‹ De l'intelligence (volume 3)Chapitre 38 sur 112 · CM. II. RENAISSANCE ET EFFACEMENT DE L' IMAGE · texte numérisé non relu

CM. II. RENAISSANCE ET EFFACEMENT DE L' IMAGE

est notre état ordinaire vis à vis des choses (|ue nous avons plusieurs fois expérimentées; une .image vague, qui correspond à la portion commune de nos diverses expériences, un fouillis de tendances à peu près égales et contraires qui correspondent à leurs circonstances diverses, une notation nette qui désigne et concentre le tout en une idée.

Cette loi d'effacement s'étend fort loin; car elle s'applique , non-seulement aux diverses apparences du même objet, mais encore aux divers objets de la même classe; or tous les objets de la nature se groupent en classes. Un homme qui, ayant parcouru une allée de peupliers, veut se représenter un peuplier, ou qui, ayant regardé une grande basse-cour, veut se représenter une poule, éprouve un embarras. Ses différents souvenirs se recouvrent ; les différences qui distinguaient les deux cents peupliers ou les cent cinquante poules s'effacent l'une par l'autre; il garde une image bien plus exacte et bien plus intacte, s'il a vu un seul peuplier debout dans une prairie, ou une seule poule juchée sur un hangar. — Toutes nos images subissent un émoussement semblable ; que le lecteur essaye d'imaginer un lapin, une carpe, un brochet, un bœuf, une rose, une tulipe, un bouleau, ou tout autre objet d'espèce très-répandue dont il a vu beau-

172 LIVRE II. IJOS IMAC.KS.

coup d'individus, cl d'autro i>art uu (''lé}dinnt, un hippopotame, un magnolia, un grand aloès, ou tout autre objet d'espèce rare dont il a rencontre seulement un ou deux échantillons; dans le premier cas l'image est vague et tous ses alentours ont disparu; dans le second elle est précise, et on peut indiquer l'endroit du Jardin des plantes, la serre parisienne, la villa italienne où l'objet a été vu. — La multiplication de l'expérience est donc une cause d'effacement, et les images, s'annulant l'une l'autre, retombent l'une par l'autre à l'état de tendances sourdes que leur contrariété et leur égalité empêchent de prendre l'ascendant.

On arrive ainsi à concevoir par ime vue d'ensemble l'histoire des images et partant celle des idées dans un esprit humain. Chaque sensation faible ou forte, chaque expérience grande ou petite, tend à renaître par une image intérieure qui la répète, et qui peut se répéter ellemême , après de très-longues pauses et cela indéfiniment. Mais comme les sensations sont nombreuses, et à chaque instant remplacées par d'autres, sans trêve ni fin, jusqu'au terme de la vie, il y a conflit de prépondérance entre ces images, et, quoique toutes tendent à renaître, celles-là seules renaissent, qui possèdent les prérogatives exigées par les lois de la renais-

Page 1