vouloir ; mais vouloir en politique , c’est savoir. Et la science du gouvernement est simple; car elle consiste à respecter les élémens naturels de la société politique dans laquelle on vit, à ne pas tourner les forces de l’Etat contre lui-même en détruisant les principes conservateurs qui constituent son existence.
Depuis la restauration , la conduite de la légitimité a été un suicide de tous les instans. Cette légitimité a péri , et pour avoir abandonné les choses qui lui étaient propres , et pour avoir proscrit les hommes qui étaient à elle. La dernière révolution a trouvé la France vassale de Paris; maîtresse de Paris, elle la été de la France entière , de cette France qui était encore en i83o comme l avait faite l’usurpation de 1791. Qu’avait donc de mieux à faire la révolution que de laisser l’organisation des choses et même des hommes à peu près telle que la restauration l’avait prise et l’avait si imprudemment maintenue ? M. le maréchal Soult, qui s’y connaît , n’a-t-il pas dit, à la tribune de la Chambre des députés , qu’il n’aurait pu faire de meilleurs choix que ceux qu’il a trouvés dans les bureaux de la guerre ; choix si bons pour la révolution , que INI. le maréchal de Bourmont se proposait de leur en substituer d’autres plus convenables au service de la légitimité? N’a-t-on pas vu, dans les glorieuses, des commis de plusieurs ministères descendre en masse dans la rue et se joindre aux insurgés pour combattre les troupes du roi? Aussi, en ce moment, n’y a-t-il rien de changé en France , si ce n’est qu’il y a un roi de moins : et c’était véritablement, dans l’état révolutionnaire où les dépositaires du pouvoir légitime avaient entretenu le pays, tout ce dont la révolution avait intérêt à se débarrasser.