CH. II. REXAISSAXCE ET EFFACEMENT DE L'DIAGE
que le dedans et le dehors pourraient jeter à la traverse; nous fermons les yeux, nous faisons le silence en nous et autour de nous, et, si l'air recommence, nous écoutons. Nous disons ensuite que nous avons écouté de toutes nos oreilles, que nous avons appliqué tout notre esprit. Si l'air est très-beau et nous a touchés très-fort, nous ajoutons que nous avons été transportés, enlevés, ravis , que nous avons oublié le monde et nous-mêmes, que pendant plusieurs minutes notre âme était comme morte et insensible à tout, sauf aux sons. — Et, de fait, il y a des exemples nombreux où, sous l'empire d'une idée dominante, toutes les autres sensations, même violentes, deviennent nulles; telle est l'histoire de Pascal, qui, une nuit, pour oublier de grandes douleurs de dents, résolvait le problème de la cycloïde ; telle est celle d'x\rchimède, qui^ occupé à tracer des figures géométriques, n'avait pas entendu la prise de Syracuse. Tel est aussi le cas fréquent et bien constaté de soldats qui, dans la fougue de la bataille, ne remarquent pas leur blessure, et celui des extatiques, des somnambules, des personnes hypnotisées. — Tous ces exemples authentiques et tontes ces métaphores du langage mettent en lumière le même fait, à savoir l'annulation plus ou moins universelle et complète de toutes les sensations, images
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OU idées, au profil d'une seule; celle-ci est persistante et absorbante, produite et prolongée avec toute la force qui, d'ordinaire, se disperse entre plusieurs. En d'autres termes, nous nous constituons pour un temps dans une forme déterminée et fixe ; les sollicitations en sens contraire, les diverses tendances qui aboutiraient à un autre état, les autres images, idées et sensations qui aspirent à se produire, demeurent à l'état naissant. La forme donnée leur est incompatible, et enraye leur développement. Il en est alors de nous comme d'une dissolution où se construit un cristal; les particules qui d'abord étaient indifférentes à toute structure particulière se prennent en bloc dans un ordre fixe ; à leur équilibre instable succède un équilibre stable dont la direction précise et rigide résiste aux diverses agitations de l'air et de la liqueur.
Cet ascendant exclusif et momentané d'un de nos états explique son aptitude plus durable à renaître et à renaître plus intact. La sensation ressuscitant dans l'image, l'image revient plus forte quand la sensation s'est trouvée plus forte. Ce qui se rencontrait dans le premier état se rencontre encore dans le second, puisque le second n'est que la renaissance du premier. Pareillement, dans la lutte pour vivre' qui^ à cha-
1 Slrvgyb for life (Darwin). On vei-ra plus tard le déve
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que moiiieiit, s'établit entre toutes nos images, celle qui, à son origine, a été douée d'une énergie plus grande, garde à chaque conflit, par la loi même de répétition qui la fonde, la capacité de refouler ses rivales; c'est pourquoi elle ressuscite incessamment, puis fréquemment, jusqu'à ce que les lois de l'évanouissement progressif et l'attaque continue des impressions nouvelles lui oteut sa prépondérance, et que les concurrentes, trouvant le champ libre, puissent se développer à leur tour.
La seconde cause des reviviscences longues et complètes est la répétition elle-même. Tout le monde sait que, pour apprendre une chose, il faut, non-seulement la considérer avec attention, mais la considérer avec attention plusieurs fois. On dit à ce propos, dans le langage ordinaire, qu'une impression plusieurs fois renouvelée se grave plus profondément et plus exactement dans la mémoire. C'est ainsi que nous parvenons à retenir une langue, des airs de musique, des morceaux de vers et de prose, les termes techniques et les propositions d'une science, bien plus que cela, tous les faits usuels d'après lesquels nous réglons notre conduite. Quand, à la couleur et
loppement de cette doctrine. Nulle part l'idée du grand naturaliste anglais ne s'applique plus exactement qu'en psychologie.
à la l'orme, nous prévoyons le goût d'une gelée de groseille, ou quand, les yeux fermés, sentant le goût de cette gelée, nous imaginons sa teinte rouge et le lustre de sa tranche vacillante, nous avons en nous des images avivées par la répétition . Toutes les fois que nous mangeons ou que nous buvons, ou que nous marchons, ou que nous faisons usage d'un de nos sens, ou que nous commençons ou continuons une action quelconque, il en est de même. Tout homme et tout animal, à tout moment de sa vie, possède ainsi une certaine provision d'images nettes et aisément renaissantes, qui, dans le passé, ont pour source un confluent d'expériences nombreuses et qui, dans le présent, sont nourries par un afflux d'expériences renouvelées. Quand des Tuileries je veux aller au Panthéon, ou de mon cabinet à la salle à manger, je prévois à chaque tournant les formes colorées qui vont se présenter à ma vue ; au contraire s'il s'agit d'une maison où j'ai passé deux heures, et d'une ville ou j'ai passé trois jours, au bout de dix ans les images seront vagues, pleines de lacunes, parfois nulles, et je tâtonnerai on je me perdrai. — Cette nouvelle propriété des images dérive aussi de la première. Chaque sensation tendant à renaître dans son image j la sensation deux fois répétée laissera après elle une tendance double, à cette con^
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ditioii pourtant que l'attention soit aussi grande la seconde fois que la première ; d'ordinaire elle ne Test pas, parce que, la nouveauté diminuant, rintérêt diminue; mais si d'autres circonstances renouvellent l'intérêt, ou si la volouté fait son office, la tendance incessamment accrue accroîtra incessamment pour l'image les chances de résurrection et d'intégrité.
III. Ce ne sont là encore que des conditions générales de la reviviscence; on les obtient en comparant une image prise en un point quelconque de la vie à une autre image prise aussi en un autre point quelconque de la vie. Reste à comparer deux moments voisins dans le même liomme, à démêler quelles conditions plus spéciales provoqueront à tel instant la naissance de telle image plutôt que de telle autre. — Pour cela considérons, non plus seulement des sensations isolées, mais encore des suites de sensations. Celles-ci tendent également à renaître , et la même loi qui s'applique aux éléments s'applique aux composés. Il y a des jours où, sans le vouloir, nous repassons en esprit un morceau de notre vie, telle journée de voyage, telle soirée d'opéra, telle conversation intéressante; nous nous sentons ramenés dune manière fixe à l'ancien état; les idées qui essayent de se jeter à
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la traverse sont mal venues-, elles sont chassées, ou s'arrêtent sur le seuil ; si au premier moment quelque lacune se rencontre dans notre souvenir, elle finit le plus souvent par se combler d'elle-même; un détail oublié surgit à l'improviste. — Je me rappelle en ce moment une soirée passée à Laveno sur le lac Majeur, et, à mesure que j'insiste, je revois mon dîner d'auberge, la grosse nappe toute blanche, la jolie servante effarée ; puis, un peu après, le sentier tortueux parmi les thyms et les lavandes, le lac d'un gris bleuâtre sous une enveloppe moite de vapeur, les plaques de lumière, les traînées scintillantes, les semis d'écaillés d'argent qu'un rayon égaré brodait ça et là sur la nappe unie, le bruissement imperceptible des petits flots qui venaient mourir sur la grève, et les clochettes des vaches qui tintaient ça et là dans le silence. Tous les points éminents dans le groupe des sensations que j'ai eues alors reparaissent l'un après Fautre ou ensemble. — Si, maintenant^ prenant un de ces points, j'examine comment il émerge, je trouve que c'est lorsquil a déjà commencé à émerger. Par exemple quand après avoir revu la ligne serpentine du sentier, je m'imagine tournant la tète à gauche, je revois le lac ardoisé et sa broderie de paillettes luisantes, au delà les montagnes eu pyramides qui descendent toutes