‹ De l'intelligence (volume 2)Chapitre 56 sur 87 · ViilpiQD, 5B7. Expériences de Flourcas et Longet · texte numérisé non relu

ViilpiQD, 5B7. Expériences de Flourcas et Longet

point d'expériences nettes pour déterminer la portion de l'encépiiale dont l'action est leur condition nécessaire et suffisante; mais toutes les analogies anatomiques et piiysioiogiques portent à croire que, pour elles comme pour les quatre autres espèces de sensations, il y a un centre distinct des lobes cérébraux eux-mêmes. — Provoquées par l'action des nerfs sensitifs, les cellules de ces centres fonctionnent d'une manière inconnue, et ce mouvement moléculaire spécial, sans lequel il n'y a pas de sensation, sutlit par lui-même pour éveiller la sensation.

V. Remarquez qu'il s'agit ici de sensations pures, ou, comme disent les physiologistes, de sensations brutes, non encore élaborées, c'est-à-dire dépourvues de la faculté de renaître spontanément, partant de s'associer, de former des groupes fixes et de fournir à toutes les opérations supérieures de l'intelligence. Il nous faut voir maintenant l'autre face des expériences, et ici l'accord de la physiologie et de la psychologie se trouve aussi complet qu'imprévu. L'analyse psychologique avait séparé les fonctions; l'analyse physiologique sépare les organes. La première avait mis d'un côté les sensations pures, de l'autre les images ou sensations réviviscentes ; la seconde met d'un côté les tubercules quadrijumeaux, k protubérance, et peut-être un autre ganglion dont l'action éveille les sensations pures, et de l'autre côté les lobes cérébraux dont l'action éveille les images, c'est-à-dire répercute, prolonge et associe les sensations.

Si le lecteur veut regarder de nouveau un encéphale préparé, il verra que, des angles antérieurs de la

CHAP. I. FONCTIONS DES CENTRES NERVEUX iJt)l

protubérance annulaire, partent deux grosses colonnes blanches nommées pédoncules cérébraux, dont les fibres se terminent dans de gi'os renflements appelés couches optiques et corps striés, organes intermédiaires entre les lobes cérébraux et la protubérance. En eff'et, de ces organes partent d'autres fibres qui se terminent dans les lobes cérébraux *. Pour les lobes cérébraux eux-mêmes, ils constituent, surtout dans les animaux supérieurs, la plus grosse masse de l'encéphale. Dans l'homme, ils sont énormes et occupent de beaucoup la plus grande portion du crâne. L'anatomie comparée fait déjà pressentir leur usage en montrant que, dans la série animale, leur volume s'accroît en même temps que l'intelligence; on verra d'ailleurs que leur partie la plus importante est leur écorce, composée de substance grise ; et justement, par une rencontre non moins significative, à mesure que l'on monte l'échelle zoologique, cette surface augmente beaucoup plus encore que ce volume, par les renflements et les anfractuosités très-nombreuses qui la plissent et qu'on nomme circonvolutions ^. Dans l'homme lui-même, l'atrophie des lobes cérébraux et l'absence des circonvolutions sont toujours accompagnées d'idiotisme; ce au-dessous d'un certain volume et d'un certain poids, le cerveau a nécessairement appartenu à un individu frappé d'imbécillité... »; et d'une manière générale, si l'on compare entre elles les diverses races d'hommes, « le volume de l'encéphale est en rapport avec le degré de l'intelligence. » — Toutes ces présomptions se confirment lorsqu'on

i. Vulpian, 652, d'après Kœlliker.

2. Broca, Sur te volume et la forme du cerveau^ suivant let individus et suivant les races. — Paris, 1861.

opère sur des animaux vivants; il suffit de reprendre les expériences précédentes * ; après qu'on a enlevé les lobes cérébraux, si Ton conserve le reste de l'encéphale, les sensations pures subsistent, comme on l'a vu; mais elles subsistent seules. L'animal éprouve encore par ses tubercules quadrijumeaux des sensations brutes de lumière, par sa protubérance des sensations brutes de douleur, de contact, de son, de saveur. Mais ces sensations sont nues; elles n'ont pas, comme dans l'état normal, cet accompagnement et ce revêtement d'images associées qui ajoutent à telle sensation de lumière la notion du relief, de la distance et des autres caractères de l'objet lumineux, à telle sensation de contact la notion d'emplacement, de résistance et de forme, à telle sensation de son ou de saveur la représentation du corps sonore ou savoureux. A plus forte raison, ces sensations isolées n'éveillent plus les images associées qui constituent la mémoire, la prévision, par suite les jugements, et tout ce cortège d'émotions, désirs, craintes, volontés, que développe la notion du danger prochain ou du plaisir futur.

Par une autre conséquence, les instincts manquent; car les instincts sont constitués par des groupes d'images f^nt l'association est innée. Un castor enfermé dans un enclos du Jardin des Plantes, et qui ramasse des morceaux de bois et du mortier pour construire la digue dont il n'a pas besoin à Paris et dont il a besoin en Amérique, est un animal en qui se développe un système spontané d'images; de même

1. Vulpian, 690. Floiirens, deuxième édition. Recherches expé rimen taies sur les propriétés et les fonctions du système nerveuXf 24.

un oiseau qui au printemps fait son nid; à l'aspect de la paille, de la bourre, du duvet, les notions de leurs attaches et de leurs usages naissent en lui sans expérience préalable, sans tâtonnements, dans un ordre tout fait, par une sagesse qui n'est pas acquise. Peu importe que cet ordre soit, comme chez l'homme, l'effet d'un apprentissage personnel, ou, comme chez l'animal, le jeu d'un mécanisme héréditaire; il est toujours un ordre de représentations, c'est-à-dire d'images groupées ; partant , si les images sont détruites, il est détruit.

C'est ce qui arrive par le retranchement des lobes cérébraux. « L'animal perd toute son intelligence. » Quoiqu'il ait, avec ses tubercules quadrijumeaux et sa protubérance, conservé les sensations brutes, il n'a plus les images qui, associées aux sensations brutes, lui donnaient la notion des objets. « Ces objets continuent à se peindre sur la rétine; Tiris reste contractile, le nerf optique excitable; la rétine reste sensible à la lumière; car l'iris se ferme ou s'ouvre selon que la lumière est plus ou moins vive; ainsi l'œil est sensible. Et pourtant l'animal ne voit plus... » Un pigeon ainsi opéré « se tenait très-bien debout; il volait quand on le jetait en l'air; il marchait quand on le poussait; l'iris de ses yeux était très -mobile; cependant il ne voyait pas, il n'entendait pas, il ne se mouvait jamais spontanément, il affectait presque toujours les allures d'un animal dormant ou assoupi, et, quand on l'irritait dans cette espèce de léthargie, il affectait encore les allures d'un animal qui se réveille.... Lorsque je l'abandonnais à lui seul, il restait calme et comme absorbé ; dans aucun cas, il ne donnait signe de volonté. En un mot, figurez-vous

un animal condamné à un sommeil perpétuel et privé de la faculté de rêver durant ce sommeil. » En effet, toutes les images dont l'enchaînement irrégulier fait le rêve et dont l'enchaînement régulier fait la veille étaient absentes; il ne restait que des sensations rares, intermittentes, celles que l'expérimentateur éveillait, et, avec elles, les tendances sourdes et les mouvements involontaires qui les suivent. — Une poule survécut dix mois à la même mutilation, et, au bout du cinquième mois, était grasse, très-forte, très-saine ; mais les instincts, la mémoire, la prévision, le jugement étaient abolis. « Je l'ai laissée jeûner à plusieurs reprises jusqu'à trois jours entiers, puis j'ai porté de la nourriture sous ses narines, j'ai enfoui son bec dans le grain, j'ai mis du grain dans le bout de son bec, j'ai plongé son bec dans l'eau, je l'ai placée sur un tas de blé. Elle n'a point odoré, elle n'a point avalé, elle n'a point bu, elle est restée immobile sur ces tas de blé et y serait assurément morte de faim, si je n'eusse pris le parti de la faire manger moi-même. Vingt fois, au lieu de grain, j'ai mis des cailloux dans son bec, elle a avalé les cailloux comme elle eût avalé du grain *. Enfin, quand cette poule rencontre un obstacle sur ses pas, elle le heurte, et ce choc l'arrête ou l'ébranlé. Mais choquer un corps n'est pas le toucher; jamais la poule ne palpe, ne tâtonne, n'hésite dans sa marche... Elle ne se remise plus, à quelque intempérie qu'on l'expose; jamais elle ne se défend contre les autres poules, elle ne sait plus ni fuir ni combattre; les caresses du mâle lui sont indifférentes ou inaperçues... elle ne becquette plus. »

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