‹ De l'intelligence (volume 3)Chapitre 33 sur 112 · LOIS DE L\ RENAISSANCE ET DE L'EFFACEMENT DES IMAGES · texte numérisé non relu

LOIS DE L\ RENAISSANCE ET DE L'EFFACEMENT DES IMAGES

SOMMAIRE

I. L'image d'une sensation peut surgir après un long intervalle.

— Exemples. — Elle peut surgir alors sans avoir surg. pendant tout cet intervalle. — Exemples, — Cas singuliers et maladifs d'images qui semblaient' eifacées et qui renaissent. —

— Souvenir d'une langue apprise dans l'enfance et ensuite oubliée. — Souvenir automatique d'une série de sons machinalement écoutés. — Il est probable que toute sensation éprouvée garde une aptitude indéfinie à renaître.

II. Les diverses sensations n'ont pas toutes cette aptitude au même degré. — Exemples. — Circonstances générales qui augmentent cette aptitude. — L'attention extrême, volontaire ou involontaire. — Par là s'explique la persistance des i-mpressions d'enfance. — En quoi consiste l'attention. — Concurrence entre nos diverses images. — La loi de sélection naturelle s'applique aux événements mentaux. — Autre circonstance qui augmente l'aptitude à renaître. — La répétition. — Exemples. — Pourquoi ces deux circonstances augmentent l'aptitude à renaître.

III. Circonstances particulières qui évoquent à tel moment telle image plutôt que telle autre. — Exemple. — Soit par contiguïté, soit par similitude, l'image qui renaît a déjà commencé à renaître. — Pourquoi la renaissance partielle provoque la renaissance totale.

IV. Absence des circonstances indiquées. — Manqued'attention. — Manque de répétition. — Nombre énorme des sensations qui perdent ainsi leur aptitude à renaître. — Cas où deux tendances se neutralisent. — La répétition et la variété de l'expé-

riciice ûmousscnt les images. — Orig'iiie des noms généraux et des images vagues qui les accompagnent. — La plupart de nos sensations ne subsistent |)oiut en nous à Tétai d'images expresses, mais à l'état de tendances sourdes et consécutives. V. Vues d'ensemble sur l'histoire des images et des idées. — Elles sont en conflit incessant de prépondérance. — Eilet des lois internes et des incidents externes pour déterminer les prépondérantes. — Eliacemenl temporaire, prolongé ou définitil' de tout un groupe d'images. — Paralysies partielles ou totales de la mémoire, provoquées par la fatigue, par l'héniorrhagie, par un choc, par l'apoplexie. — Exemples. — Oubli des noms. — Oubli des noms prononcés, mais non du sens des noms écrits. — Restauration de facultés perdues. — Apparition de facultés nouvelles. — Exemples. — Les aptitudes et facultés sont liées à l'état organique. — Possibilité de deux états organiques tranchés et périodiquement successifs dans le même individu. — Cas d'une dame américaine. —Deux vies et deux états moraux peuvent se rencontrer dans la même personne. — Exemples. — En quoi consiste la personne morale. — Deux personnes morales pourraient se succéder dans le même individu . — Ce qui fait la continuité d'une personne morale distincte, c'est la renaissance continue d'un même groupe d'images distinctes.

I. Lorsque nous voyons ou touchons un objet, lorsque nous entendons un son, lorsque nous éprouvons une sensation de saveur, d'odeur, de froid, de douleur, bref, une sensation quelconque, nous en gardons l'image ordinairement pendant une seconde ou deux, à moins que quelque autre sensation, image ou idée, se jetant à la traverse, ne supprime à l'instant cette prolongation et cet écho. Mais dans beaucoup de cas, surtout si la sensation a été saillante et importante, l'image, après une suppression plus ou moins longue, ressuscite d'elle-même. Cette renaissance spontanée est sa propriété fondamen^

cil. 11. RENAISSANCE ET EFFACEMENT DE L'IMAGE 14V

tàle, et peut s'effectuer à des distances très-grandes. Beaucoup d'entre nous ont des souvenirs qui remontent à vingt, trente, quarante ans et davantage. Je sais une personne née dans une petite ville de province qui peut raconter avec la dernière exactitude toutes les circonstances d'une visite de l'impératrice Marie-Louise en 181 1, dire sa toilette, les toilettes des dames et des jeunes filles chargées de la recevoir, entendre intérieurement le sou de sa voix, revoir ses gestes, sa physionomie, les attitudes des personnes chargées de la complimenter, et bien d'autres choses. — Ce qui rend ces résurrections plus remarquables encore, c'est que souvent elles se font sans que jamais dans tout l'intervalle l'image ait reparu. Si, après plusieurs années d'absence, on rentre dans la maison paternelle ou dans le village natal, une multitude d'objets et d'événements oubliés reparaissent à l'improviste. L'esprit, subitement peuplé de leur foule remuante, ressemble à une boîte de rotifères desséchés, inertes depuis dix ans, et qui, tout d'un coup, saupoudrés d'eau, recommencent à vivre et à fourmiller. On monte l'escalier obscur, on sait où mettre la main pour trouver le bouton de la serrure, on s'imagine soi-même à table, à la place accoutumée, on revoit à droite la carafe et à gauche la salière, on savoure intérieurement le goût d'un certain

plat du (Umaiiclic, on s'étonne, en levant les yeux, (le ne pas voir, au môme endroit du mur, une vieille gravure que, tout enfant, on a regardée. On revoit le geste et la courbure du dos d'un ancien hôte, le corsage carré, les longs plis d'une robe amaranthe; on entend presque des timbres de voix qui, depuis si longtemps, sont muettes ; on approche du puits, et l'on retrouve le sentiment de terreur vague que, tout petit, on éprouvait, lorsque, se haussant sur la pointe du pied, on apercevait la profondeur obscure, et le reflet de l'eau froide, tremblottante, à une distance qui semblait infinie.

Certaines personnes gardent, sans le vouloir, des lambeaux ressuscitants d'impressions lointaines. — c( Il me revenait souvent à l'esprit, « dit M. Maury, et je ne savais pour quel mo- (( tif, trois noms propres accompagnés chacun u d'un nom d'une ville de France. Un jour je (( tombe par hasard sur un vieux journal que c( je relis, n'ayant rien de mieux à faire. A c< la feuille des annonces, je vois l'indication «. d'un dépôt d'eaux minérales, avec les noms a des pharmaciens qui les vendaient dans les (( principales villes de France. Mes trois noms c( inconnus étaient inscrits là, en face des trois « villes dont le souvenir s'était associé à eux. « Tout était expliqué; ma mémoire, excellente

on. II. RENAISSANCE ET EFFACEMENT DE I/DIACE. 149

a pour les mots, gardait le souvenir de ces (( noms associés, sur lesquels mes yeux avaient « dû se porter, alors que je cherchais (et cela a avait eu lieu deux mois auparavant) un dé- « pot d'eaux minérales. Mais la circonstance « m'était sortie de l'esprit, sans que pour cela le « souvenir fut totalement effacé. Or, assurément, « je n'avais pu mettre une grande attention dans a une lecture aussi rapide. »

Parfois la maladie fait surgir des images semblables à celles de ces noms et qui paraissaient, non-seulement engourdies, mais mortes sans remède', a Une fille fut saisie d'une fièvre dange- « reuse, et, dans le paroxysme de son délire, on « observa qu'elle parlait une langue étrangère « que, pendant un certain temps, personne ne « comprit. Enfin on s'assura que c'était le Gal- « lois, idiome qu'elle ignorait entièrement lors- « qu'elle tomba malade, et dont elle ne put dire « une syllabe quand elle fut guérie. Pendant « quelque temps, cette circonstance fut inexpli- « cable, jusqu'à ce que, sur enquête, on trouva « qu'elle était née dans le pays de Galles, qu'elle a avait parlé le langage de ce pays pendant son

1. Macnish , Philosophy of slecp^ 96. Et deux autres faits analogues cités par Aiam ^ Annales mcdico-psycholoqiques^ 3' série, tom. VI, p. 443. — Goleridge, Diblioiheca lilteraria, I, 117.

c( onfanco, mais qu'elle l'avait entièrement ou- « blié dans la suite. » — Des impressions fugitives, qu'on n'a point remarquées, peuvent aussi surgir de nouveau, avec une puissance étrange et une exactitude automatique. Plusieurs médecins ont cité l'histoire d'une fille de vingt- cinq ans, très-ignorante et ne sachant pas même lire, qui, devenue malade, récitait d'assez longs morceaux de latin, de grec et d'hébreu rabbinique, mais qui, une fois guérie, parlait tout au plus sa propre langue. Pendant son délire, on écrivit sous sa dictée plusieurs de ces morceaux. En allant aux informations, on sut qu'à l'âge de neuf ans elle avait été recueillie par son oncle, pasteur fort savant, qui se promenait d'ordinaire, après son dîner, dans un couloir attenant à la cuisine et répétait alors ses morceaux favoris d'hébreu rabbinique et de grec. On consulta ses livres, et lony retrouva^ mot pour mot, plusieurs des morceaux récités par la malade. Le bourdonnement et les articulations de la voix lui étaient restés dans les oreilles. Elle les avait entendus comme elle les avait récités, sans les comprendre '.

1. ce Le valet de chambre d'un ambassadeur espagnol, garçon de moyens ordinaires et que ses fonctions faisaient souvent assister à des conversations importantes, paraissait n'en avoir jamais rien retenu. Il fut attaqué d'une lièvre cérébrale et, .pendant son délire, il répétait avec beaucoup d'ordre plusieurs discussions qu'il avait entendues sur les

cil. TI. RENAISSANCE ET EFFACE^FENT DE L'IMAGE. 151

Le haschich, l'agonie \ les grandes et snbites émotions font parfois des résurrections aussi minutieuses de sensations aussi peu remarquées et encore plus lointaines. — On ne peut donc pas assigner de limites à ces renaissances, et l'on est forcé d'accorder à toute sensation, si rapide, si peu importante, si effacée qu'elle soit, une aptitude indéfinie à renaître, sans mutilation ni perte, même à une distance énorme, comme une vibration de l'éther qui, partie du soleil, se transmet à travers des millions de lieues jusqu'à nos appareils d'optique, avec son spectre spécial et ses raies propres, la même au point de départ et au point d'arrivée, intacte et capable, par sa conservation exacte j de manifester à l'instrument qui la reçoit le foyer qui l'émet.

intérêts politiques de diverses puissances, au point que l'ambassadeur, qui n'avait jamais regardé son domestique que comme un homme dévoué, venait Técouter et projetait d'en faire son secrétaire ; mais l'affection du cerveau se dissipa et le malade en guérissant perdit toute mémoire. >■> (Grimaud de Caux, cité par Duval Jouve, Traité de Logique, 159.)

1. « Une proche parente rae raconta un jour que, dans son enfance étant tombée dans une rivière, et ayant manqué périr, elle revit en un moment sa vie entière déployée et rangée devant elle simultanément comme dans un miroir, et qu'elle se trouva la faculté également soudaine d'embrasser ensemble le tout et chaque partie. » De Quincey, Confessions, p. 83. — De Quincey et divers mangeurs d'opium ont constaté sur eux-mêmes cette faculté de vivre mentalement, pendant un rêve de quelques minutes, une vie de plusieurs années, et de plusieurs centaines d'années.

II. Cependant, si l'on compare entre elles diverses sensations, images ou idées, on trouve que leurs aptitudes à renaître ne sont pas égales. Un grand nombre d'entre elles s'efracent et ne reparaissent plus jusqu'à la fin de notre vie ; par exemple, avant-hier j'ai fait une course dans Paris, et des soixante ou quatre-vingt figures nouvelles que j'ai bien vues, je ne puis en rappeler aucune ; il faudrait une circonstance extraordinaire, un accès de délire ou une excitation du haschich pour que, maintenant, elles aient chance de ressusciter en moi. Au contraire, certaines sensations ont une force de résurrection que rien ne détruit ou n'amoindrit. Quoique d'ordinaire le temps affaiblisse et entame nos impressions les plus fortes, celles-ci reparaissent entières et intenses, sans avoir perdu une seule parcelle de leur détail, ni un seul degré de leur vivacité. M. Brierre de Boismont*, ayant eu, quand il était encore enfant, une maladie du cuir chevelu, déclare, «après cinquante-cinq ans révolus, :< qu'il sent encore l'arrachement de ses cheveux « par le traitement de la calotte. » — Pour moi, à trente ans de distance, je me rappelle trait pour trait l'aspect du théâtre où l'on me conduisit pour la première fois; des troisièmes loges, la salle me

l. Brierre de Boismont, Des hallucinations, 376.

cil. II. RENAISSANCE ET EFFACEMENT DE L'IMAGE. 153

semblait un puits monstrueux, tout rouge et flamboyant, avec un fourmillement de têles; tout on bas, vers la droite, sur un étroit plancher uni, deux hommes et une femme entraient, sortaient, rentraient, faisaient des gestes, et me semblaient des nains remuants; à mon grand étonnement, un de ces nains se mit à genoux, baisa la main de la dame, puis se cacha derrière un paravent; l'autre qui arrivait, sembla fâché et leva les bras. J'avais sept ans, je ne pouvais rien comprendre; mais le puits de velours cramoisi était si peuplé, si doré, si illuminé, qu'au bout d'un quart d'heure je me trouvai comme ivre, et que je m'endormis.

Chacun de nous peut rencontrer dans sa mémoire des souvenirs semblables, et y démêler un caractère commun. L'impression primitive a été accompagnée d'un degré d' attention extraordinaire, soit parce qu'elle était horrible ou délicieuse, soit parce qu'elle était tout à fait nouvelle, surprenante et hors de proportion avec le train courant de notre vie ; c'est ce que nous exprimons en disant que nous avons été très-fortement frappés; nous étions absorbés; nous ne pouvions songer à autre chose; nos autres sensations étaient effacées; toute la journée suivante, nous avons été poursuivis par l'image coni^écutive; elle nous obsédait, nous ne pouvions la chasser; toutes les distractions étaient faibles

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contre elle. C'est en vertu cle cette disproportion que les impressions d'enfance sont si persistantes; l'âme étant toute neuve, les objets et les événements ordinaires y sont surprenants. Aujourd'hui que j'ai vu quantité de vastes salles et de théâtres pleins, je ne puis plus, quand j'entre au spectacle, me sentir engouffré, englouti et comme perdu dans un puits énorme et éblouissant. Le médecin de soixante ans, qui a beaucoup souffert et qui a senti en imagination beaucoup de souffrances, serait moins bouleversé aujourd'hui par une opération chirurgicale que lorsqu'il était enfant.

Quelle que soit l'espèce d'attention, involontaire ou volontaire, elle opère toujours de même ; l'image d'un objet ou d'un événement est d'autant plus capable de résurrection et de résurrection complète, qu'on a considéré l'objet ou l'événement avec une attention plus grande. A chaque instant, dans la vie courante, nous mettons cette règle en pratique. Si nous lisons avec application ou si nous causons avec vivacité, pendant que, dans la chambre voisine, on chante un air, nous ne le retenons pas; nous savons vaguement qu'on a chanté, rien de plus. Nous quittons alors notre lecture ou notre conversation, nous écartons toutes les préoccupations intérieures et toutes les sensations extérieures

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