CH. II. RENAISSANCE ET EFFACEMENT DE L'IMAGE
vertes jusque dans l'eau; eu effet le bord extrême de la côte confine au lac, la surface uniforme est rayée de franges brillantes, l'autre côté de l'eau rejoint les verdures et les coteaux qui montent; ainsi, la fin de chaque image coïncide avec le commencement de l'autre, et partant l'autre entre en résurrection quand la première disparait. Pareillement le chucliottement des petits Ilots et le tintement des clochettes me reviennent lorsque mes images visuelles sont celles du flot et de la rive ; un commencement de son imaginaire accompagnait déjà les formes colorées imaginaires; il se dégage, et nous le sentons se reproduire avec toutes ses nuances et jusqu'au bout. La renaissance partielle aboutit à la renaissance totale. — Cela est tellement vrai, que si, contrariant la tendance naturelle des images à répéter l'ordre des sensations, je fais effort pour remonter la série à rebours, je puis, après des sensations postérieures, évoquer en moi les sensations antérieures, sitôt que je tombe sur le point de contact où elles touchent celles qui les ont suivies. En effet, si maintenant je retourne en arrière jusqu'à mon arrivée à l'auberge, je revois le vieux chêne à vingt pas de la maison, deux ou trois troncs abattus et une douzaine de polissons qui vaguent ou dorment sous la tiédeur du soleil du soir;
ainsi, en évoquant le point de jonction, c'est-à dire le commencement de l'image, j'ai fourni à l'image le moyen de renaître toute entière. — C'est qu'à vrai dire, il n'y a pas de sensation isolée et séparée ; une sensation est un état qui commence en continuant les précédents et finit en se perdant dans les suivants; c'est par une coupure arbitraire et pour la commodité du langage que nous la mettons ainsi à part: son commencement est la terminaison d'une autre, et sa terminaison le commencement d'une autre. En vertu de la loi générale qui la lie à l'image, son image a les mêmes propriétés qu'elle; cette image partant éveille elle-même à son extrémité antérieure la terminaison d'une image et à son extrémité postérieure le commencement d'une image , en sorte que les précédents et les suites de la sensation ont aussi, par contre-coup, leur écho dans l'image de la sensation.
Bien plus, comme souvent diverses sensations . sont en partie semblables, sitôt que l'image de l'une d'entre elles apparaît, l'image des autres apparaît en partie. Quand je décrivais tout à l'heure les traînées scintillantes que le soleil faisait sur l'eau, je les ai comparées à des broderies, à des franges et à des paillettes d'argent; la portion commune à ces quatre sensations^ présente dans la première, a ressuscité coup sur
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coup les trois autres. Ici encore la renaissance partielle a fini par la renaissance totale. — Trèssouvent nous avons peine à remarquer celte renaissance partielle. Il nous semble au premier abord que telle idée s'est éveillée en nous à l'improviste et au hasard ; nous ne ^voyons pas en quoi elle tient à la précédente. C'est que l'idée qui semble la précédente ne l'est pas véritablement ; entre les deux étaient des intermédiaires que l'habitude, l'inattention ou la promptitude de l'opération nous ont empêchés de remarquer; ces intermédiaires ont servi de transition invisible, et par eux la loi de contiguïté ou la loi de similitude s'est appliquée. Hobbes, l'un des premiers auteurs de cette théorie, raconte qu'au milieu d'une conversation sur la guerre civile d'Angleterre quelqu'un demanda tout d'un coup combien valait, sous Tibère, le denier romain ; question abrupte et que rien ne semble lier à la précédente ; il y avait pourtant un lien, et après un peu de réflexion on le retrouva. La guerre civile d'Angleterre sous Charles P', Charles P"" livré par les écossais pour deux cent mille livres sterling, Jésus-Christ livré pareillement pour trente deniers sous Tibère ; tels étaient les anneaux de la chaîne intérieure qui avaient conduit l'interlocuteur à son idée excentrique '. 1. « Dernièrement, comme je pensais au Ben Lomond ,
— Oji voit maintenant comment les célèbres lois (jui régissent l'association des images et par suite celle (les idées', se ramènent à une loi plus simple. Ce qui suscite à tel moment telle image plutôt que telle autre, c'est un commencement de résurrection, et cette résurrection a commencé tantôt par similitude^ parce que l'image ou la sensation antérieure contenait une portion de l'image ressuscitante, tantôt par continuités parce que la terminaison de l'image antérieure se confondait avec le commencement de l'image ressuscitante. Étant donnée une image quelconque à un moment quelconque, on pourra toujours expliquer sa présence actuelle par le commencement de renaissance qu'elle avait dans l'image ou sensation précédente, et sa netteté, son énergie, sa facilité à renaître, toutes ses qualités intrinsèques
(montagne d'Ecosse) cette idée fut suivie immédiatement par l'idée du système prussien d'éducation. Or il n'y avait pas de connexion imaginable entre ces deux idées. Un peu de réflexion cependant expliqua l'anomalie. Dans une dernière visite à la montagne, j'avais rencontré au sommet un gentleman allemand, et, quoique je n'eusse pas conscience des chaînons intermédiaires entre Ben Lomond et les écoles prussiennes, ces chaînons existaient certainement. — L'Allemand. — L'Allemagne. — La Prusse. — Ces intermédiaires admis, la connexion des deux extrêmes était manifeste. » (Sir W. Hamilton. Lectures^ II, 355).
1. Voyez Bain, Sensés and Intellect. Il dérive toutes les opérations de l'intelligence de ces deux lois. — Voyez aussi Mervoyer, Étude sur V association des Idées (1864).
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par le degré d'attention et par le nombre de répétitions qu'auparavant, soit en elle-même, soit dans la sensation correspondante, elle aura subies; toutes remarques comprises dans notre loi fondamentale qui constate dans la sensation et dans sou image la tendance à renaître, et qui partant assure à l'image commencée, à l'image accompagnée d'attention, à l'image fortifiée par des répétitions, une prépondérance qui aboutit.
IV. Les mêmes lois expliquent l'événement contraire ; en supprimant ou en affaiblissant les conditions qui augmentent pour une image les chances de renaissance et de prépondérance, on supprime ses chances d'empire et de résurrection.— En premier lieu tout ce qui diminue l'attention diminue ces chances. A chaque minute nous éprouvons vingt sensations, de chaud, de froid, de pression, de contact, de contraction musculaire ; il s'en produit incessamment de légères dans toutes les parties de notre corps ; en outre les sons, les bruissements, les bourdonnements sont continus dans notre oreille ; quantité de petites sensations de saveur et d'odeur s'éveillent dans notre nez et dans notre bouche. Mais nous sommes occupés ailleurs, nous pensons, nous rêvons, nous causons, nous lisons, et pendant tout ce temps nous négligeons le reste; à
l'égard des autres sciisalions, nous sommes comme endormis et en rêve ; l'ascendant de quelque image ou sensation dominatrice les retient à l'état naissant; si, au bout d'une minute, nous essayons de les rappeler par le souvenir, elles ne renaissent pas ; elles sont comme des graines jetées à poignées, mais qui n'ont pas germé; une seule, plus heureuse, a accaparé pour soi la place et les sucs de la terre. — Il n'est pas même nécessaire que ces sensations destinées à l'effacement soient faibles; elles peuvent être fortes; il suffit qu'elles soient moins fortes que la privilégiée ; un coup de fusil, l'éclair d'un canon, une douloureuse blessure échappent maintes fois à l'attention dans Femportement de la bataille, et, n'ayant point été remarqués, ne peuvent renaître; tel soldat s'aperçoit tout d'un coup qu'il saigne, sans pouvpir rappeler le coup qu'il a reçu. — Neuf fois sur dix, et peut-être quatrevingt-dix-neuf fois sur cent, la sensation perd ainsi son aptitude à renaître, parce qu'il n'y a pas d'attention sans distraction, et que la prédominance portée sur une impression est la prédominance retirée à toutes les autres. Les choses se passent encore ici comme dans une balance ; un plateau ne s'élève que parce que l'autre s'abaisse , et l'abaissement croît par l'élévation , comme l'élévation par rabaissement.