CH. II. RENAISSANCE ET EFFACEMENT DE L'LMAGE
D'autre part enfin, les images s'émoussent par leur conflit, comme les corps s'usent parleur frottement. Si nous voyons une personne huit ou dix fois, le contour de sa forme et l'expression de son visage se trouvent à la fin bien moins nets dans notre esprit que le lendemain du premier jour. Il en est de même d'un monument , d'une rue, d'un paysage, aperçus plusieurs fois, à dilTérentes heures de la journée, au soir, au matin, par un temps gris, par la pluie, sous un beau soleil, si on les compare au même monument, au même paysage, à la même rue regardés pendant trois minutes, puis remplacés aussitôt par des objets tout différents. La première impression si précise devient la deuxième fois moins précise. Quand j'imagine le monument, je retrouve bien les lignes qui toutes les fois sont demeurées les mêmes; mais les coupures d'ombre et de lumière, les valeurs changeantes des tons, l'aspect du pavé grisâtre ou noirci, la bande du ciel audessus, bleuâtre et vaporeuse dans un cas, charbonneuse et ternie dans un autre, tantôt d'un blanc enflammé , tantôt d'une pourpre sombre, bref, toutes les diversités qui, selon les moments divers, sont venues se joindre à la forme permanente, s'efiacent mutuellement. Pareillement quand je songe à une personne que je connais, ma mémoire oscille entre vingt expressions dif-
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férentes, le sourire, le sérieux, le chagrin, le visage penché d'un côté ou d'un autre ; ces différentes expressions se font obstacle ; mon souvenir est bien plus net lorsque je n'en ai vu qu'une pendant une minute, lorsque, par exemple, j'ai regardé une photographie ou un tableau.
En effet quand l'image de la forme aperçue tend à renaître, elle entraîne avec elle les images de ses différents accompagnements. Mais ces accompagnements, étant différents, ne peuvent renaître ensemble ; les traits contenus dans l'ovale du même visage ne peuvent être à la fois souriants et sévères; la façade du même palais ne peut être à la fois d'un noir intense, comme lorsque le soleil se couche par derrière et d'un rose lumineux, comme lorsque le soleil se lève par devant. Partant , si ces accompagnements qui s'excluent ont une tendance égale à renaître, ni l'un ni l'autre ne renaîtra, et nous nous sentirons tiraillés en sens contraires par des tendances contraires qui n'aboutissent pas; les images resteront à l'état naissant, et composeront ce qu'on nomme en langage ordinaire une impression. Cette impression peut être forte sans cesser d'être vague; sous l'image incomplète règne une sourde agitatation, et comme un fourmillement de velléités, qui d'ordinaire se terminent par un geste expressif, une métaphore, un résumé sensible. Tel