ET DES ÉVÉNEMENTS MORAUX
SOMMAIRE
I. Distinction du physique et du moral. — Le second ordre de faits est lié au premier. — Cette liaison semble inexplicable. — Utilité des réductions précédentes et de la théorie des sensations élémentaires.
II. Position de la difficulté. — Idée du mouvement moléculaire dans les cellules et les fibres des centres nerveux. — Même en le supposant tout à fait défini, on trouve que son idée et l'idée d'une sensation sont irréductibles l'une à l'autre.
III. yVutre méthode d'investigation. — Les deux idées peuvent être irréductibles entre elles, sans que les deux ordres de faits soient irréductibles entre eux. — Deux objets nous semblent diiïérents quand les voies par lesquelles nous acquérons leurs idées sont différentes. — Exemples. — La loi générale s'applique au cas dont il s'agit. — Différence absolue entre le procédé par lequel nous acquérons l'idée d'une sensation et le procédé par lequel nous acquérons l'idée des centres nerveux et de leurs mouvements moléculaires. — Les deux idées doivent être irréductibles entre elles. — Ils est possible que leurs deux objets soient un seul et même objet.
IV. Des deux points de vue, celui de la conscience est direct et celui de la perception extérieure indirect. — Le mouvement moléculaire n'est qu'un signe de l'événement moral. — La sensation et ses éléments sont les seuls événements réels delà nature. — Sensations rudimentaires et infinitésimales. — Le système nerveux n'est qu'un appareil de complication et
de perfectionnement. — Présence des événements moraux élémentaires dans tout le monde organique. — Leur présence probable au delà. — Double échelle el échelons correspondants du monde physique et du monde moral.
V. Les deux faces de la nature.— Portions claires ou obscures de la face physique. — Portions obscures ou claires de la face morale. — Aux portions claires de Tune correspondent les portions obscures de l'autre et réciproquement. — Chacune d'elles par ses clartés éclaire les obscurités de l'autre. — Comparaison des deux faces à un texte incomplet accompagné d'une traduction incomplète.
I. C'est ici la grande question du monde physique et du monde moral, deux mondes que l'expérience la plus vulgaire montre inséparablement liés l'un à l'autre, et que leurs représentations montrent comme absolument irréductibles l'un à l'autre. D'un côté, on éprouve que le second dépend du premier; de l'autre côté, on ne conçoit pas qu'il en dépende. — Là-dessus les physiologistes oublient volontiers le second fait et disent : « Les événements moraux sont une fonction des centres nerveux , comme la contraction musculaire est une fonction des muscles, comme la sécrétion de la bile est une fonction du foie, » — De leur côté les philosophes oublient volontiers le premier fait et disent : « Les événements moraux n'ont rien de commun avec les mouvements moléculaires des centres nerveux, et appartiennent à un être de nature différente. » — Sur quoi les observateurs prudents interviennent et concluent : « Il est vrai
que les événements moraux et les mouvements moléculaires des centres nerveux sont inséparablement liés entre eux; il est vrai que pour notre esprit et dans notre conception ils sont absolument irréductibles entre eux. Nous nous arrêtons devant cette difficulté, et nous n'essayons même pas de la surmonter ; résignonsnous à l'ignorance. » — Pour nous, si, dans Cette obscurité, nous essayons de faire un pas, c'est que nous en avons déjà fait plusieurs. D'une part, nous avons vu que nos idées les plus abstraites, étant des signes, se réduisent à des images, que nos images elles-mêmes sont des sensations renaissantes, que partant notre pensée tout entière se réduit à des sensations. La difficulté est donc simplifiée, et if ne s'agit plus maintenant que de comprendre la liaison d'un mouvement moléculaire et d'une sensation. — D'autre part, nous avons vu que les sensations, en apparence simples, sont des totaux; que ces totaux , en apparence irréductibles entre eux , peuvent être composés d'éléments semblables; qu'à un certain degré de simplicité leurs éléments ne sont plus aperçus par la conscience; qu'ainsi la sensation est un composé d'événements rudimentaires capables de dégradations indéfinies, incapables de tomber sous les prises de la conscience, et dont les actions réflexes
nous attestent, non-seulement la présence, mais encore l'efficacité. La difficulté se trouve une seconde fois simplifiée ; il ne s'agit plus maintenant que de comprendre la liaison de ces événements et d'un mouvement moléculaire. — L'obscurité demeure toujours très-grande; car nous ne pouvons jamais concevoir ces événements que d'après le type des sensations ordinaires, et, entre cette conception et celle d'un mouvement, il reste un abîme. Mais nous savons que la sensation ordinaire est un composé, qu'elle diffère de ses éléments, que ces éléments échappent à la conscience, qu'ils n'en sont pas moins réels et actifs, et, dans cette pénombre inférieure et profonde où nait la sensation, nous trouverons peut-être le lien du monde physique et du monde moral.
II. Posons d'abord la difficulté dans toute sa force. Puisque les événements moraux ne sont que des sensations plus ou moins déformées ou transformées, comparons une sensation à un mouvement moléculaire des centres nerveux. Prenons la sensation du jaune d'or, d'un son comme ut, celle que donnent les émanations d'un lis, la saveur du sucre, la douleur d'une coupure, celle du chatouillement, de la chaleur, du froid. La condition nécessaire et suffisante
d'une telle sensation, c'est un mouvement intestin dans la substance grise de la protubérance des tubercules quadrijumeaux, bref d'un centre sensitif ; que ce mouvement soit inconnu, peu importe; tel ou tel, il est toujours un déplacement de molécules, plus ou moins compliqué et propagé; rien de plus. — Or, quel rapport peut-on imaginer entre ce déplacement et une sensation? Des cellules, constituées par une membrane et par un ou plusieurs noyaux, sont semées dans une matière granuleuse, sorte de pulpe mollasse ou de gelée grisâtre composée de noyaux et d'innombrables fibrilles; ces cellules se ramifient en minces prolongements qui probablement s'unissent avec les fibres nerveuses, et l'on suppose que par ce moyen elles communiquent entre elles et avec les parties blanches conductrices. Remplissez- vous les yeux et la mémoire des préparations anatomiques et des planches micrographiques qui nous montrent cet appareil; supposez la puissance du microscope indéfiniment augmentée et le grossissement poussé jusqu'à un million ou un milliard de diamètres. Supposez la physiologie adulte, et la théorie des mouvements cellulaires aussi avancée que la physique des ondulations éthérées; supposez que l'on sache le mécanisme du mouvement qui, pendant une sensation, se produit dans
la substance grise, son circuit de cellule à cellule, ses différences selon qu'il éveille une sensation de son ou une sensation d'odeur, le lien qui le joint aux mouvements calorifiques ou électriques, bien plus encore, la formule mécanique qui représente la masse, la vitesse, et la position de tous les éléments des fibres et des cellules à un moment quelconque de leur mouvement. Nous n'aurons encore que du mouvement, et un mouvement, quel qu'il soit, rotatoire, ondulatoire, ou tout autre, ne ressemble en rien à la sensation de l'amer, du jaune, du froid ou de la douleur. Nous ne pouvons convertir aucune des deux conceptions en l'autre, et partant les deux événements semblent être de qualité absolument différente; en sorte que l'analyse, au lieu de combler l'intervalle qui les sépare, semble l'élargir à l'infini ^
1. Gf John Tyndall, extrait d'une leçon sur Lrs forces physiques et la pensée faite à l'Association britannique pour l'avancement des sciences. (Session de Norwich). {Revue des cours scitniifiques ^ années 1868-1869, n" 1.)
« Je crois que tous les grands penseurs qui ont étudié ce sujet, sont prêts à admettre l'hypothèse suivante : que tout acte de conscience, que ce soit dans le domaine des sens, de la pensée ou de l'émotion, correspond à un certain état moléculaire défini du cerveau ; que ce rapport du physique à la conscience existe invariablement ; de telle sorte, qu'étant donné l'état du cerveau, on pourrait en déduire la pensée ou le sentiment cerrespondant, ou qu'étant donnée la pensée ou le sentiment, on pourrait en déduire l'état du cerveau. Mais comment faire cette déduction? Au fond ce n'est pas là un cas
III. Repoussés de ce côté, il faut nous tourner d'un autre. A la vérité, nous ne pouvons
de déduction logique. C'est tout au plus un cas d'association empirique. — Vous pourrez répondre que bien des déductions de la science ont ce caractère d'empirisme ; telle est celle par laquelle on affirme, qu'un coûtant électrique circulant dans une direction donnée fera dévier l'aiguille aimantée dans une direction définie. Mais les deux cas diffèrent en ceci, que, si l'on ne peut démontrer l'influence du courant sur l'aiguille, on peut au moins se la figurer, et que nous n'avons aucun doute qu'on finira par résoudre mécaniquement le problème ; tandis qu'on ne peut même se figurer le passage de l'état physique du cerveau aux faits correspondants du sentiment.— Admettons qu'une pensée définie corresponde simultanément à une action moléculaire définie dans le cerveau. Eh bien! nous ne possédons pas l'organe intellectuel, nous n'avons même pas apparemment le rudiment de cet organe, qui nous permettrait de passer par le raisonnement d'un phénomène à fautre. Ils se produisent ensemble, mais nous ne savons pas pourquoi. Si notre intelligence et nos sens étaient assez perfectionnés, assez vigoureux, assez illuminés, pour nous permettre de voir et de sentir les molécules mêmes du cerveau ; si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques, si elles existent, de ces molécules; si nous connaissions parfaitement les états moléculaires, qui correspondent à tel ou tel état de pensée ou de sentiment, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème : quel est le lien entre cet état physique et les faits de la conscience? L'abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. Admettons que le sentiment amour, par exemple, corresponde à un mouvement en spirale dextre des molécules du cerveau, et le sentiment hairie à un mouvement en spirale senestre. Nous saurions donc que, quand nous aimons, le mouvement se produit dans une direction, et que, quand nous haïssons, il se produit dans une autre ; mais le pourquoi ? resterait encore sans réponse. »
356 LIVRE IV. CONDITIONS DES ÉVÉNEMLiNTS xMOIUUX.
concevoir les deux événements que comme irréductibles l'un à l'autre; mais cela peut tenir à la manière dont nous les concevons et non aux qualités qu'ils ont; leur incompatibilité est peutêtre apparente, non réelle; elle vient de nous et non pas d'eux. Une pareille illusion n'aurait rien d'extraordinaire. Règle générale, il suffit qu'un même fait nous soit connu par deux voies difïérentes, pour que nous concevions à sa place deux faits différents.
Tel est le cas pour les objets que nous connaissons par les sens. Un aveugle né* qu'on vient d'opérer demeure assez longtemps avant de pouvoir mettre d'accord les perceptions de son toucher et les perceptions de sa vue. Avant l'opération il se représentait une tasse deporcelaine comme froide, polie, capable de donner à sa main telle sensation de résistance, de poids et de forme ; lorsque pour la première fois elle frappe sa vue et lui donne la sensation d une tache blanche, il conçoit la chose blanche et lustrée comme autre que la chose résistante, pesante, froide et polie. Il en resterait là, s'il ne faisait pas d'expériences nouvelles; les deux choses seraient toujours pour lui différentes en quahté ; elles formeraient deux mondes entre lesquels il n'y aurait pas de