‹ De l'intelligence (volume 2)Chapitre 15 sur 87 · Baillarger, Des hallucinations · texte numérisé non relu

Baillarger, Des hallucinations

CH. I. NATURE ET RÉDUCTEURS DE L'lMAGE 89

deux moments sont distincts : au premier moment, elle semble extérieure, située à telle distance de nous quand il s'agit d'un son ou d'un objet visible, située dans notre palais, notre nez, nos membres quand il s'agit d'une sensation d'odeur, de saveur, de douleur ou de plaisir local. « Les actes de conception et d'imagination *, dit très-bien Dugald Stewart, sont toujours accompagnés d'une croyance (au moins momentanée) à l'existence réelle de l'objet qui les occupe... Il y a très-peu d'hommes qui puissent regarder en bas du haut d'une tour très-élevée sans éprouver un sentiment de crainte. Et cependant leur raison les convainc qu'ils ne courent pas plus de risque que s'ils étaient à terre sur leurs pieds. » En effet, quand le regard plonge tout d'un coup jusqu'au sol, nous nous imaginons subitement transportés et précipités jusqu'en bas, et cette seule image nous glace, parce que, pour un instant imperceptible, elle est croyance; nous nous rejetons instinctivement en arrière, comme si nous nous sentions tomber en effet. Il faut donc admettre « que les objets imaginaires, lorsqu'ils absorbent l'attention, produisent, pendant ce tempslày la persuasion de leur existence réelle ». C'est pourquoi les personnes qui ont des images très-vives emploient, pour les exprimer, les mêmes mots que pour désigner les sensations elles-mêmes, et, pendant quelques secondes, prennent leurs images pour des nsations. « J'entendis une fois, dit Lieber, un préiicateur, homme de couleur, décrire les tourments de l'enfer. Avec une certaine éloquence, il passait de h description d'une torture à celle d'une autre; h la

l. D. stewart, Philosophie de l'esprit humain, I, 101.

fin, emporté par une émotion insurmontable, il ne put émettre, pendant plus d'une minute, qu'une succession de cris ou sons inarticulés K » Évidemment, pendant cette minute, sa vision mentale avait tous les caractères d'une vision physique; il avait devant lui son enfer imaginaire comme un enfer réel, et il croyait à ses fantômes du dedans comme à des objets du dehors. « Mes personnages imaginaires, m'écrit le plus exact et le plus lucide des romanciers modernes, m'affectent, me poursuivent, ou plutôt c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoison* nement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goût d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moimême, que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très-réelles, car j'ai vomi tout mon dîner, d

Un peintre anglais ^, dont la célérité était merveilleuse, expliquait de même son procédé : « Lorsqu'un modèle se présentait, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps ses traits sur la toile. Je n'avais pas besoin d'une plus longue séance ; j'enlevais la toile et je passais à une autre personne. Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais l'homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, où je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité, et, je puis même ajouter, avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps en temps la figure imaginaire et je me mettais à peindre ; je suspendais mon travail pour examiner

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