L’INSURRECTION RÉPUBLICAINE DE PARIS
(Juin l852.)
Les événemens réels se pressent autour de nous. Les royalistes de l’Ouest, fatigués de l’oppression qui pèse sur ces malheureuses contrées depuis le rétablissement du régime révolutionnaire , se sont armés pour défendre ia cause de Henri V. De son côté, la révolution de i83o a repris, dans Paris meme, ies formes les plus terribles de l’insurrection , pour renverser le roi élevé, il n’y a pas deux ans, sur les débris du trône qu elle venait de renverser.
Effrayé de cette coïncidence , le gouvernement du 7 août a tenté, pour en affaiblir l’effet, d’en altérer le caractère en l’exagérant. L’insurrection parisienne, si on voulait bien l’en croire , serait fondée sur un accord parfait entre ce qu’il appelle les carlistes , et que du moins il faudrait nommer les henriquinquistes , ou les légitimistes , et les républicains ; assertion frauduleuse démentie par les signes certains et la constante physionomie de ces nouvelles journées de barricades et de sang, où tout a été républicain
et rien que républicain , drapeau , cri de combat et combattans.
Cette bizarre prétention du juste milieu , dont je ne m’occuperai pas plus long temps , parce qu’une absurdité ne se réfute pas, atteste éminemment sa faiblesse, à l’instant même où l’apparence des événemens semble lui donner une sorte de droit de faire croire à sa force. Deux choses l’inquiètent : la nécessité qui l'a condamné à faire feu, dans la personne des républicains, sur la partie la plus énergique de la révolution
qui lui a donné lexercice de la puissance seuveraine ;
et cette force d’inertie des royalistes qui , n’ayant pas besoin de conspirer pour voir se réaliser leurs espé rances , ne conspirent pas , les mouvemens de la Vendée n’étant au fond qu’un soulèvement irrésistible d’une population opprimée contre ses oppresseurs, et n’offrant en réalité aucun de ces grands caractères d’une conspiration puissamment organisée pour renverser un gouvernement. L’étincelle pourra, selon le vent des circonstances , produire un incendie; mais en ce moment ce n’est qu’une étincelle.
Ceux qui exercent la puissance souveraine n’aiment, en général, ni leurs prédécesseurs, ni leurs successeurs; c’est à ce double titre que le gouvernement du 7 août déteste cordialement le royalisme. Il sait bien que les royalistes ne conspirent pas dans le sens réel et sérieux d’une action conspiratrice ; mais il voudrait qu’on les crût conspirateurs , afin de se donner, aux yeux de la France et de l’Europe, le mérite de leur défaite. Cette pauvre intention s’est principalement manifestée avec
les formes les plus niaises dans la manière dont ce faible gouvernement a voulu faire envisager une insurrection qui, en cas de succès , se serait terminée par la proclamation de la république , comme l’œuvre principalement du parti qui aspire après la restauration du trône de Henri V. On a tiré des coups de fusils et des coups de canon sur les républicains ; on voudrait faire croire que les coups ont porté sur les légitimistes qui n’étaient pas là , et qu’ils n’ont presque pas touché les républicains qu’on a quelque honte , après la reconnaissance qu on leur doit de la victoire si fructueuse de juillet i83o , d’avoir été obligé de traiter en ennemis en i832. A cela , que faire ? il faut bien que le juste milieu , comme tout ce qui existe , subisse en plein les conséquences de sa position. Voyons comment dans ces circonstances imminentes la révolution s’est traînée de faute en faute.
Un soulèvement produit par une intolérable oppression , et dont l’esprit royaliste est évident , a éclaté dans la Vendée. Les hommes de la révolution de juillet ont réclamé les rigueurs de l’état de siège contre les pays soulevés. L’état de siège est en opposition manifeste avec les lois existantes ; les chauds partisans de Tordre légal ont donc demandé une illégalité contre une opinion : aujourd’hui Paris est en état de siège , et ils invoquent le respect des lois !
Dans cette question importante le juste milieu, qui a tort contre les royalistes de la Vendée , est dans son droit contre les révolutionnaires de Paris. De quoi se plaindraient les révolutionnaires^ Ils ont réclamé Té-
tat de siège , malgré sa monstrueuse illégalité ; on le leur a donné.
A peine la révolution s est-elle montrée déloyale contre une opinion ennemie , qu’à l’instant elle a été punie de sa déloyauté. Le juste milieu qui n’a pas été non plus dans le vrai , devra nécessairement aussi porter la peine de ses fausses et illégales mesures. Puisqu’il a, dirai- je le bonheur, ou le malheur, de croire à sa puissance , je ne le blâmerai pas de chercher à la maintenir; mais au moins, dans ses efforts pour se défendre , aurait-il dû rester, autant qu’il était en lui, dans les conditions propres à la nature spéciale de son pouvoir.
Or, la première de ces conditions nécessaires , c’est la stricte légalité ; la seconde , c’est la déférence aux causes qui l’ont fait ce qu’il est. Déterminé à défendre son autorité contre l’insurrection vendéenne qui la lui contestait , le gouvernement du 7 août aurait pu , en conséquence , ordonner contre les pays insurgés la mise en état de siège , ou toute autre mesure équivalente , ma4s à la charge de motiver cet acte de rigueur sur l’urgence et de convoquer simultanément les Chambres à bref délai; car ce gouvernement ne doit jamais perdre de vue que ce sont les Chambres qui l’ont produit et non lui qui a produit les Chambres , et que , par conséquent , la hiérarchie constitutionnelle veut qu’il ne fasse rien de contraire aux lois et surtout à la constitution, sans invoquer le secours nécessaire de leur suprématie. Le gouvernement du 7 août a cru pouvoir mépriser, au contraire , et la source d’où il est né .
et la légalité qui est; la condition rigoureuse de son existence.
Sur ces entrefaites, l’insurrection républicaine de Paris, vaincue après un long et épouvantable combat par le juste milieu , est venue compliquer la question. Fier de sa victoire , le gouvernement du 7 août , au lieu de remonter vers la légalité , n’a fait que s’enfoncer plus profondément encore dans les bas-fonds de l’arbitraire. Il amis Paris en état de siège, comme il y avait mis plusieurs départemens de l’Ouest, exerçant avec les formes les plus acerbes une omnipotence qu’il ne tient pas de la loi , mais uniquement du droit de conquête. Maître de Paris, le gouvernement du 7 août l’a traité en pays conquis ; ce qui se conçoit peu aux yeux de la raison , de quelque côté que l’on envisage les choses. Par l’effet de ces mesures illégales, soit dans la capitale , soit dans la Vendée , le cours ordinaire de la justice est arrêté, la plus vitale de nos libertés , celle dont la détresse fut la cause la plus immédiate de l’insurrection qui a donné le trône au pouvoir de fait actuel, la liberté de la presse est suspendue pour plusieurs millions de Français , soumis à la juridiction militaire en vertu du droit canon.
Les ordonnances du mois de juin 1802 sur l état de siège renferment, et au-delà, les illégalités tant reprochées, dans les circonstances les plus difficiles, aux ordonnances du 25 juillet i83o. Celles-ci altéraient la constitution électorale des Chambres , mais du moins ordonnaient-elles la réunion de ces Chambres , élues au fond par des Français, dans un délai très-prochain;
avec les ordonnances de 1 832 , il n’est pas question de Chambres , il ne reste que le pouvoir absolu dans toute sa nudité. Le coup d’Etat de juillet soumettait les journaux à une surveillance civile ; celui de juin les courbe sous la censure des baïonnettes. Enfin les ordonnances du 25 juillet i83o avaient respecté l’action de la justice , cette sauvegarde indépendante des droits dés citoyens contre l’action de l’arbitraire ; en vertu des ordonnances de i832, les citoyens distraits de leurs juges naturels sont livrés à la juridiction du sabre.
Quand on repousse la révolte à coups de canon , et qu on la comprime par des mesures aussi illégales et aussi oppressives , on a fort mauvaise grâce à tenir la place d’un gouvernement frappé de déchéance pour avoir voulu se sauver par des moyens moins illégaux et moins oppressifs.
En i83o , il y avait une considération puissante en faveur du pouvoir dominant. Ce pouvoir régnait en vertu d’un droit qui lui était inhérent et d’où découlait toute l’action sociale , cette Charte meme , que , dans les circonstances difficiles où se trouvait l’Etat , il croyait avoir le droit de suspendre, puisqu’elle était son ouvrage. Ce n’était pas en vertu de la Charte de 1 8 1 4 que le pouvoir de i83o régnait sur la France ; c’était, au contraire , en vertu de ce pouvoir national et souverain que la Charte de 1814 existait.
Le pouvoir qui vient d’agir en souverain absolu en i832 , au contraire , n’est venu au monde que par la Charte qu’il a acceptée en i83o d’un pouvoir constituant improvisé, et ne vit que par elle. Il y a moins de
deux ans, une Chambre des députés saisie de fait de l’exercice de la souveraineté , a dit à ce qui est aujourd’hui le pouvoir dominant : Acceptez cette Charte et vous êtes roi. La Charte a été acceptée, et le roi des Français a été proclamé. La Charte reniée , il n’y a plus de roi des Français; oubien ce roi existe à titre nouveau en vertu de la conquête d’hier. Dans le sens de la constitution de i83o, il y aurait du moins une apparence de force morale ; dans le sens de la conquête, il ne reste que la force matérielle toute sèche, avec ses victoires du jour, si souvent effacées par les défaites du lendemain. Ce défilé est encore plus dangereux que l’autre.
Vous avez reconnu le peuple souverain, c est de cette souveraineté que vous dites tenir vos pouvoirs ; inclinez-vous donc devant sa volonté , au lieu de la combattre par le fer et par le feu. Tel est votre devoir
selon la voie politique dans laquelle il vous a plu
d’entrer. Ce peuple proclamé souverain n’a pas d autre moyen d’exercer sa souveraineté que l insurrec tion ; votre devoir est donc de respecter l'insurrection comme le signe de sa puissance , au lieu de la punir comme une révolte. Entre le peuple reconnu souverain et qui que ce soit au monde qui reconnaît cette souveraineté , il ne peut y avoir de révolte que du côté opposé à la volonté du peuple.
L’insurrection ne peut se taire que devant un pouvoir souverain et qui ne reconnaît d’autre souveraineté que la sienne. Tant qu elle aura en face le pouvoir qu elle aura fait , et qui lui-même ne saurait mé-
connaître la souveraine suprématie dont il est dépendant , elle se croira en droit de le traiter comme son oeuvre , et d’en disposer comme de chose quelle a faite et qu elle a pleine faculté de défaite selon sa fantaisie.
A compter de la nuit du 3 au 6 juin , il y a eu guéri e déclarée entre le peuple qui peut bien se croiie souvèrain, puisqu’on l’a proclamé tel, et le pouvoir de fait qui reconnaît cette souveraineté comme son unique origine ; entre l’insurrection et le gouvernement né de l’insurrection. Les résultats d’une telle guerre , implacable comme un combat de famille , sont faciles à
prévoir.
La défaite des républicains , malgré tout ce qu’a présenté de brillant et d’énergique leur vigoureuse attaque , est venue sanctionner ce que j’ai dit dans le cours de cet ouvrage de leur valeur individuelle et de leur impuissance comme parti. Le cri de f ive la République! proféré dans le combat a tué les républicains. Derrière ce cri effrayant par les souvenirs de ()3 on a vu la guerre aux personnes et aux propriétés, et l’on s’est armé pour repousser un péril qui menaçait les intérêts les plus chers de l’homme.
J’ai dit, page 37 de cet ouvrage , que les difficultés de la position du gouvernement royal depuis 1828 s’étaient aggravées par le licenciement de cette garde nationale de Paris, - qui, en vue de la conservation « des propriétés, aurait eu en i83o la volonté et « certainement le pouvoir de maintenir l’ordre. » Tel a été en i832 le mobile de la conduite de la garde
nationale parisienne qui a défendu le trône de Louis- Philippe comme elle eut garanti le trône de Charles X. Les opinions ici 11e sont pour rien, les intérêts seuls dominent ; observation capitale et de toute vérité que le gouvernement du 7 août aurait grand tort de perdre de vue, et qui donnerait lieu à d’autres idées et à une autre attitude dans les cas tout différens où l’esprit du citadin ne serait pas travaillé par la crainte des maux sans nombre que présentent à son imagination effrayée les suites d’un mouvement populaire. Quant à la troupe de ligne , rien ne l’attirant vers la république, elle a dû ne pas hésiter dans cette circonstance à obqjr à ses chefs.
A l’impuissance solennellement vérifiée des républicainscomme parti, s’unit toutnaturellement l’impuissance du gouvernement du 7 août , développée par une victoire remportée sur un parti qui, par son énergie extrême, était sa seule ressource contre les attaques extraordinaires dont le menace chaque pas qu’il fait dans la route difficile où il est engagé ; cette victoire où tant de sang a coulé est un suicide. Depuis ces sanglans événemens, le gouvernement du 7 août est resté seul avec une armée en présence de deux ennemis intérieurs, revêtus de toutes les forces morales du pays, et de l’Europe qui redoute la nature de son pouvoir et qui voit sa détresse. En Angleterre même ce coup de collier du juste milieu contre les républicains de France , aura probablement un contre-coup favorable aux royalistes anglais. Au dehors comme au dedans de la France , juin i832 est le point de réaction de juillet i83o.
L’insurrection , au dire du gouvernement du 7 août, était plus carliste encore que républicaine ; et cependant , après avoir bien cherché et bien épluché , on n a trouvé que des républicains. Que faire alors? On avait déjà saisi dans la V endée et livré à la juridiction militaire M. Berryer fils ; on s’est avisé tout-à-coup de mettre la main sur MM. de Chateaubriand , de Fitz- .Tames et Hyde de Neuville , sans doute afin de compenser par la qualité des conspirateurs légitimistes ce qui manquait absolument par la quantité. Mais comme je ne connais pas d hommes moins portés aux conspirations que les grandes notabilités royalistes dont on a fait choix pour cette singulière manœuvre , il faudra bien en venir à reconnaître l’insurrection de juin pour républicaine et rien que républicaine , et à n’y voir qu’une querelle dès long-temps existante et non encore vidée entre les vainqueurs de juillet i83o qui ont fait la puissance vacante et les triomphateurs du 7 août qui ont pris la peine de s’en emparer; et alors le juste milieu se trouvera à découvert en présence de
toutes les difficultés qui le tuent.
Le génie est doué quelquefois d une admirable candeur. M. de Chateaubriand qui un instant a cru impossible que le gouvernement du 7 août pût décerner des mandats contre des hommes qui n’y auraient pas donné quelque espèce de sujet, peut reconnaître aujourd’hui , par son exemple , qu il lui faisait beaucoup trop d honneur.