‹ De l'intelligence (volume 2)Chapitre 48 sur 87 · Landry, ibid, Longet, Traité de physiologie, II · texte numérisé non relu

Landry, ibid, Longet, Traité de physiologie, II

'ïfc.

220 LIVRE m. LES SENSATIONS

respiration , la circulation, l'accouplement ou rémission de la voix, celles que développent le vin, les médicaments, les diverses substances introduites dans la circulation, outre cela toutes les sensations spontanées, picotements, démangeaisons, frissons, toutes les douleurs variées et difficiles à définir qui servent de symptômes dans les maladies, toutes les sensations de tact spécial et plus délicat, comme celles qu'on rencontre à la conjonctive, sur la langue et dans l'intérieur des narines, toutes les sensations de tact général et émoussé, comme on en trouve à la surface d'une plaie d'amputation récente. Vous y verrez des sensations de contact, de froid ou de chaud, de plaisir ou de douleur, plus ou moins obscures, plus ou moins mal délimitées , plus ou moins irradiées , les mêmes en somme, mais diversifiées par leur emplacement, l'ordre de leurs phases et le degré de leur intensité *.

1. Quantité de sensations qui nous semblent avoir un type spécial et sui genevis sont composées de sensations élémentaires de contact. « Si on enduit, dit M. Landry, une surface polie d'une légère couche de talc, et qu'on engage une personne non prévenue à y promener la pulpe du doigt, elle croit toucher un corps gras ou huileux.,.. » — Soit une table de marbre où l'on a semé des gouttes d'eau. Quand, les yeux fermés, on pose tour à tour la pulpe d'un doigt siu* les points secs et sur les points mouillés, on ne les distingue pas les uns des autres. Il n'y a donc pas ici de sensation spéciale de l'humide ni du visqueux, mais une sensation composée de contact. « Cette sensation, dit M. firatiolet, se développe quand la peau se détache d'une chose qui lui est odhércnte, comme le serait par exemple un corps enduit de diachylon. Elle est surtout vive et distincte au moment où, l'adhérence cessant, la peau, d'abord tiraillée, revient brusquement sur elle-même. De cette sensation, quand elle est forte , résulte l'idée de viscosité, et, quand elle l'est infiniment peu , celle d'humidité. L'idée opposée de sécheresse résulte d'un défaut absolu d'adhérence. Cela est si vrai que la main plongée dans l'eau ne perçoit point l'humidité, non plus que, plongée dans l'huile, elle ne perçoit l'oléagineux. En effet,

Nous n'y découvrons point d'autres éléments, et, par cette première réduction, nous ramenons les sensations tactiles à trois types et seulement à trois.

Non-seulement ceux-ci sont distincts, mais ils sont séparables : chacun d'eux, du moins dans les sensations de la peau, peut être aboli isolément, les deux autres étant conservés ^ — En certains cas, la sensation de douleur est seule abolie. Les malades peuvent éprouver encore les autres sensations cutanées, celles de chaleur, de contact, de chatouillement, reconnaître l'attouchement d'un doigt, le frottement d'une barbe de plume, le contact d'une épingle; mais, si au même endroit on enfonce l'épingle, la douleur ne se produit pas. a: Je sens bien, dit l'un d'eux, que vous me piquez, que vous me pincez, mais vous ne me faites pas de mal. » Cela va si loin que parfois l'application d'un cautère rougi à blanc ne provoque aucune douleur. A l'hôpital Saint- Antoine , une jeune fille hystérique, ayant pris dans sa main une boule d'eau bouillante, ne s'aperçut de son imprudence qu'en voyant plus tard de grosses cloches lever sur sa main. — Chez d'autres malades, la sensation de chaleur ou de froid est la

les corps qu'une couche intermédiaire d'eau fait adhérei" n'adhèrent plus quand ils sont plongés dans l'eau ; de môme, des corps plongés dans l'huile.... La peau peut recevoir des impressions par les deux faces, l'une superficielle, l'autre profonde. La sensation de pression commence quand la sensibilité de la face ]irofonde entre enjeu. » (Gratiolet, Anatomie comparée du

'/stème nei'veuxy II, 409. — Landry, Paralysies, 159, 179.) 1. Beau, Archives générales de médecine, janvier 1848. — De-

icour, thèse, janvier 1850. — Landry, Recherches sur les sen-

otions tactilea. — Traité des paralysies. — Axenfeld, Des né' r roses, 332.

Cette séparation n'a pas été constatée pour les sensations des Mf-rfs musculaires ; quand l'une d'elles est aboliei toutes les

litres le sont aussi.

iéIm-.

seule qui manque. « Je sens, dit alors le malade, la forme et la consistance du corps qui me touche, mais je ne saurais dire s'il est chaud ou froid. » — Chez d'autres enfin, la sensation de contact disparaît seule. Par exemple, le malade ne sent pas les petits corps qu'on lui met entre les extrémités de deux doigts ; (( cependant, dansles mêmes points, les piqûres, même les plus superficielles, sont très-bien senties. » — D'autre part, chaque type de sensation peut subsister seul, les deux autres étant abolis. Certains malades, qui n'éprouvent plus les sensations de douleur ni de température, éprouvent encore sur les mêmes points celles de contact. D'autres, plus nombreux, n'éprouvent plus les sensations de douleur et de contact, mais seulement celles de température. D'autres enfin, qui éprouvent encore celles de douleur, n'éprouvent plus celles de température et de contact. Il est clair que chacun des trois types de sensation a des conditions propres qui, étant abolies ou conservées isolément, entraînent son abolition isolée ou sa conservation isolée.

Parmi ces conditions , l'expérience en a dévoilé quelques-unes. Si l'on refroidit un membre jusqu'à un certain degré déterminé, il conserve la sensation de contact, mais n'éprouve plus celle de douleur; par exemple, ce appliquez autour d'un genou, pendant trois minutes, un mélange composé de deux parties de glace pilée et d'une partie de sel marin, la peau devient exsangue, et vous pouvez y faire des cautérisations transcurrentes sans que le malade perçoive d'autre sensation que la pression du fer. » Ainsi, la sensation de douleur est sujette à une condition particulière ; pour qu'elle se produise, il faut que la cir-

culation du sang, et partant les désassimilations et les assimilations moléculaires du nerf, se lassent avec un certain degré de vitesse. A un degré moindre, le nerf n'est plus capable de ce type spécial d'action qui éveille la sensation de douleur, quoique à ce degré il soit encore capable de ce type spécial d'action qui éveille la sensation de pression et de contact. — On voit que la sensation de douleur exige pour se produire une condition de plus que la sensation de contact ; d'où il suit qu'elle peut être abolie aisément sans entraîner l'abolition de la sensation du contact, et que le contraire n'est pas vrai ; ce qui est conforme à l'expérience. Très-souvent, les malades qui ont perdu les sensations de douleur conservent les sensations de contact. Très-rarement, les malades qui ont perdu les sensations de contact gardent encore celles de douleur *. Cet exemple nous met sur la voie de l'explication qui nous manquait. En effet, nous n'avons pas besoin de supposer avec plusieurs physiologistes qu'il y a trois sortes de nerfs chargés de nous transmettre, les uns l'impression du contact, les autres l'impression du froid et du chaud, les autres l'impression de la douleur, chacune de ces trois classes de nerfs pouvant être paralysée isolément et nous retrancher ainsi une sorte de sensation, sans que pour cela les deux autres soient abolies. La seule chose que les faits attestent, c'est que les trois sortes de sensations ont des conditions spéciales, et que ces conditions peuvent être détruites isolément. — Quelles sont ces conditions? On

^. Axenfr'ld, ilnd., 332. — « L'invcrao s'observe rarement : lorsque le tnct est aboli, du uiôuie coup la douleur se perd, ou, en (l'nulres termes, rexistence «le raiiestliésie proprement dite implique presque toujours celle de l'analgésie. »

peut en concevoir de plusieurs sortes. — Elles peuvent être anatomiques : telle est la réponse des physiologistes précédents, de Landry, de Brown-Séquard, de Lhuys. En effet, il suffit, pour expliquer ces abolitions isolées, qu'il y ait trois sortes de nerfs ; cette solution parle aux yeux ; on est tenté de l'adopter. Mais il y en a d'autres; car, de ce qu'il y a une condition spéciale, il ne suit pas forcément que cette condition soit la présence d'un nerf spécial. — Deux autres explications sont possibles. En premier lieu, la condition peut être un état spécial du même nerf, ce qui semble le cas dans l'expérience où le genou refroidi devient exsangue. En second lieu, la condition peut être un état spécial des parties qui environnent le nerf et à travers lesquelles l'excitant extérieur agit sur le nerf ; en ce cas, le même nerf, soumis au même excitant extérieur, transmettrait des sensations différentes, selon que les parties intermédiaires entre lui et son excitant seraient en des états différents. Ce sont là des solutions plus abstraites, mais elles s'accordent mieux avec les faits.

A cet égard, des expériences de Weber me paraissent concluantes i. — Trempez dans l'eau froide un

1. Article Tastsinn, 498, dans le Handbuch der Physiologie de Rudolf Wagner.

Cf. Fick, Anatomie und Physiologie der Sinnes Organe, 28, 30, 42, 43. D'après la structure anatomique des organes tactiles, il indique, par approximation et par hypothèse, les divers types d'action qui, dans le même nerf, excitent en nous des sensations différentes, la sensation de chaleur ou de froid, celle de pression ou de contact. « Il est vraisemblable que l'excitation des nerfs, dans la sensation de chaud et de froid à la périphérie sensible de la peau, n'est point développée immédiatement par un changement de température de la substance nerveuse ellemême, mais par des changements simultanés qui surviennent dans les relations mécaniques des corpuscules terminaux. »

gros tronc nerveux, le nerf cubital, par exemple, à l'endroit où il fait saillie entre les deux os du coude ; selon une loi bien connue, vous reportez dans l'avantbras et dans les deux derniers doigts de la main la sensation que l'action nerveuse située aux environs du coude vous fait éprouver; or, cette sensation n'est point celle du froid; vous n'éprouvez que de la douleur. Par conséquent, lorsque vous avez une sensation du froid, ce n'est point l'action immédiate du froid sur le nerf qui vous la donne ; car tout à l'heure vous ne l'avez point eue, lorsque le froid agissait immédiatement sur le nerf cubital. Pour que vous l'ayez, il faut que le froid agisse indirectement, c'est-à-dire à travers certains alentours du nerf, certains organes disposés pour cela; ce sont eux qui agissent directement sur le nerf; le froid les modifie, et leur modification imprime au nerf un type spécial d'action qui éveille en nous la sensation spéciale de froid. — Au contraire , détruisez isolément dans ces alentours, et sans paralyser le nerf, la propriété qu'ils ont d'imprimer au nerf ce rhythme d'action; nous n'aurons plus la sen- ■ttion spéciale de froid; quand alors le froid

mdra agir sur le nerf, il n'éveillera plus en nous la sensation spéciale de froid , mais seulement, comme tout à l'heure lorsqu'il agissait sur le nerf cubital, la sensation de douleur. C'est le cas pour certains malades. A ce sujet M. Axenfeld m'écrit : « Chez les ataxiques, qui sont parmi les moins sensibles anesthésiques, j'ai souvent constaté que le froid

lit désagréable sans être apprécié comme froid.

Cela fait mal! » Voilà tout ce qu'ils disent quand on les interroge sur le caractère de leur perception. » — On arrive à la même conclusion en considérant les

sensations des personnes dont le corps, à la suite d'une amputation ou de quelque autre plaie, présente une large cicatrice. « Les parties de la peau, dit Weber, où les organes tactiles ont été détruits et ne se sont pas complètement reproduits, ne peuvent pas distinguer la chaleur et le froid. » — Des expériences semblables indiquent pour la sensation de pression des intermédiaires semblables. Pressez avec le doigt le nerf cubital entre les deux os du coude; vous n'éprouverez pas dans les doigts et l'avant-bras une sensation de pression, mais seulement une sensation de douleur sourde. « Partant, dit encore Weber, la sensation de pression et le discernement de ses degrés si nombreux et si différents ne sont possibles que lorsque la pression agit sur les organes du tact, et à travers eux, sur les extrémités des nerfs tactiles ; cette sensation ne naît point quand les nerfs tactiles sont directement comprimés. » — Par conséquent la sensation de pression a pour condition spéciale, non pas la pression du nerf, mais une certaine modification de certains organes ou alentours du nerf. Détruisez isolément ces organes ou supprimez isolément la capacité qu'ils ont de subir cette modification; la sensation de pression sera abolie isolément.

• Ainsi dans tous les cas, ce qui s'éveille en nous, c'est un type spécial d'action pour le nerf, et ce qui! éveille dans le nerf ce type spécial d'action, c'est unej modification spéciale de ses appendices et de ses dépendances. — Par conséquent, pour expliquer les trois sortes de sensations tactiles, et pour comprendre] qu'elles peuvent être abolies isolément, nous n'avons] pas besoin de supposer qu'elles sont excitées en nouî par des nerfs distincts et de trois espèces différentes jj

c'est là une hypothèse gratuite que nulle vivisection, nulle observation micrographique n'a confirmée. Il suffit d'admettre que le même nerf ou le même groupe de nerfs est capable de plusieurs types ou rhythmeâ d'action différents, et que chacun de ces rhythmes est provoqué directement par la modification spéciale que les agents extérieurs impriment aux alentours du nerf, soit aux tubes qui le contiennent, soit au sang qui le baigne, soit à tout autre de ses accompagnements intérieurs.

Quant aux différences de ces rhythmes, il n'est pas impossible de s'en faire une idée. « Chaque filet nerveux du toucher ne peut, dit Fick, transmettre qu'une seule et même sensation, laquelle n'est capable que de degrés.... Mais les excitants extérieurs ordinaires n'atteignent point des filets élémentaires isolés; ils atteignent un groupe de filets pris ensemble. On peut supposer que la chaleur atteint les éléments nerveux dans un autre ordre que la pression. » — « De fait, plus on s'approche d'une sensation vraiment élémentaire, plus la différence entre la sensation de température et celle d'un excitant mécanique semble s'évanouir. Par exemple, on distingue à peine la piqûre d'une fine aiguille et l'attouchement d'une étincelle de feu. » — Autre analogie : on sait que, portées à un certain degré, les sensations de chaleur et de froid, comme celles de pression, se changent en douleur pure. — « Enfin posez sur la peau un corps mauvais conducteur, par exemple un papier percé d'un trou de deux à cinq millimètres de diamètre; à travers ce trou touchez la peau, tantôt avec un excitant mécanique, comme une pointe de bois, un pinceau ou un flocon de laine, tantôt avec un excitant

calorifique, comme le rayonnement d'un morceau do métal échauffé; » les deux sensations, ainsi limitées à ce minimum d'éléments nerveux, sont si semblables que très-souvent le patient juge que celle du contact est une sensation de chaleur et que celle de chaleur est une sensation de contact. — Au contraire, lorsque les éléments nerveux sont en grand nombre, c'est-àdire lorsqu'un large morceau de peau subit les mêmes épreuves, la même confusion n'a pas lieu. — Évidemment, ici commue ailleurs, la sensation ordinaire est un total ; et, ici comme ailleurs, deux sensations totales peuvent être en apparence irréductibles l'une à l'autre, quoique leurs éléments soient les mêmes; il suffit pour cela que les petites sensations composantes difèrent par le nombre, la grandeur, l'ordre ou la durée ; leurs totaux forment alors des blocs indivisibles pour la conscience, et semblent des données simples, différentes d'essence et opposées de qualité.

Très-probablement, la sensation de douleur n'est qu'un maximum ; car toutes les autres, celles de pression, de chatouillement, de chaud, de froid se transforment en elle quand on les accroît au delà d'une certaine limite. — Très-probablement la sensation de pression ne diffère de la sensation de contact que parce que dans la pression « les corpuscules terminaux du système profond sont, en outre, intéressés, et que dans le contact ils ne le sont pas * ». — Trèsprobablement, la sensation de chatouillement n'esl

1. Voir Fick et Gratiolet aux endroits indiqués. Les cicatrices n'ont plus la sensation de température, n'ont qu'une sensation obtuse de contact, et ont encore la sensation de pression. C'est que les corpuscules terminaux épithéliaux leur manquent, tandis que les corpuscules profonds de Pacini sont encore présents.

qu'un excès de la sensation de contact; car, m'écrit M. Axenfeld, « je l'ai toujours trouvée abolie en même temps que le tact. y> Et, de fait, quoique produite par un contact en apparence faible, elle est produite par un contact effectivement excessif; la barbe de plume ou le bout de fil qui, promené lentement sur la joue ou le nez , effleure imperceptiblement l'extrémité d'une papille nerveuse, provoque visiblement un ébranlement considérable dans la molécule terminale de la papille; car la sensation est très-vive et survit plusieurs secondes à l'attouchement. Le changement d'équilibre qu'elle indique dans le nerf est donc bien plus grand et bien plus lent à disparaître que lorsqu'une pression refoule uniformément un groupe entier de papilles; si alors le déplacement total des chairs est beaucoup plus grand, le déplacement relatif des molécules iierveuses est beaucoup moindre. C'est pourquoi, si la sensation finale a bien moins d'étendue, elle a bien plus de vivacité.

En somme, tout ce que l'observation nous montre dans les nerfs du toucher, ce sont des systèmes différents de déplacements moléculaires transmissibles. Composés d'éléments semblables, ils constituent des types ou rhythmes dissemblables; indéfinissables pour nous dans l'état présent de la science, ils sont, comma tout déplacement, définissables en eux-mêmes par la vitesse, la grandeur et l'ordre de leurs éléments ; et nous pouvons admettre que, selon Tordre de leurs éléments, ils éveillent en nous tantôt la sensation de température, tantôt la sensation de contact ou de pression ; qu'au minimum de vitesse et de grandeur, ils éveillent en no .13 les sensations faibles de pression, de contact et de température; qu'au maximum de vitesse et do

230 LIVRE m. LES SENSATIONS

grandeur, ils éveillent en nous la sensation de douleur.

V. Tâchons de jeter sur tous ces "faits une vue d'ensemble. Une sensation dont nous avons conscience est un composé de sensations plus simples, qui sont elles-mêmes composées de sensations plus simples, et ainsi de suite. Ainsi la sensation d'un accord de tierce, ut mi, est composée de deux sensations simultanées de son, ut et mi. De son côté, la sensation dihd, comme celle de mi, est composée d'une sensation plus forte, celle d'wf ou de mi, et, en outre, d'autres sensations simultanées plus faibles, celles des harmoniques supérieures. Quant à cette sensation plus forte et à ces sensations plus faibles, elles sont composées chacune de sensations successives plus courtes, lesquelles, isolées, peuvent encore être aperçues par la conscience, et dont le nombre est égal à celui des ébranlements aériens divisé par deux. A son tour, chacune de ces petites sensations est composée de deux sensations élémentaires successives, lesquelles isolées ne sont pas aperçues par la conscience. Enfin, chacune de ces sensations élémentaires est elle-même une série infinie de sensations successives, également imperceptibles à la conscience, infiniment courtes, et croissantes d'un minimum à un maximum à travers une infinité de degrés intermédiaires. Le total est la sensation de l'accord ut mi, un composé du cinquième degré, comme tel produit en chimie organique. — Pareillement, la sensation du blanc est d'abord composée d'autant de sensations de blanc partielles et simultanées qu'il y a de filets nerveux mis en action sur la rétine. En second lieu, chaque sensation partielle de blanc est constituée par les sensations

CIIAP. lî. SENSATIOlSfS DES AUTRES SENS 231

simultanées de deux ou plus de deux couleurs complémentaires, par exemple le jaune et l'indigo. En troisième lieu, la sensation du jaune, comme celle de l'indigo, est composée des trois sensations élémentaires et simultanées de couleur, le rouge, le violet et le vert, chacune avec un degré particulier d'intensité. En quatrième lieu, chacune de ces trois sensations élémentaires est composée de sensations successives et continues de la même couleur, sensations encore perceptibles à la conscience et si nombreuses qu'il y en a au moins un million en une seconde. En cinquième lieu, chacune de ces sensations successives si prodigieusement courtes est, selon toutes les analogies, composée, comme celles du son, de sensations plus courtes encore et successives, comme les sensations primitives du son imperceptibles à la conscience. Enfin, si l'on suit jusqu'au bout les analogies, on arrive à concevoir la sensation excitée par chaque onde élémentaire éthérée sur le modèle de la sensation excitée par chaque onde élémentaire aérienne, c'est-à-dire comme une série infinie de sensations successives infiniment courtes et croissantes d'un minimum à un maximum à travers une infinité de degrés. Telle est la sensation du blanc, un composé du cinquième ou du sixième degré.

Cette analyse dégage trois principes importants. — Le premier est que deux sensations successives qui, séparées, sont nulles pour la conscience, peuvent, en se rapprochant, former une sensation totale que la conscience aperçoit. — Le second est qu'une sensation indécomposable pour la conscience, et en apparence simple, est un composé de sensations successives et simullanécs, elles-mêmes fort composées. — Le

troisième est que deux sensations de même nature et qui diffèrent seulement par la grandeur, l'ordre et le nombre de leurs éléments, apparaissent à la conscience comme irréductibles entre elles et douées de qualités spéciales absolument différentes. — Armés de ces trois principes, nous concevons la nature et la diversité des sensations des autres sens. D'après le second et le troisième, les odeurs qui, comme le blanc, paraissent des sensations simples, sont, comme le blanc, des sensations composées, et les diverses odeurs qui, comme les divers timbres, semblent irréductibles entre elles, sont, comme les divers timbres, des totaux qui, composés des mêmes éléments, ne diffèrent que par la grandeur, l'ordre et le nombre de leurs éléments. Nous concluons de même à l'endroit des saveurs et des sensations tactiles. — Mais ici une différence se présente. Nous pouvons faire à propos des saveurs et des odeurs un pas que nous ne pouvons faire à propos des sensations tactiles. Nous pouvons nous former une idée des sensations élémentaires qui constituent les odeurs et les saveurs, mais non des sensations élémentaires qui constituent les sensations tactiles. Nous constatons que l'antécédent spécial et immédiat qui met en action les nerfs olfactifs et gustatifs est un système de déplacements moléculaires; nous concevons que ce système de déplacements se traduit en eux par un système correspondant d'actions nerveuses, et se traduit en nous par un système correspondant de sensations élémentaires de saveur et d'odeur ; nous définissons jusqu'à un certain point ces sensations élémentaires inconnues en disant qu'elles correspondent aux mouvements moléculaires du travail chimique, comme les sensa-

lions élémentaires connues de l'ouïe ou de la vue correspondent aux ondes de l'ondulation aérienne et éthérée. — Rien de pareil pour le toucher; nous n'avons aucun moyen de déterminer ou de conjecturer le rhythme d'action que les nerfs tactiles reçoivent et transmettent aux centres nerveux. L'action élémentaire nerveuse et, partant, la sensation élémentaire tactile, restent hors de nos prises. Tout ce que nous savons, c'est qu'il y a une telle action et, partant, une telle sensation; car, quel que soit l'excitant, le nerf tactile et les centres auxquels il aboutit fonctionnent toujours de même et d'une façon qui leur est propre; leur rhythme d'action est spécial et ne change pas; la preuve en est que ce rhythme provoque toujours en nous la même sorte de sensations, et que cette sorte de sensations n'est provoquée que par lui.

Voilà de grandes lacunes; elles ne seront comblées que du jour où la physiologie sera assez avancée pour déterminer la forme et la vitesse du mouvement moléculaire dont la répétition constitue l'action nerveuse. En attendant, la théorie des sensations est comme un édifice dont une partie est achevée et une partie indiquée. — Mais cette construction incomplète suffit pour nous donner une idée de l'ensemble. Nous voyons que les innombrables sensations que nous rapportons à un même sens peuvent se ramener, pour chaque sens, à une sensation élémentaire dont les différents totaux constituent les différentes sensations de ce sens. Nous concevons, d'après les trois principes posés, que les sensations élémentaires des cinq sens peuvent être elles-mêmes des totaux composés des mêmes éléments, sans autre différence que celle du nombre, de l'ordre et do la grandeur de ces éléments,

et que, partant, comme les diverses sensations de l'ouïe ou de la vue, elles peuvent se réduire à un type unique. En ce cas, il n^ aurait qu'une sensation élémentaire capable de divers rhythmes, comme il n'y a qu'une texture nerveuse capable de divers types '. — Et de fait, quelle que soit la structure des nerfs et des centres nerveux dont l'action provoque une sensation, si diverse que vous supposiez cette structure, ce qui se transmet d'un bout à l'autre du nerf, jusqu'au dernier centre nerveux, n'est jamais qu'un déplacement moléculaire, plus ou moins rapide, plus ou moins grand, plus ou moins compliqué. Une particule avait telle situation par rapport aux autres ; cette situation change, rien de plus ; au bout de toutes les sciences qui traitent des corps, on n'aperçoit jamais que la mécanique; en sorte que les diverses actions nerveuses qui provoquent les diverses sensations ne peuvent être conçues que comme des systèmes de mouvements : ainsi toutes ces actions, diverses en quantité, sont les mêmes en qualité. —

1. Fick, Lehrbuch der Anatomie und Physiologie der SiJineS' organe, 5.

Der Erregungsvorgang, Tvelche Form er aucli iminer liaben mag, ist in allen nervôsen Elementen gleicher Art, also ins besondere, in allen Nervenfasern, derselbe, sei dieser Faser im Hirn , im Rûckenmark , oder in einem peripherischen Nervenstamm.... Indessen ist doch sehr warliscbeinlich, dass der Erregungsvorgang in den nervôsen Elementen in gewissen Drehungen oder Umgruppirungen electromotorischen Rlolecûlen bestelit.

Voyez aussi : De la vibration nerveuse et de l'action réflexe dans les phénomènes intellectuels, par le D"" Onimus. — Plusieurs physiologistes admettent que ce déplacement des mole cules nerveuses peut être comparé à une vibration, ou mouvement de va-et-vient. En tout cas, il s'agit d'un ordre de posi* lions qui s'altère, puis se rétablit.

Donc, d'après la correspondance connue entre la sensation et l'action nerveuse, les sensations diverses en quantité sont les mêmes en qualité; nous arrivons par la déduction au but que nous indiquait l'analogie. — Au fond de tous les événements corporels, on découvre un événement infinitésimal, imperceptible aux sens, le mouvement, dont les degrés et les complications constituent le reste, phénomènes physiques, chimiques et physiologiques. Au fond de tous les événements moraux, on devine un événement infinitésimal, imperceptible à la conscience, dont les degrés et les complications constituent le reste, sensations, images et idées. Quel est ce second événement, et l'un de ces événements est-il réductible à l'autre?

En attendant, nous touchons les fondements de notre connaissance, et nous pouvons évaluer leur solidité. — On a vu que nos sens sont des idiomes, dont quatre sont spéciaux et le dernier général. Une sensation est un représentant mental, signe intérieur du fait extérieur qui la provoque. Les sensations spéciales de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût, sont des représentants délicats et limités qui, par leurs caractères, traduisent rigoureusement et uniquement un ordre spécial de faits extérieurs. Les sensations générales du toucher sont des représentants grossiers et universels, qui, par leurs caractères, liaduisent à peu près tous les ordres de faits extérieurs. Ainsi toute sensation normale correspond i quelque fait extérieur qu'elle transcrit avec une approximation plus ou moins grande, et dont elle est le substitut intérieur. Par cette correspondance, les événements du dedans cadrent avec ceux du dehors, et les sensations, qui sont les cléments de nos idées,

se trouvent naturellement et d*avance ajustées aux choses, ce qui permettra plus tard à nos idées d'être conformes aux choses et partant vraies. — D'autre part, on a vu que les images sont des substituts de; sensations passées, futures, possibles, que les noms individuels sont des substituts d'images et de sensations momentanément absentes, que les noms généraux les plus simples sont des substituts d'images et de sensations impossibles, que les noms généraux plus composés sont des substituts d'autres noms, et ainsi de suite. — Il semble donc que la nature se soit donné à tâche d'instituer en nous des représentants de ses événements, et qu'elle y soit parvenue par les voies les plus économiques. Elle a d'abord institué la sensation qui traduit le fait avec une justesse et une finesse plus ou moins grande ; puis la sensation survivante et capable de résurrection indéfinie, c'est-à-dire l'image, qui répète la sensation et qui par suite traduit le fait lui-même ; puis le nom, sensation ou image d'une espèce particulière, qui, en vertu de propriétés acquises, représente le caractère général de plusieurs faits semblables, et remplace les sensations et images impossibles qui traduiraient ce caractère isolé. Au moyen de cette correspondance, de cette répétition et de ce remplacement, les faits du dehors, présents, passés, futurs, particuliers, généraux, simples, complexes, ont leurs représentants internes, et ce représentant mental est toujours le même événement interne plus ou moins composé, répété et déguisé.

Page 1