III. Repoussés de ce côté, il faut nous tourner
d'un autre. A la vérité, nous ne pouvons concevoir
les deux événements que comme irréductibles l'un à
l'autre ; mais cela peut tenir à la manière dont nous
les concevons et non aux qualités qu'ils ont; leur
incompatibilité est peut-être apparente, non réelle;
Jle vient de nous et non pas d'eux. Une pareille illu-
ion n'aurait rien d'extraordinaire. Règle générale, il
utfit qu'un même fait nous soit connu par deux voies
différentes pour que nous concevions à sa place deux
lUits différents.
Tel est le cas pour les objets que nous connaissons f).'ir les sens. Un aveugle-né que l'on vient d'opérer (J(3meure assez longtemps avant de pouvoir mettre d'accord les perceptions de son toucher et les percep-
tiens de sa vue. Avant l'opération, il se représentait une tasse de porcelaine comme froide, polie, capable de donner à sa main telle sensation de résistance et de forme; lorsque pour la première fois elle frappe sa vue et lui donne la sensation d'une tache blanche, il conçoit la chose blanche et lustrée comme autre que la chose résistante, pesante, froide et polie. Il en resterait là, s'il ne faisait pas d'expériences nouvelles ; les deux choses seraient toujours pour lui différentes en qualité; elles formeraient deux mondes entre lesquels il n'y aurait pas de passage. Pareillement, les yeux fermés et sans être prévenu, vous voyez un flamboiement, en même temps vous entendez un son, et enfin vous avez dans le bras la sensation d'un coup de bâton; essayez l'expérience sur un ignorant ou sur un enfant ; il croira qu'on l'a frappé, que quelqu'un a sifflé, qu'une vive lumière est entrée dans la chambre; et cependant les trois faits différents n'en sont qu'un seul, le passage d'un courant électrique. — Il a fallu faire l'acoustique pour montrer que l'événement qui éveille en nous, par nos nerfs tactiles, les sensations de vibration et de chatouillement, est le même qui, par nos nerfs acoustiques, éveille en nous les sensations de son. Récemment encore ^ « les phénomènes de chaleur, d'électricité, de lumière, assez mal définis en eux - mômes, étaient produits par autant d'agents propres, de fluides doués d'actions spéciales. Un examen plus approfondi a permis de reconnaître que cette conception de difl'érents agents spécifiques hétérogènes n'a au fond qu'une seule et unique raison : c'est que la perception de ces divers
1. M. de Sénarmont, Cours professé à l'Ecole polytechnique, cité par Saigey, la Physique moderne, p. 216.
ordres de phénomènes s'opère en général par des organes différents, et qu'en s'adressant plus particulièrement à chacun de nos sens ils excitent nécessairement des sensations spéciales. L'hétérogénéité apparente serait moins alors dans la nature même de l'agent physique que dans les fonctions de l'instrument physiologique qui forme les sensations; de sorte qu'en transportant, par une fausse attribution, les dissemblances de l'effet à la cause, on aurait en réalité classé les phénomènes médiateurs par lesquels nous avons conscience des modifications de la matière, plutôt que l'essence même de ces modifications... Tous les phénomènes physiques, quelle que soit leur nature, semblent n'être au fond que les manifestations d'un seul et même agent primordial. » Ainsi, la conception que nous formons porte toujours l'empreinte profonde du procédé qui la forme. Nous sommes donc obligés de tenir compte de cette empreinte ; partant, sitôt que nous trouverons en nous deux idées entrées par des voies différentes, nous devrons nous défier de la tendance qui nous porte à poser une différence, surtout une différence absolue, entre leurs objets.
Or, lorsque nous examinons de près l'idée d'une sensation et l'idée d'un mouvement moléculaire des centres nerveux, nous trouvons qu'elles entrent en nous par des voies non-seulement différentes, mais contraires. — La première vient du dedans, sans intermédiaire ; la seconde vient du dehors, par plusieurs intermédiaires. — Se représenter une sensation , c'est avoir présente l'image de cette sensation* c'est-à-dire cette sensation elle-même directement répétée et spontanément renaissante. Se représenter un mouvement moléculaire des centres nerveux,
c'est avoir présentes les images des sensations tactiles, visuelles et autres qu'il éveillerait en nous, si, du dehors, il agissait sur nos sens, c'est-à-dire imaginer des sensations de blanc, de gris, de consistance mollasse, de forme cellulaire ou fibreuse, de petits points tremblotants; c'est enfin, si l'on va plus loin, combiner intérieurement les noms de mouvement, vitesse et masse, qui désignent des collections et des extraits de sensations musculaires et tactiles. — En somme, la première représentation équivaut à son objet, la seconde au groupe de sensations qu'éveillerait en nous son objet. Or on ne peut concevoir des procédés de formation plus dissemblables. Tout à l'heure, de sens à sens, les deux représentations arrivaient en nous par deux chemins différents, mais tous deux extérieurs, en sorte que rien ne les empêchait de partir tous deux de quelque point commun. Ici, les deux représentations arrivent par deux chemins opposés, l'une du dedans, l'autre du dehors, tellement que ces chemins demeurent perpétuellement divergents et que nous ne pouvons leur concevoir un même point de départ. — Ainsi l'opposition foncière des deux procédés de formation suffit à expliquer l'irréductibilité mutuelle des deux représentations. Un même et unique événement, connu par ces deux voies, paraîtra double, et quel que soit le lien que l'expérience établisse entre ses deux apparences, on ne pourra jamais les convertir l'une dans l'autre. Selon que sa représentation viendra du dehors ou du dedans, il apparaîtra toujours comme un dehors ou comme un dedans^ sans que jamais nous puissions faire rentrer le dehors dans le dedans, ni le dedans dans le dehors
IV. Il se peut donc que la sensation et le mouvement intestin des centres nerveux ne soient au fond qu'un même et unique événement condamné, par les deux façons dont il est connu, à paraître toujours et irrémédiablement double. — Un autre ordre de raisons conduit à une conclusion semblable. En effet, on a vu que nos sensations ne sont que des totaux composés de sensations élémentaires , celles-ci de même, et ainsi de suite ; qu'à chacun de ces degrés de composition le total se présente à nous avec un aspect tout autre que celui de ses éléments, que par conséquent, plus ses éléments sont simples et reculés loin des prises de la conscience, plus ils doivent différer pour nous du total accessible à la conscience, en sorte que l'aspect des éléments infinitésimaux au bas de l'échelle et celui de la sensation totale au sommsl- de l'échelle doivent différer du tout au tout. Or tel est l'aspect des mouvements moléculaires comparé à celui de la sensation totale. Partant, rien n'empêche que les mouvements moléculaires ne soient les éléments infinitésimaux de la sensation totale. — Ainsi l'objection fondamentale est levée. Si nos deux conceptions de l'événement mental et de l'événement cérébral sont irréductibles entre elles, cela peut tenir sans doute à ce que les deux événements sont en effet irréductibles entre eux, mais cela peut tenir aussi, d'abord à ce que l'événement, étant unique, nous est connu par deux voies absolument contraires, et ensuite à ce que l'événement mental et ses éléments derniers doivent forcément se présenter à nous sous des aspects absolument opposés.
Il y a donc place, et place égale, pour les deux hypothèses, pour celle de deux év6(icmcnls hétéro-
gènes, et pour celle d'un seul et même événement connu SOUS deux aspects. Laquelle choisir? Si nous adoptons la première, nous sommes en face d'une liaison non-seulement inexpliquée, mais encore inexplicable. Car, les deux événements étant irréductibles entre eux par nature, ils forment deux mondes à part, isolés ; nous excluons par hypothèse tout événement plus général dont ils seraient des formes distinctes et des cas particuliers; nous déclarons d'avance que leur nature ne fournit rien qui puisse fonder leur dépendance réciproque; nous sommes donc obligés, pour expliquer cette dépendance, de chercher au delà de leur nature, partant au delà de toute la nature, puisqu'ils font à eux deux toute la nature, par conséquent enfin dans le surnaturel ; ainsi nous devrons appeler à notre aide un miracle, l'intervention d'un être supérieur. Les philosophes du xyii® siècle, Leibniz et Malebranche en tête, avaient nettement aperçu cette conséquence et concluaient hardiment qu'il y a là une harmonie préétablie, l'accord artificiel de deux horloges indépendantes , un ajustement extrinsèque et venu d'en haut, un décret spécial de Dieu. — Rien de moins conforme aux méthodes de l'induction scientifique , car elles excluent toute hypothèse qui n'explique pas, et, comme on le montrera, le principe de raison explicative est un axiome qui ne souffre aucune exception K Nous voilà donc reportés vers la seconde supposition. D'abord, en soi, elle est aussi plausible que la première. De plus, elle a pour elle les analogies et quantités de précédents; car, ainsi que tant d'autres théories physiques et psycholo-
i. Cf. livre IV, ch. lu.
giques, elle admet en ligne de compte le jeu d'optique, l'influence du sujet percevant et pensant, la structure spéciale de l'instrument observateur. En outre, comme elle ne fait intervenir aucune cause tierce, aucune propriété imaginaire ou inconnue, elle est aussi peu hypothétique que possible. Enfin elle montre non-seulement que les deux événements peuvent être liés entre eux, mais encore que toujours et forcément ils doivent être liés entre eux; car, du moment où ils se ramènent à un seul doué de deux aspects, il est clair qu'ils sont comme l'envers et l'endroit d'une surface, et que la présence ou l'absence de l'un entraîne infailliblement celle de l'autre. — Nous sommes donc autorisés à admettre que l'événement cérébral et l'événement mental ne sont au fond qu'un seul et même événement à deux faces, l'une mentale, l'autre physique, l'une accessible à la conscience, l'autre accessible aux sens.
Quelle est la valeur de chacun des deux points de vue, et que faut-il en défalquer pour dégager la vraie nature de l'événement? — Nous sommes arrivés ici au point de jonction du monde physique et du monde moral, c'est de là que partent les deux lignes opposées et indéfinies où chemine l'expérience humaine; les deux convois ainsi formés avancent et s'écartent toujours davantage en se chargeant de plus en plus à chaque station. On voit par là l'importance de l'événement central ; quel qu'il soit, il communique son caractère au reste. — Or, des deux points de vue par 'esquels nous l'atteignons, l'un, qui est la conscience, est direct : connaître une sensation par la conscience, c'est avoir présente son image, qui est la môme sensation réviviscente. Au contraire, l'autre point de vue,
qui est la perception extérieure, est indirect : il ne nous renseigne en rien sur les caractères propres de son objet; il nous renseigne simplement irur une cer taine classe de ses effets. L'objet ne nous est pas montré directement, il nous est désigné indirectement par le groupe de sensations qu'il éveille ou éveillerait en nous *. En lui-même, cet objet physique et sensible nous demeure tout à fait inconnu ; tout ce que nous savons de lui, c'est le groupe de sensations qu'il provoque en nous. Tout ce que nous savons des molécules cérébrales, ce sont les sensations de couleur grisâtre, de consistance mollasse, de forme, de volume, et autres analogues que, directement ou à travers le microscope, à l'état brut ou après une préparation, ces iTiolécules suscitent en nous, c'est-à-dire leurs effets constants sur nous, leurs accompagnements fixes, leurs signes, rien que des signes, des signes et indices d'inconnues. — Il y a donc une grande différence entre les deux points de vue. Par la conscience, j'atteins le fait en lui-même ; par les sens, je n'atteins qu'un signe. Un signe de quoi? Qu'est-ce qui est constamment accompagné, dénoté, signifié, par le mouvement intestin des centres nerveux? Nous l'avons montré plus haut en exposant les conditions des sensations et des images : c'est la sensation, c'est l'image, c'est l'événement moral interne. Dès lors, tout s'accorde. Cet événement moral qu'atteint directement la conscience ne peut être atteint qu'indirectement par les sens ; les sens ne savent de
1. Voyez plus loin, 2« partie, liv. II, ch. i et ii. Voir aussi les deux admirables chapitres de Stuart Mill, Examination o] sir William Hamilton's philosophy , sur la notion du monde extérieur et sur les qualités premières de la matière.
CHAP. II. LES CENTRES NERVEUX Et* LA PENSÉE 331
lui que ses effets sur eux ; c'est pour cela qu'ils nous le font concevoir comme un mouvement intestin de cellules grisâtres; comme il n'agit sur eux que par le dehors, il ne peut leur apparaître que comme extérieur et physique. Voilà une confirmation directe et notable de l'hypothèse admise, et l'on comprend maintenant pourquoi l'événement moral, étant un, nous paraît forcément double ; le signe et l'événement signifié sont deux choses qui ne peuvent pas plus se confondre que se séparer, et leur distinction est aussi nécessaire que leur liaison. Mais, dans cette distinction et dans cette liaison, tout l'avantage est pour l'événement mental; lui seul existe; l'événement physique n'est que la façon dont il affecte ou pourrait affecter nos sens. Pour les sens et l'imagination, la sensation, la perception, bref la pensée n'est qu'une vibration des cellules cérébrales, une danse de molécules ; mais la pensée n'est telle que pour les sens et l'imagination; en elle-même, elle est autre chose, elle ne se définit que par ses éléments propres, et, si elle revêt l'apparence physiologique, c'est qu'on la traduit dans une langue étrangère, où forcément elle revêt un caractère qui n'est pas le sien.
Ainsi le monde physique se réduit à un système de signes, et il ne reste plus pour le construire et le concevoir en lui-même que les matériaux du monde moral. Quels sont ces matériaux? On a vu que la sensation proprement dite est un composé d'événements successifs et simultanés de même qualité, eux-mêmes composés de même; qu'au terme de l'analyse, l'expérience indirecte et les analogies montrent encore des événements de môme qualité, successifs et simultanés, tous soustraits à la conscience et à la fin infini-
tésimaux ; que les actions réflexes indiquent des événements rudimentaires analogues et qu'on les suit jusqu'au bas de la série animale, même en des animaux \ comme le polype d'eau douce, en qui l'on ne découvre aucune trace du système nerveux. — Mais on peut les suivre plus loin encore; car chez plusieurs plantes comme la sensitive et le sainfoin oscillant du Bengale, chez les anthérozoïdes des cryptogames et chez les zoospores des algues, on rencontre des actions réflexes tout à fait semblables à celle que produit le tronçon d'une grenouille décapitée, ce II n'y a pas de différence radicale entre les animaux et les végétaux, » à ce point de vue. — Il n'y en a pas non plus au point de vue de la structure intérieure ni de la composition chimique. Les deux règnes se confondent si bien par leurs degrés Inférieurs, que plusieurs groupes, entre autres les vibrions, ont été classés tantôt dans l'un et tantôt dans l'autre. En somme, « le système nerveux n'est qu'un appareil de perfectionnement, )) et l'événement moral, dont il est la condition et dont son mouvement est le signe, est un groupe compliqué et organisé dont les éléments et les rudiments peuvent aussi se rencontrer ailleurs. — Nous pouvons donc, en suivant les analogies, descendre encore beaucoup plus bas dans l'échelle des êtres. Au-dessous du monde organique s'étend le monde inorganique, et le premier n'est qu'un cas du second. Il est construit avec les mêmes substances chimiques, soumis aux mêmes forces physiques, assujetti aux mêmes lois mécaniques, et toutes les indications de la science concourent à le représenter comme autre