‹ De l'intelligence (volume 3)Chapitre 83 sur 112 · Voir plus loin, 2* partie, liv. II, chap. ii · texte numérisé non relu

Voir plus loin, 2* partie, liv. II, chap. ii

passage. — Pareillement, les yeux fermés et sans être prévenu, vous voyez un flamboiement, un peu plus tard vous entendez un son, et enfin vous avez dans le bras la sensation d'un coup de bâton; essayez l'expérience sur un ignorant ou sur un enfant ; il croira qu'on l'a frappé, que quelqu'un a sifflé, qu'une vive lumière est entrée dans la chambre; et cependant les trois faits diff'érents n'en sont qu'un seul, le passage d'un courant électrique. — Il a fallu faire l'acoustique pour montrer que l'événement qui éveille en nous, par nos nerfs tactiles, les sensations de vibration et de chatouillement est le même qui, par nos nerfs acoutisques, éveille en nous les sensations de son. Récemment encore* « les phéno- « mènes de chaleur, d'électricité, de lumière. « assez mal définis en eux mêmes, étaient pro- « duits par autant d'agents propres, de fluides « doués d'actions spéciales. Un examen plus ap- « profond! a permis de reconnaître que cette « conception de différents agents spécifiques hé- « térogènes n'a au fond qu'une seule et unique « raison, c'est que la perception de ces divers « ordres de phénomènes s'opère en général par « des organes différents et qu'en s'adressant plus « particulièrement à chacun de nos sens, ils exci-

1 . M. de Sénarmont. Cours profossé à l'École polytechnique, cité par Saigey, La jJiysique moderne, p. 2 6.

3 58 LIVRE IV. CONDITIOxNS DES ÉVÉNEMENTS MORAUX.

« tent nécessairement des sensations spéciales. a L'hétérogénéité apparente serait moins alors « dans la nature même de l'agent physique que « dans les fonctions de l'instrument physioloc< gique qui forme les sensations; de sorte qu'en « transportant, par une fausge attribution, les dis- <c semblances de l'effet à la cause, on aurait en «. réalité classé les phénomènes médiateurs par « lesquels nous avons conscience des modificacc tions de la matière, plutôt que l'essence même « de ces modifications... Tous les phénomènes « physiques, quelle que soit leur nature, sem- « blent n'être au fond que les manifestations (c d'un seul et même agent primordial.» — Ainsi, la conception que nous formons porte toujours l'empreinte profonde du procédé qui la forme. Nous sommes donc obligés de tenir compte de cette empreinte ; partant, sitôt que nous trouverons en nous deux idées entrées par des voies différentes, nous devrons nous défier de la tendance qui nous porte à poser une différence, surtout une différence absolue, entre leurs objets.

Or, lorsque nous examinons de près l'idée d'une sensation et l'idée d'un mouvement moléculaire des centres nerveux, nous trouvons qu'elles entrent en nous par des voies, non-seulement différentes, mais contraires. — La première

vient du dedans, sans intermédiaire ; la seconde vient du dehors, par plusieurs intermédiaires. — Se représenter une sensation, c'est avoir présente l'image de cette sensation, c'est-à-dire cette sensation elle-même directement répétée et spontanément renaissante. Se représenter un mouvement moléculaire des centres nerveux, c'est avoir présentes les images des sensations tactiles, visuelles et autres qu'il éveillerait en nous, si, du dehors, il agissait sur nos sens, c'est-à-dire imaginer des sensations de blanc, de gris, de consistance mollasse, de forme cellulaire ou fibreuse, de petits points tremblottants, c'est entin, si l'on va plus loin, combiner intérieurement les noms de mouvement, vitesse et masse, qui désignent des collections et des extraits de sensations musculaires et tactiles. — En somme la première représentation équivaut à son objet, la seconde au groupe de sensations qu'éveillerait en nous son objet. Or on ne peut concevoir des procédés de formation plus dissemblables. Tout à l'heure, de sens à sens, les deux représentations arrivaient en nous par deux chemins différents^ mais tous deux extérieurs, en sorte que rien ne les empêchait de partir tous deux de quelque point commun. Ici les deux représentations arrivent par deux chemins opposés, l'une du dedans, l'autre du dehors, tellement que ces chemins de-

meurent perpétuellement divergents, et que nous ne pouvons leur concevoir un même point de départ.— Ainsi l'opposition foncière des deux procédés de formation suffit à expliquer l'irréductibilité mutuelle des deux représentations. Un même et unique événement connu par ces deux voies paraîtra double, et, quel que soit le lien que l'expérience établisse entre ses deux apparences, on ne pourra jamais les convertir l'une dans l'autre. Selon que sa représentation viendra du dehors ou du dedans, il apparaîtra toujours comme un dehors ou comme un dedans, sans que jamais . nous puissions faire rentrer le dehors dans le dedans, ni le dedans dans le dehors.

TV. Il se peut donc que la sensation et le mouvement intestin des centres nerveux ne soient au fond qu'un même et unique événement, condamné, par les deux façons dont il est connu, à paraître toujours et irrémédiablement double. Quelle est la valeur de chacun des deux points de vue, et que faut-il en défalquer pour dégager la vraie nature de l'événement? Nous sommes arrivés ici au poittt de jonction du monde physique et du monde moral. C'est d'ici que partent les deux lignes opposées et indéfinies où chemine l'expérience humaine; les deux convois ainsi formés, avancent et s'écartent toujours da-

vantage, en se chargeant de plus en plus à chaque station. Ou voit par là l'importance de l'événement central; quel qu'il soit, il communique son caractère au reste.

Or, des deux points de vue par lesquels nous l'atteignons, l'un, qui est la conscience, est direct : connaître une sensation par la conscience, c'est avoir présente son image, qui est la même sensation réviviscente. Au contraire, l'autre point de vue, qui est la perception extérieure, est indirect; il ne nous renseigne en rien sur les caractères propres de son objet ; il nous renseigne simplement sur une certaine classe de ses effets. L'ol)jet ne nous est pas montré directement, il nous est désigné indirectement par le groupe de sensations qu'il éveille ou éveillerait en nous. L'analyse de la perception extérieure * prouvera que primitivement nous ne savons rien de plus des objets extérieurs ; au fond de la conception que nous avons, il n'y a que nos sensations; résistance, situation, étendue, mobilité, celles de leurs qualités qui semblent les plus indépendantes et les plus personnelles, se réduisent au pouvoir d'éveiller en nous cer-

1. Voyez plus loin 2'^ partie, liv. II, ch. i et ii. Voir aussi les deux admirables chapitres de Stuart Mill, Examination of sir William Hamilton's philosophij, sur la notion du monde extérieur, et sur les qualités premières de la matière.

362 LIVRE IV. CONDITIONS DES ih'ÉNEMENTS MORAUX.

tains groupes de sensations musculaires et tactiles. En somme , les choses connues par les sens nous demeurent en elles-mêmes inconnues; nous ne connaissons d'elles que leurs signes.— Il y a donc une grande différence entre les deux points de vue. Par la conscience, j'atteins le fait en lui-même; par les sens, je n'atteins qu'un signe. Un signe de quoi ? Qu'est-ce qui est constamment accompagné, dénoté, signifié par le mouvement intestin des centres nerveux? Nous l'avons montré plus haut en exposant les conditions des sensations et des images ; c'est la sensation, c'est l'image, c'est l'événement moral interne. Dès lors tout s'accorde. Cet événement moral qu'atteint directement la conscience ne peut être atteint qu'indirectement par les sens; les sens ne savent de lui que ses effets sur eux ; c'est pour cela qu'ils nous le font concevoir comme un mouvement intestin de cellules grisâtres ; comme il n'agit sur eux que par le dehors, il ne peut leur apparaître que comme extérieur et physique. — L'on comprend maintenant pourquoi, étant un^ il nous paraît forcément double ; le signe et l'événement signifié sont deux choses qui ne peuvent pas plus se confondre que se séparer, et leur distinction est aussi nécessaire que leur liaison. Mais, dans cette liaison et dans cette distinction, tout l'avantage est pour l'événement moral ;

lui seul existe; l'événement physique n'est que la façon dont il affecte ou pourrait affecter nos sens. Le monde physique se réduit donc à un système de signes, et il ne reste plus pour le construire et le concevoir en lui-même que les matériaux du monde moral.

Quels sont ces matériaux? On a vu que la sensation proprement dite est un composé d'événements successifs et simultanés de même qualité, eux-mêmes composés de même ; qu'au terme de l'analyse , l'expérience indirecte et les analogies montrent encore des événements de même qualité, successifs et simultanés, tous soustraits à la conscience et à la fm infinitésimaux; que les actioiis réflexes indiquent des événements rudimentaires analogues et qu'on les suit jusqu'au bas de la série animale, même en des animaux * comme le polype d'eau douce, en qui Ton ne découvre aucune trace de système nerveux. — Mais on peut les suivre plus loin encore; car, chez plusieurs plantes comme la sensitive et le sainfoin oscillant du Bengale, chez les anthérozoïdes des cryptogames et chez les zoospores des algues, on rencontre des actions réflexes tout à fait semblables à celles que produit le tronçon d'une grenouille décapitée. « Il n'y a pas de différence radicale entre

1* Vulpian, 43, 37, 31.

« les animaux et les végétaux, » à ce point de vue. — Il n'y en a pas non plus au point de vue de la structure intérieure ni de la composition chimique. Les deux règnes se confondent si bien par leurs degrés inférieurs, que plusieurs groupes, entre autres les vibrions, ont été classés tantôt dans l'un et tantôt dans l'autre. En somme, « le système nerveux n'est qu'un appareil de « perfectionnement. » et l'événement moral , dont il est la condition et dont son mouvement est le signe, est un groupe compliqué et organisé dont les éléments et les rudiments peuvent aussi se rencontrer ailleurs. — Nous pouvons donc, en suivant les analogies, descendre encore beaucoup plus bas dans l'échelle des êtres. Au-dessous du monde organique s'étend le monde inorganique, et le premier n est qu'un cas du second. Il est construit avec les mêmes substances chimiques , soumis aux mêmes forces physiques, assujetti aux mêmes lois mécaniques, et toutes les indications de la science concourent à le représenter comme autre en degré, mais le même en nature' ; ce que nous appelons la vie est une action chimique plus délicate d'éléments chimiques plus composés. En

1. Berthelot, Chimie organique. Tome IL Conclusion. Bérard et Robin. Eléments de physiologie. II, 65. ^ Saigey, de Vunilè des phénomènes physiques, passim.

poursuivant l'analyse, depuis les plus hautes opérations des lobes cérébraux jusqu'aux phénomènes les plus élémentaires de la physique, on ne trouve que des mouvements mécaniques d'atomes, transmissibles sans perte d'un système à l'autre, et d'autant plus compliqués que les systèmes sont plus complexes. Par contre-coup la même dégradation et la même réduction s'opèrent dans les événements moraux ; au plus haut degré de complication, ils constituent les images, les sensations proprement dites et ces sensations rudimentaires que dénote l'action réflexe ; aux degrés suivants ils sont encore des événements de la même espèce, mais moins composés, et ainsi de suite, leur complication diminuant avec celle du mouvement moléculaire, tant qu'enfin, au degré le plus simple de l'événement physique, correspond le degré le plus simple de l'événement moral.

V. La nature a donc deux faces, et les événements successifs et simultanés qui la constituent peuvent être conçus et connus de deux façons, par le dedans et en eux-mêmes, par le dehors et l'impression qu'ils produisent sur nos sens. Les deux faces sont parallèles, et toute ligne qui coupe l'une coupe l'autre à la même hauteur. Vue d'un côté, la nature a pour éléments des événements

que nous ne pouvons connaître qu'à l'état de complication suprême, et qu'en cet état nous nommons sensations. Vue de l'autre côté, elle a pour éléments des événements que nous ne concevons clairement qu'à l'état de simplicité extrême, et qu'en cet état nous nommons mouvements moléculaires. Au premier point de vue, elle est une échelle d'événements moraux, successifs et simultanés, dont la complication va décroissant, si l'on part du sommet dont nous avons conscience, pour descendre jusqu'à la base dont nous n'avons pas conscience. Au second point de vue, elle est une échelle d'événements physiques, successifs et simultanés, dont la complication va croissant, si l'on part de la base que nous concevons clairement, pour aller jusqu'au sommet dont nous n'avons aucune idée précise. Tout degré de complication d'un côté de l'échelle indique de l'autre côté un degré de complication égal. Des deux côtés, à la base de l'échelle, les événements sont infinitésimaux; on a vu dans les sensations dont on peut pousser un peu loin l'analyse, celles de l'ouïe et de la vue, que l'évé nement moral comme l'événement physique passe dans un temps très-court par une série rigoureusement infinie de degrés. D'un côté à l'autre, depuis la base jusqu'au sommet, la correspondance est parfaite. Phrase à phrase, mot à mot.

l'événement physique, tel que nous nous le représentons, traduit l'événement moral.

Que le lecteur suive la comparaison jusqu'au bout; elle exprime la chose dans tous ses détails. Supposez un livre écrit dans une langue originale et muni d'une traduction interlinéaire; le livre est la nature, la langue originale est l'événement moral, la traduction interlinéaire est l'événement physique, et l'ordre des chapitres est l'ordre des êtres. — Au commencement du livre, la traduction est imprimée en caractères très-lisibles et tous bien nets. Mais à mesure que nous avançons dans le livre, ils le sont moins, et, de chapitre en chapitre, il s'y glisse quelques caractères nouveaux qu'on a peine à ramener aux premiers. A la fin, surtout au dernier chapitre, l'impression devient indéchiffrable ; cependant quantité d'indices montrent que c'est toujours la même langue et le même livre. — Tout au rebours pour le texte original. 11 est très-lisible au dernier chapitre; à l'avant-dernier, l'encre pâlit; aux précédents^ on devine encore qu'il y a là de l'impression, mais on n'en peut rien lire; plus avant encore, toute trace d'encre disparaît.

Tel est le livre que les philosophes tâchent d'entendre; devant ce barbouillage final de la première écriture, et devant les lacunes énormes de la seconde, ils s'arrêtent embarrassés, et

368 JJVRE IV. CONDITIONS DES I^:VÉNEMENTS MORAUX.

chacun d'eux décide, non d'après les faits constatés, mais d'après les habitudes de son esprit et les besoins de son cœur. — Les savants proprement dits, les physiciens, les physiologistes, qui ont commencé le livre par le commencement, disent qu'il n'y a là qu'une langue, celle de l'écriture interlinéaire, et que l'autre se ramène à celle-ci; supposition énorme, puisque les deux langues sont tout-à-fait différentes. — Les moralistes, les psychologues, les esprits religieux qui ont commencé le livre par la fin et sont pourtant forcés d'avouer que le gros de l'ouvrage est écrit dans un autre idiome, trouvent un mystère inexplicable dans cet assemblage de deux langues, et disent communément qu'd y a là deux livres juxta-posés et bout à bout. Bref les matérialistes nient le texte , et les spiritualistes regardent comme incompréhensible le lien du texte et de la traduction. — Nous n'avons point procédé de même et notre minutieuse analyse nous a conduit à une solution nouvelle. Nous avons d'abord étudié longuement l'idiome original, et montré que les pages du dernier chapitre, écrites en apparence avec caractères de diverses sortes, sont toutes écrites avec les mêmes caractères. Profitant de cette réduction, nous avons alors déchiffré plusieurs lignes demi-eff'acées de l'avantdernier chapitre ; puis, d'après les traces vagues

laissées sur les pages antérieures, aoiis avons soupçonné que le texte pouvait se continuer beaucoup plus haut, même sur les pages où il n'y en a plus trace. Alors nous avons établi que l'écriture interlinéaire est une traduction, que l'autre est un texte original; et, de leur dépendance, nous avons conclu que la première est la traduction de la seconde. Sur cette indication nous avons admis que le texte, quoique invisible à nos yeux, doit se continuer sur les pages antérieures, et que, sur les pages finales, l'écriture interlinéaire, quoique indéchiffrable, est encore une traduction. De cette façon l'unité du livre a été prouvée, et les deux idiomes se sont complétés ou éclairés l'un par l'autre. Nous savons maintenant lequel des deux est le témoignage primitif et mérite toute confiance, dans quelle mesure et avec quelle assurance on peut consulter l'autre. Grâce à leur dépendance mutuelle et à la présence continue de l'un ou de l'autre, chacun d'eux peut suppléer l'autre. Quand l'un est pour nos yeux effacé ou indéchiffrable, nous sommes autorisés à conclure, de celui que nous lisons, à celui que nous ne lisons pas'.

1. Voir, pour compléter cette théorie, la note finale du § YI, cliap. I, livre II, deuxième partie.

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