‹ De l'intelligence (volume 2)Chapitre 25 sur 87 · Urierre de Boismont, ibid., 33. Récit de NicoIaL · texte numérisé non relu

Urierre de Boismont, ibid., 33. Récit de NicoIaL

que dans ma maison ; elles étaient seulement moms fréquentes quand fêtais chez les autres. » C'étaient des hommes et des femmes qui marchaient d'un air affairé, puis des gens à cheval, des chiens, des oiseaux; il n'y avait rien de particulier dans leurs regards, leurs tailles, leurs habillements; « seulement ces figures paraissaient un peu plus pâles que d'ordinaire * . » Au bout de quatre semaines, leur nombre augmenta ; elles commencèrent à parler entre elles, à lui adresser la parole, et le plus souvent de petits discours agréables. Il distinguait fort bien ces hallucinations involontaires des images volontaires. Quand certaines figures de sa connaissance avaient ainsi passé devant lui, il essayait mentalement et de parti pris de les reproduire. « Mais, dit-il, tout en voyant distinctement dans mon esprit deux ou trois d'entre elles, je ne pus réussir à rendre extérieure l'image intérieure... Au contraire, quelque temps après, je les apercevais de nouveau quand je n'y pensais plus. » — C'est que le réducteur spécial manquait dans l'hallucination ; au contraire, il agissait dans l'attention ordinaire et par cela seul que cette attention était ordinaire. Dans le premier cas, l'image, qui surgissait d'elle-même, spontanément, sans liaisons ni précédents visibles, avec

1. M. Brierre de Boismont {ibîd., 240) cite le récit d'une autre personne qui, pendant une pneumonie, eut des hallucinations semblables, en gardant, comme Nicolaï, toute sa raison.

tt Quelquefois les figures se montraient tout d'un coup; mais le plus souvent elles ne se distinguaient que dans un second temps, comme si elles eussent traversé un nuage avant de se faire voir dans tout leur éclat. Chaque figure restait visible cina ou six secondes, puis disparaissait en s'affaiblissant par degrés, jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'une vapeur opaque, sombre, au milieu de laquelle se dessinait immédiatement une autre figure. »

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une puissance toute personnelle et automatique, annulait le réducteur spécial : dans le second cas, l'image, qui surgissait par un effort du groupe équilibré d'idées et de désirs que nous appelons nous-mêmes, laissait le réducteur spécial faire son office. — Au bout de deux mois environ, pour suppléer à la saignée omise, on appliqua des sangsues au malade, et il vit les sensations normales reparaître, non pas subitement, mais par portions et par degrés. « Durant l'opération, dit Nicolaï, ma chambre se remplit de figures humaines de toute espèce. Cette hallucination dura sans interruption de onze heures du matin à quatre heures et demie, époque à laquelle ma digestion commençait. Je m'aperçus alors que les mouvements des fantômes 1^ devenaient jj^ws lents. Bientôt après, ils commencèrent [à pâlir; à sept heures, ils avaient pris une teinte mche ; leurs mouvements étaient très-peu rapides, loique leurs formes fussent aussi distinctes qu'au- )aravant. Peu à peu, ils devinrent plus vaporeux, parurent se confondre avec Vair, tandis que quelques iarties restèrent encore visibles pendant un temps 'considérable. A huit heures environ, la chambre fut entièrement débarrassée de ces visiteurs fantastiques. »

Quand, dans le sommeil, au milieu d'un rêve intense, nous sommes subitement réveillés, nous éprouvons une impression plus courte, mais semblable. J'ai vu souvent alors, pendant un instant fugitif, Timage pâlir, se défaire, s'évaporer ; quelquefois, en ouvrant les yeux, un reste de paysage, un pan de vêtement semblait encore flotter sur les chenets ou sur le fond noir de l'ûtre. — De môme, dans la guérison de Nicolaï, les portions de raur ou de meubles

couvertes par les fantômes réussissent peu à peu à faire leur effet normal. La sensation qu'elles doivent exciter en ébranlant le nerf, et de là l'encéphale, n'est plus paralysée. Cette sensation reprend d'abord une portion de son énergie et lutte à forces égales contre l'image ; car, si le fantôme est encore présent, il est vaporeux, et le meuble ou le mur est entrevu vaguement derrière lui. Bientôt un fragment de la sensation reprend toute sa prépondérance ; une jambe ou une tête de fantôme disparaît, par la réapparition du morceau de meuble qu'elle cachait. Puis la sensation tout entière se trouve restaurée et complète, les fantômes se sont évanouis, il n'en reste plus que l'image intérieure capable de fournir à la description.

On voit ici très-nettement la liaison de la sensation et de l'image ; c'est un antagonisme, comme il s'en rencontre entre deux groupes de muscles dans le corps humain. Pour que l'image fasse son effet normal, c'est-à-dire soit reconnue comme intérieure, il faut qu'elle subisse le contre-poids d'une sensation ; ce contre-poids manquant, elle paraîtra extérieure. Pareillement, pour que les muscles gauches de la face ou de la langue fassent leur effet normal, il faut que les muscles droits correspondants soient intacts ; ce contre-poids manquant, la face ou la langue sont tirées du côté gauche ; la paralysie des muscles d'un côté amène de l'autre une déformation, comme l'affaiblissement ou l'extinction des réducteurs de Timage amène une hallucination.

Règle générale : Dans le même sens, et en général de sens à sens, les sensations normales se tiennent. On en a vu des preuves nombreuses dans les cas cités. Quand l'attention se reporte sur une sensation nor-

maie, c'est-à-dire quand cette sensation reprend sa prépondérance ordinaire, il y a des chances pour que les autres sensations annulées reprennent aussi leur ascendant. Le malade que la clarté d'une bougie délivre à l'instant de ses illusions, le malheureux dont les voix se taisent lorsque la conversation devient intéressante, l'aliéné qu'une brusque affusion d'eau froide ramène à son bon sens, sont guéris pour un temps plus ou moins long par l'énergie plus ou moins durable restituée au réducteur spécial. Pareillement, dans une paralysie faciale, le visage déformé par la rétraction des muscles gauches reprend sa forme ordinaire, si l'application de l'électricité rend peu à peu leur force aux muscles droits.

Par une conséquence des mêmes principes, on obtient en d'autres cas la guérison par un procédé inverse : ce sont ceux où le malade est poursuivi, non pas d'hallucinations, c'est-à-dire d'images capables d'annuler la sensation normale qui devrait leur faire contre-poids, mais d'illusions, c'est-à-dire d'images provoquées par la sensation normale, et si fortes, si précises, si absorbantes, qu'une sensation extérieure effective n'aurait pas un plus grand ascendant. Il suffit souvent que le sujet soit dans un état d'excitation et d'attente pour qu'une sensation, qui, s'il était calme, serait accompagnée d'images médiocrement vives, communique aux images cette netteté et cette énergie extraordinaires ^ « Tout l'équipage d'un navire fut effrayé par le fantôme du cuisinier qui était mort quelques jours auparavant. Tous le virent distinctement. Il allait sur l'eau en boitant de la façon tout à

1 D' Moore, Tke power of the soûl over the body.

fait particulière à laquelle auparavant on le reconnaissait, car une de ses jambes était plus courte que l'autre. Un peu après, il se trouva que ce cuisinier si parfaitement reconnu était un débris flottant d'un vieux navire naufragé. » Ces marins superstitieux, qui avaient présente et récente dans l'esprit l'image de leur camarade et de sa démarche, avaient tous eu, sans se concerter, la même illusion à l'aspect des mouvements inégaux de l'épave, et, pour bâtir, leur imagination avait trouvé un fondement dans une sensation.

Ce que la crédulité avait fait, la maladie peut le faire. On voit des aliénés qui, léchant un mur, croient sentir la saveur d'oranges délicieuses, ou qui, mangeant un fruit sain, le trouvent infect et empoisonné, qui, regardant une personne, la prennent avec persistance pour une autre, qui voient les meubles de leur chambre remuer, grandir, prendre une figure fantastique et effrayante ^ Dans ce cas, il arrive souvent qu'en supprimant la sensation normale qui est le point de départ de l'illusion, on supprime l'illusion elle-même, et le réducteur spécial se rencontre non plus dans la prédominance, mais dans l'absence de toute sensation 2. « D..., âgé de soixante-quinze ans, sain d'esprit, rentre un jour chez lui, efl"rayé de mille visions qui le poursuivent. De quelque côté qu'il regarde, les objets se transforment en spectres qui représentent tantôt des araignées monstrueuses qui

i. Brierre de Boismont, 777, ibid. — C'est le cas de don Quichotte : la sensation de deux grands tourbillons de poussière provoque en lui l'image et, par suite, la sensation de deux armées.

2. Griesinger, Traité des maladies mentales^ 103. Divers exemples.

SD dirigent vers lui pour boire son sang, tantôt des militaires avec des hallebardes. On le saigne au pied : les visions persistent, accompagnées d'insomnies opiniâtres ; on lui applique un bandeau sur les yeux ; aussitôt elles cessent, et reviennent dès qu'on ôte le bandeau, jusqu'à ce que le malade le garde sans interruption pendant toute une nuit et une partie du jour. A partir de ce moment, le malade ne vit ces fantômes qu'à de longs Intervalles, et au bout de quelques jours ils disparurent complètement. Le malade n'a •pas eu de rechute. » Ici, au lieu de fortifier le réducteur spécial, on a supprimé l'excitateur spécial, et obtenu le même succès par un moyen opposé.

Dans une observation très- curieuse faite par le D'" Lazarus sur lui-même, on voit non moins nettement comment la sensation excitatrice, tour à tour présente ou absente, provoque et supprime tour à tour l'illusion. « Par une après-midi bien claire, j'étais sur la terrasse du Kaltbad au Rigi, cherchant à l'œil nu le Waldbruder, un rocher qui s'élance du milieu du gigantesque mur des montagnes environnantes, au sommet desquelles on aperçoit comme une couronne les glaciers de Titlis, d'Uri-Rothstock, etc. Je regardais tour à tour avec l'œil nu et avec la lunette d'approche ; je le reconnaissais très-bien avec la lunette, mais je ne pouvais le distinguer avec l'œil nu. Pendant une durée de six à dix minutes, j'avais tendu mon regard vers les montagnes dont la cou leur, selon les diverses altitudes et profondeurs, flottait entre le violet, le brun et le vert sombre, et je m'étais en vain fatigué lorsque je cessai et m'en allai. Au môme instant, je vis (je ne puis me rappeler si c'est avec les yeux ouverts ou fermés) un de mes

amis absents, comme un cadavre, devant moi. — Je dois remarquer ici que, depuis beaucoup d'années, j'avais l'habitude de noter par écrit tout groupe de représentations qui, en songe ou pendant la veille, surgissait avec une force, une précision, une netteté particulières et s'imposait à moi avec cette sorte de vivacité qui fait considérer une telle représentation comme un pressentiment. Je dois de plus faire observer que jamais je n'ai eu le bonheur de voir un de ces pressentiments s'accomplir, quoique souvent les miens fussent aussi soudains, aussi clairs, aussi inexplicables en apparence qu'on peut le souhaiter. En outre, ce qui se comprend très-bien chez un psychologue, j'ai contracté l'habitude de remonter en arrière après ces incidents et de suivre à partir d'eux tout le courant des représentations antécédentes. Assez souvent, j'ai réussi à expliquer, par les lois connues de l'association des idées, comment le pressentiment avait pu s'insérer dans la série des pensées que j'avais alors.

€ Dans Toccasion dont il s'agit, je me fis donc aussitôt cette question : Comment en suis-je venu à penser à mon ami absent? — Quelques secondes s'étant écoulées, je ressaisis le fil de mes pensées, qui avait été rompu par ma recherche du Waldbruder, et, avec la plus grande facilité, je trouvai que l'idée de mon ami, par une nécessité très-simple, avait dû s'introduire dans la chaîne de mes pensées. Le souvenir que j'avais eu de lui se trouvait ainsi expliqué naturellement. — Mais il y avait en plus cette circonstance qu'il m'était apparu comme un cadavre. Pourquoi cela? — En ce moment, soit pour mieux réfléchir, soit parce que mes yeux étaient fatigués, je fermai les yeux, et tout d'un coup je vis tout le champ de

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ma vue, sur une étendue considérable, couvert de la même couleur cadavérique, le gris jaune-vert. Aussitôt je considérai cela comme le principe de l'explication cherchée, et j'essayai de me représenter aussi d'autres personnes, par la mémoire. Et de fait, celles-ci également m'apparurent comme des cadavres; debout, assises, comme je les voulais, elles avaient aussi une couleur de cadavre. — Du reste, toutes les personnes que je voulais voir ne m'apparaissaient pas à l'état de fantômes sensibles ; de plus, les yeux ouverts, je ne voyais plus les fantômes, ou du moins je ne les voyais que s'évanouissant et indéterminés de couleur. — Je cherchai alors comment les fantômes des personnes se comportaient par rapport au champ visuel environnant et semblablement coloré, par quoi étaient tracés leurs contours, si le visage et les portions habillées étaient différents. Mais il était déjà trop tard, ou bien l'influence de la réflexion et de l'examen était trop puissante ; tout pâlit subitement, et le phénomène subjectif qui aurait pu durer encore quelques minutes avait disparu. — On voit clairement qu'ici un souvenir interne surgissant selon les lois de l'association s'était uni avec une sensation consécutive de la vue. L'excitation excessive de la périphérie du nerf optique, je veux dire la longue sensation préalable [ue mes yeux avaient eue en contemplant la couleur de la montagne, avait provoqué par contre-coup une sensation subjective et durable, celle de la couleur complémentaire ; et mon souvenir incorporé à cette sensation subjective était devenu le fantôme à teinte cadavérique que j'ai décrite > On constate dans ce

Zur Lehre von den Sinnestauschungen. Berlin, 1867.

cas singulier Teffet maladif de la sensation. Présente, elle accroissait la force et la netteté d'une vague représentation ordinaire jusqu'à en faire un fantôme sensible. Absente, elle diminuait la force et la netteté de ce fantôme sensible jusqu'à le ramener à l'état ordinaire, c'est-à-dire à l'état de vague représentation.

Ainsi, dans tous les procédés par lesquels on combat l'exagération des images, il ne s'agit jamais que de rétablir un équilibre, non pas celui d'une balance où les deux plateaux sont de niveau, mais celui d'une balance où l'un des plateaux est plus bas que l'autre. A l'état normal de veille, le premier, qui contient les sensations proprement dites, est le plus pesant ; le se* cond plateau, moins pesant, contient les images proprement dites. Au premier instant, à l'état normal, les deux plateaux sont sur la même ligne ; mais tout de suite le premier, plus pesant, emporte l'autre, et nos images sont reconnues comme intérieures. Parfois, dans la maladie, un poids passe du premier plateau dans le second qui emporte le premier, et nous avons une hallucination proprement dite ; alors on est obligé de remettre de nouveaux poids, c'est-à-dire des sensations nouvelles, dans le premier, pour lui prendre sa prépondérance. Parfois ainsi un fil accroche un poids du second plateau à un poids du premier ; le premier ne peut plus descendre, et nous avons une illusion proprement dite ; le moyen précédent n'est plus de mise, ce serait vainement qu'on ajouterait de nouveaux poids ; il faut ôter du premier plateau le poids qui par son fil maintient de niveau les deux plateaux malgré l'inégalité de leurs charges. Dans le premier cas, on rétablit l'état normal en ajoutant des poids, dans le second en en retirant.

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V. Mais ce ne sont point là les seuls procédés efficaces; car, outre les poids constitués par les sensations, il y en a d'autres plus légers, qui néanmoins suffisent ordinairement et dans l'état de santé pour ôter à l'image son extériorité ; ce sont les souvenirs. Ces souvenirs sont eux-mênes des images, mais coordonnées et affectées d'un recul qui les situe sur la ligne du temps ; on en verra plus tard le mécanisme. Des jugements généraux acquis par l'expérience leur sont associés, et tous ensemble ils forment un groupe d'éléments liés entre eux, équilibrés les uns par rapport aux autres, en sorte que le tout est d'une consistance très-grande et prête sa force à chacun de ses éléments. — Chacun peut observer sur soi-même la puissance réductrice de ce groupe. Il m'est arrivé il y a quelques jours, dans un rêve parfaitement net et bien suivi, de faire une sottise ridicule et énorme; impossible de l'écrire; supposez à la place quelque chose de moindre, par exemple ôter gravement ses bottes et les poser sur la cheminée à la place de la pendule. C'était dans un salon que j'aime beaucoup ; j'en voyais distinctement les principaux hôtes, leurs habits, leurs attitudes; je leur parlais; la scène avait été longue, et l'impression si forte que j'aurais pu, un quart d'heure après, la conter dans tous ses détails ; j'étais mal à l'aise, et je sentais ma sottise en me demandant comment je pouvais la réparer. — A ce moment, le réveil commença et dura environ deux ou trois minutes. Les yeux étaient encore fermés, mais probablement, à la suite de quelque sensation de froid ou de mouvement réel, la conscience ordinaire rebaissait, quoique faiblement. Je fus d'abord étonné d'avoir fait cette gaucherie monstrueuse ; en d'autres

termes, le souvenir vague de mes actions précédentes surgissait et se trouvait en opposition avec le rêve ; ce souvenir se précisa et en amena d'autres ; la ligne du passé se reformait, et,, en même temps, au fur et à mesure, la sottise rêvée, ne trouvant de place pour se loger, disparaissait, s'évaporait. Puis vint ce jugement fondé sur des idées générales : « C'est un rêve. » A l'instant, et définitivement, l'image ridicule se distingua et se sépara des souvenirs affirmés, pour rentrer dans la région des purs fantômes. Je n'avais pas encore ouvert les yeux ; la sensation des objets présents n'avait pas fait son office, du moins elle ne l'avait fait que pour ranimer les souvenirs ordinaires et les jugements généraux; c'étaient ces jugements et ces souvenirs qui, par la fixité de leur ordre et par la cohérence de leur groupe, avaient opéré la réduction nécessaire et vaincu la tendance naturelle par laquelle l'image nous fait illusion.

Il y a des cas où cette répression est beaucoup plus lente. M. Baillarger rêva une nuit que telle personne était nommée directeur d'un certain journal; le matin, il croyait la chose vraie et en parla à plusieurs personnes, qui apprirent la nouvelle avec intérêt; toute la matinée, l'effet du rêve persista, aussi fort que celui d'une sensation véritable; vers trois heures seulement, comme il montait en voiture, l'illusion se dissipa; il comprit qu'il avait rêvé; ainsi le groupe réducteur n'avait repris son ascendant qu'au bout d'une demi-journée. — A cet égard, la minutie et l'intensité d'une image volontaire ont parfois la même puissance que le rêve. On en trouve plusieurs exemples dans la vie de Balzac, de Gérard de Nerval, d'Edgar Poe et d'autres grands artistes. Un jour, Bal-

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zac décrit avec enthousiasme chez Mme Delphine Gay un superbe cheval blanc qu'il veut donner à Sandeau ; quelques jours après, il croit l'avoir donné effectivement, en demande des nouvelles à Sandeau lui-même; probablement, devant l'étonnement et les dénégations de son ami, il cessa de croire à son cadeau.

D'autres fois, le groupe réducteur affaibli ne suffit pas pour réprimer une image même ordinaire. « Un vieillard, dit M. Maury, avait beaucoup voyagé, mais lu encore plus de voyages qu'il n'en avait fait. Les souvenirs de ses pérégrinations et de ses lectures avaient fini par complètement se confondre; et tout cela se présentait à la fois à son esprit, lorsqu'il était étendu sur sa chaise longue ; il vous racontait gravement tout ce qu'il avait lu. Il vous disait par exemple qu'il avait été aux Indes avec Tavernier, aux îles Sandwich avec Cook, et que de là il était revenu à Philadelphie, où il avait servi sous Lafayette. Ce dernier fait était vrai. » L'idée de la chronologie et de l'ordre des siècles s'était effacée et ne faisait plus son office habituel.

A chaque instant, les personnes d'imagination vive sont obligées de faire les réductions que ce vieillard ne faisait plus; l'ordre général de leurs souvenirs, fortifié par l'adjonction de quelque remarque nouvelle, y suffit le plus souvent. Mais quand une image, acquérant une intensité extraordinaire, annule la sensation particulière qui est son réducteur spécial, l'ordre des souvenirs a beau subsister et les jugements ont beau se produire, nous avons une hallucination ; à la vérité, nous nous savons hallucinés, mais l'image n'en paraît pas moins extérieure; nos autres sensations et nos autres images forment encore un

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groupe équilibré, mais ce réducteur est insuffisant, car il n'est pas spécial *. — « Le docteur Gregory était allé dans le Nord par mer pour visiter une dame, sa proche parente, à qui il s'intéressait vivement et qui était dans un état avancé de consomption. En revenant de cette visite, il avait pris une dose modérée de laudanum pour empêcher le mal de mer, et il était sur une couche dans la cabine, quand la figure de la dame apparut devant lui d'une façon si distincte que sa présence actuelle n'eût pas été plus vive. Il était tout à fait éveillé et sentait pleinement que c'était un fantôme produit par l'opium en même temps que par son intense sentiment intérieur ; mais il fut incapable par aucun effort de bannir la vision. » En effet, la sensation qu'aurait dû produire en lui la paroi grise de la cabine était annulée pour toute la surface que paraissait couvrir ce fantôme, et il est bien clair qu'un raisonnement n'a pas l'effet d'une sensation. — Beaucoup de circonstances organiques ou morales, l'action du haschich 2^ du datura, de l'opium, le voisinage de l'apoplexie, diverses maladies inflammatoires, diverses altérations cérébrales, bref une quantité de causes plus ou moins éloignées ou prochaines peuvent ainsi fortifier telle image ou telle série d'images jusqu'à annuler la sensation spéciale répressive, et partant amener l'hallucination. — Mais, si dans tous ces cas l'illusion circonscrite par les réducteurs secondaires est à la fin détruite par le réducteur spécial, on rencontre un plus grand nombre de cas où le contraire

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