Muuller, Manuel de physiologie, II
incomparables ; le sommeil est venu, je ne sais plus rien du monde réel où je suis. Plusieurs fois, comme M. Maury, je me suis fait éveiller doucement, à différents moments de cet état, et de cette façon j'en ai pu remarquer les caractères. — L'image intense qui semble un objet extérieur n'est qu'une continuation plus forte de l'image faible qu'un instant auparavant je reconnaissais comme intérieure ; tel bout de forêt, telle maison, telle personne que j'imaginais vaguement en fermant les yeux, m'est, en une minute, devenue présente avec tous ses détails corporels, jusqu'à se changer en hallucination complète i . Puis , en m'éveillant sous la main qui me touche, je sens la figure s'effacer , se décolorer , s'évaporer ; ce qui m'avait paru une substance se réduit à une ombre. Maintes fois j'ai assisté ainsi tour à tour à l'achèvement qui fait de l'image simple une hallucination, et à la dégradation qui fait de l'hallucination une image simple. — Dans ce double passage, on peut noter les différences et découvrir les conditions des deux états. Nous approchons du sommeil. A mesure que l'image devient plus intense, elle devient à la fois plus absorbante et plus indépendante. D'un côté, elle prend peu à peu pour elle toute l'attention ; les bruits et les contacts extérieurs deviennent de moins en moins sensi-
1. Maury, Du sommeil, 3e édition, p. 448 et 453. Nombreux exemples cités à l'appui :
« Dès que l'esprit s'arrête sur une idée, une hallucination hypnagogique correspondante se produit, si l'œil vient à se fermer... L'état d'hallucination n'est qu'un ravivement de l'idée* image dû à ce que les parties internes des appareils sensoriaux devenus plus délicats et plus facilement excitables subissent par l'opération de la conception une répercussion cependant de même nature que celle qui accompagne la pensée. »
bles ; à la fin, ils sont comme s'ils n'étaient pas. D'autre part, elle surgit et persiste d'elle-même ; il nous semble que nous ne sommes plus producteurs, mais spectateurs; ses transformations sont spontanées^cmtomatiques 1 . Au maximum de l'attention et de l'automatisme, l'hallucination est parfaite, et c'est justement la perte de ces deux caractères qui la défait. — Nous approchons du réveil. D'un côté, au léger contact de la main qui nous réveille, une partie de notre attention se reporte vers le dehors. D'autre part, la mémoire revenant, les images et les idées renaissantes enveloppent l'image par leur cortège, entrent en conflit avec elle, lui imposent leur ascendant, la tirent de sa vie solitaire, la ramènent à la vie sociale, la replongent dans sa dépendance habituelle. Ce tiraillement et ce combat font l'étourdissement du réveil, et ce qu'on appelle la veille raisonnable n'est que l'équilibre rétabli.
L'image ordinaire n'est donc pas un fait simple, mais double. Elle est une sensation spontanée et consécutive, qui, par le conflit d'une autre sensation non spontanée et primitive, subit un amoindrissement , une restriction et une correction. Elle comprend deux moments, le premier où elle semble située et extérieure, le second où cette extériorité et cette situation lui sont ôtées. Elle est l'œuvre d'une lutte ; sa tendance à paraître extérieure est combattue et vaincue par la tendance contradictoire et plus forte de la sensation que le nerf ébranlé a suscitée au même instant. Sous cet effort, elle s'affaiblit, elle s'atténue, elle n'est plus qu'une ombre ; nous l'appelons image, fantôme,