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OÙ elle se trouve, tel fragment de durée qui a précède^ la naissance du système solaire, telle portion d'étendue située par delà les dernières nébuleuses d'Herschell. Des objets infinis, séries ou quantités*, peuvent donc être représentés par une propriété abstraite ; il suffit que celle-ci soit leur génératrice. Par là, indirectement, ils deviennent présents. Voilà, je pense, le plus étonnant exemple de substitution. — Il en est d'autres analogues, mais renversés, en mathématiques ; certaines quantités, qui vont croissant ou décroissant sans pouvoir jamais avoir un terme, remplacent le terme dont elles s'approchent nécessairement sans jamais le toucher. Le polygone d'un nombre infini de côtés inscrit au cercle équivaut au cercle. Le nombre fractionnaire 1 -j-^-f-J-j-i, etc. équivaut au nombre 2. Ici encore, comme tout à l'heure, les mathématiciens ne font que reprendre, étendre ou retourner un procédé spontané de l'esprit. — Direct ou renversé, le procédé s'explique de même. Étant donnés les deux membres d'un couple, l'un infini, l'autre limité, on peut considérer à volonté l'un ou l'autre, et, si leur correspondance est rigoureuse, démêler dans l'un des propriétés qui appartien-
1. C'est par extension qn'on parle d'une quantité infinie. A proprement parler, une quantité est toujours finie, et il n'y a d'infini que les séries
nent aussi à l'autre, mais que dans l'autre on ne peut démêler.
IV. Récapitulons. Ce ne sont pas les nombres, sauf les trois ou quatre premiers, que nous pensons, mais leurs équivalents, à savoir le nom du nombre précédent joint à l'unité ; ce ne sont pas les objets infinis, ni les objets idéaux que nous pensons, mais les caractères abstraits qui sont leurs générateurs ; ce ne sont pas les caractèr<is abstraits que nous pensons, mais les noms communs qui leur correspondent. Si loin que nous allions, nous retombons toujours sur des noms. Il semble que les choses les plus éloignées de notre expérience et les plus inaccessibles à toute expérience nous soient présentes; ce qui nous est présent, c'est un nom substitut d'un caractère abstrait qui lui-même est le substitut de la chose, souvent à travers plusieurs intermédiaires, jusqu'à ce que, par une série d'équivalents, la chaîne rejoigne l'objet lointain que directement nous n'atteignons pas.
De là des illusions singulières. Nous croyon-s avoir, par delà nos mots généraux, des idées générales; nous distinguons l'idée du mot; elle nous semble une action à part, dont le mot est seulement l'auxiliaire ; nous la comparons à l'image; nous disons qu'elle fait le même office
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dans un autre domaine, et nous rend présentes les choses générales comme l'image nous rend présents les individus. Nous remarquons avec Descartes que nous concevons très-bien un myriagone et que nous l'imaginons très-mal. Nous posons d'un côté le myriagone intelligible et l'idée précise qui lui correspond, de l'autre le myriagone sensible et l'image confuse qui lui correspond. Nous observons alors que cette idée ne ressemble en rien à cette image, sauf par son emploi ; comme l'image, elle rend présente une chose absente, voilà tout; mais elle n'a pas d'autres propriétés; elle n'est pas, comme l'image, un écho, l'écho d'un son, d'une odeur, d'une couleur, d'une impression musculaire, bref, la résurrection intérieure d'une sensa- • tion quelconque ; elle n'a rien de sensible, et nous ne la définissons qu'en niant d'elle toutes les qualités sensibles; elle nous semble donc une pure action dénuée de toute qualité, sauf celle de rendre le myriagone présent en nous. Nous la comparons à quelque chose d'aérien, dïnétendu, d'incorporel; nous supposons un être dont elle soit l'action ; il nous semble aussi pur et aussi éthéré qu'elle; nous l'appelons esprit, et nous disons que notre esprit, par delà toutes les images, se représente et combine les qualités abstraites des choses.
Le mécanisme de cette illusion est aisé maintenant à démêler. Nous avons oublié le mot qui est toute la substance de notre opéi^ation ; nous l'avons traité en accessoire, et nous avons considéré l'opération, moins ce qu'elle contient ; reste le vide. — Cette erreur de conscience est trèsfréquente et dérive d'une loi générale. Dans une impression ou groupe d'impressions qui se présente un grand nombre de fois, notre attention finit par se porter tout entière sur la portion intéressante et utile; nous négligeons l'autre, nous ne la remarquons plus; nous n'en avons plus conscience; quoique présente, elle semble absente. Telles sont les petites sensations musculaires produites par l'adaptation de l'œil aux différentes distances; elles sont les signes de ces distances; c'est par elles que nous imaginons la. proximité ou l'éloignement plus ou moins grand des objets. Quand nous apprécions une distance, il faut bien qu'elles soient présentes ; et pourtant nous ne les démêlons plus, quelque envie que nous en ayons ; elles sont pour nous comme si elles n'étaient pas; il nous semble que nous connaissons, directement et sans leur entremise, les positions que seules elles dénotent; si parfois elles nous frappent, c'est en s'exagérant, par exemple lorsque, obligés de lire de trop près ou de trop loin, nous éprouvons dans les muscles
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(le l'œil une fatigue notable; hors Je ces cas, elles sont invisibles, et comme évanouies. — Pareillement un compositeur qui vient de lire un air d'opéra, ne se souvient pas des croches, des blanches, des clefs, des portées, et de tout le barbouillage noir sur lequel ses yeux se sont promenés, mais seulement de la série des accords qu'intérieurement il a entendus; les signes se sont elTacés, les sons seuls surnagent. — Quand il s'agit de mots nous pouvons marquer les divers degrés de cet effacement. Si une page est manuscrite, nous en comprenons le sens plus difficilement que si elle est imprimée ; notre attention se porte en partie sur la forme extérieure des caractères, au lieu de se porter tout entière sur le sens qu'ils ont; nous remarquons dans ces signes, non plus seulement leur emploi, mais encore leurs particularités personnelles. Mais au bout d'un temps, celles-ci ne nous frappent plus ; n'étant plus nouvelles, elles ne sont plus singulières; n'étant plus singulières, elles ne sont plus remarquées; dès lors, dans le manuscrit comme dans l'imprimé, il nous semble que nous ne suivons^plus des mots, mais des idées pures. — On voit maintenant pourquoi, dans nos raisonnements et dans toutes nos opérations supérieures, le mot, quoique présent, doit paraître absent. Nous jugeons^
par réclielonnement de nos découvertes, que nous avons agi, que nous avons produit une série d'actions, que cette série correspond à une série de qualités ou caractères des choses, que notre action est efficace, et partant réelle. Mais que pouvons-nous dire alors de cette action intérieure? Rien, sinon qu'elle €st une action; par l'évanouissement des mots, nous l'avons vidée de ce qui la constitue; nous la posons à part, pure et simple, ou, comme nous disons, spirituelle; l'ayant dépouillée, nous la croyons nue; et, remarquant plus tard que pour la produire nous avons lu des signes, nous croyons que le signe n'est pour elle qu'un aide préalable et un excitateur séparé. Cette séparation et cette nudité qui sont notre ouvrage ne lui appartiennent pas; nous les lui prêtons.
Telle est la première des illusions psychologiques, et ce que nous appelons conscience en fourmille. Les fausses théories qu'elles ont fait naître sont aussi compliquées que nombreuses, et obstruent aujourd'hui la science; quand on les aura déblayées, la science redeviendra simple. — Cette illusion-ci écartée, on voit les conséquences. Ce que nous avons en nous-mêmes lorsque nous -pensons les qualités et caractères généraux des choses, ce sont des signes, et rien que des signes, je veux dire certaines images ou
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résurrections de sensations visuelles ou acoustiques, tout à fait semblables aux autres images, sauf en ceci qu'elles sont correspondantes aux caractères et qualités générales des choses et qu'elles remplacent la perception absente ou impossible de ces caractères et qualités. — Ainsi lorsque, négligeant les sensations présentes, nous remarquons le peuple intérieur qui roule incessamment en nous, nous n'y trouvons que des images, les unes saillantes et sur lesquelles l'attention s'étale, les autres effacées et en apparence réduites à l'état d'ombres, parce que l'attention s'est détournée d'elles pour s'appliquer à leur emploi. Voilà un élément de la connaissance qui semblait primitif et qui rentre dans un autre. Il s'agit maintenant de connaître cet autre. Puisque nos idées se ramènent à des images, leurs lois se ramènent aux lois des images; ce sont donc les images que nous allons étudier.