Brierre de Boismont, ibid
2. Il faut avoir entendu soi-même ce Miserere^ pour apprécier l'ampleur et la précision d'une telle mémoire musicale.
présentes. Il fallait bien qu'elles lui fussent présentes, puisque, d'avance et avec une exactitude rigoureuse, il en mesurait l'effet.
II. La ressemblance extrême de l'image et de la sensation devient plus visible encore si l'on considère des circonstances où l'image prend un degré supérieur d'intensité. — Un premier excitant est le voisinage immédiat de la sensation. Lorsqu'on a écouté un beau timbre plein et frappant, par exemple une note haute et prolongée de violoncelle, une note moyenne et prolongée de clarinette ou de cor, si tout d'un coup ce son cesse, on continue pendant quelques secondes à l'entendre mentalement, et, quoique, au bout de quelques secondes, son image s'affaiblisse et s'obscurcisse, on continue, pour peu que le plaisir ait été vif, à la répéter intérieurement avec une justesse singulière, sans laisser échapper presque aucune parcelle de son velouté et de son mordant. Pareillement, si l'on ferme les yeux après avoir regardé avec attention un objet quelconque, une figure dans une estampe, un dos de livre dans une bibliothèque, la perception, devenue intérieure, persiste presque pendant une seconde, puis disparaît, puis se renouvelle en mollissant, puis se trouble et défaille tout à fait, sans rien laisser d'elle-même qu'un contour vague, et les
CIIAP. I. NATURE ET RÉDUCTEURS DE l'iMAGE. 89
pertes qu'a subies l'image témoiguent, par contraste, de la force qu'elle avait au premier moment. Il en est de même après une odeur, une saveur, une impression de froid, de chaud, de douleur locale et le reste. — Si la sensation, au lieu de précéder, va suivre, l'effet est le même. Un gourmand assis devant un bon plat dont il respire les émanations et dans lequel il plonge déjà sa fourchette, en sent d'avance le goût exquis, et les papilles de sa langue deviennent hu mides; l'image de la saveur attendue équivaut à la sensation de la saveur présente; la ressemblance va si loin que, dans les deux cas, les glandes salivaires suintent au même degré. C'est pourquoi, quand un physiologiste veut se procurer pour une expérience une grande quantité de salive, il lie un chien affamé à deux pieds d'un morceau de viande, et recueille ce que la saveur, toujours espérée et toujours absente, a dégorgé de liquide le long des joues de son patient. Par un effet analogue et contraire, une chose dégoûtante qu'on est contraint de manger provoque le vomissement par la simple image de sa saveur, et avant de toucher les lèvres. Pareillement encore, une personne chatouilleuse que l'on menace de chatouiller et qui voit la main s'approcher d'elle, imagine si fortement sa sensation prochaine, qu'elle en a des attaques de nerfs, les
mêmes attaques que si la sensation avait eu lieu. Beaucoup de gens qui vont subir une opération chirurgicale sentent par avance l'élancement de douleur qui suivra la première entaille, suent et pâlissent à cette seule pensée, parfois aussi fortement que sous la scie et sous le couteau. Une dame ^ qui croyait respirer du protoxyde d'azote et n'avait sous le nez qu'un flacon d'air ordinaire, tomba en syncope. — Ces exemples montrent de plus que, pour fortifier l'image, l'importance de la sensation est un second stimulant aussi efficace que la proximité de la sensation. Un voyageur vit en Abyssinie ^ un de ses hommes déchiré par un lion; plusieurs années après, quand il pensait à cet événement, il entendait en lui-même les cris du malheureux, « et il éprouvait la sensation d'un fer aigu qui lui entrait dans l'oreille. » Un grand nombre de mystiques ^ se sont représenté la passion de Jésus- Christ avec une telle force, qu'ils ont cru ressentir dans leur chair la déchirure et la douleur des cinq plaies du Sauveur. — Chacun connaît la puissance de l'image, surtout quand elle est étrange ou terrible, dans un esprit surexcité et prévenu :