D. Stewart, Philosophie de l'esprit humain^ ï
fin, emporté par une émotion insurmontable, il ne put émettre, pendant plus d'une minute, qu'une succession de cris ou sons inarticulés l. » Évidemment, pendant cette minute, sa vision mentale avait tous les caractères d'une vision physique; il avait devant lui son enfer imaginaire comme un enfer réel, et il croyait à ses fantômes du dedans comme à des objets du dehors. « Mes personnages imaginaires, m'écrit le plus exact et le plus lucide des romanciers modernes, m'affectent, me poursuivent, ou plutôt c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goût d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moimême, que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très-réelles, car j'ai vomi tout mon dîner. »
Un peintre anglais 2, dont la célérité était merveilleuse, expliquait de môme son procédé : « Lorsqu'un modèle se présentait, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps ses traits sur la toile. Je n'avais pas besoin d'une plus longue séance ; j'enlevais la toile et je passais h une autre personne. Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais l'homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, où je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité, et, je puis môme ajouter, avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps en temps la figure imaginaire et je me mettais à peindre; je suspendais mon travail pour examiner
i. Smithsonian Iïistitute, tome IT, p. 9. 2. Brierre de Boismonl, ibid.t 2S.
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la pose, absolument comme si l'original eût été devant moi. Toutes les fois que je jetais les yeux sur la chaise, je voyais l'homme. » Il est clair que, pendant plusieurs minutes de suite, il prenait la figure imaginaire pour une figure réelle. En effet, l'erreur qui d'abord était passagère devint durable. « Peu à peu, dit-il, je commençai à perdre la distinction de la figure imaginaire et de la figure réelle, et quelquefois je soutenais aux modèles qu'ils avaient déjà posé la veille. A la fin, j'en fus persuadé ; puis tout devint confusion... Je perdis l'esprit, et je demeurai trente ans dans un asile. » Au sortir de l'asile, il avait conservé la même faculté de peindre un portrait d'après l'image intérieure du modèle ; mais on l'empêcha de travailler, par crainte du même accident.
Le joueur d'échecs dont j'ai parlé m'écrit encore : ce Je ne songe jamais à établir une différence entre l'échiquier qui est dans mon esprit et l'autre. Pour moi, c'est tout un; ce serait par un autre effort de raisonnement, dont l'utilité ne se fait jamais sentir, que j'arriverais h établir une différence. » Ainsi, tant qu'il joue, l'échiquier mental est pris par lui pour l'échiquier extérieur. — En d'autres cas, ceux-ci maladifs ou presque maladifs, on voit aussi l'image acquérir l'extériorité complète et définitive. « Dernièrement, dit M. Maury !, mes yeux avaient été frappés par un plat de cerises les plus vermeilles et qui étaient servies sur ma table. Quelques instants après mon dîner, le temps étant devenu orageux et l'atmosphère fort oppressive, je sentis que le sommeil allait me gagner, mes yeux se fermaient; j'avais alors les cerises à la
i. Du somme J, 3e édition, 210.
pensée; je vis alors, dans une hallucination hypnago* gique, ces mêmes cerises vermeilles, et elles étaient placées dans la même assiette de faïence verte sur laquelle elles avaient paru à mon dessert. Ici il y avait eu transformation directe de la pensée en sensation. » — Plusieurs exemples de transformations semblables sont cités par les aliénistes '. « Un jeune épileptique, dont chaque accès était précédé par l'apparition d'une roue dentée au milieu de laquelle se trouvait une figure horrible, assurait d'avoir l'empire de commander à ses hallucinations. Il s'amusait à concevoir la présence d'un objet bizarre, et, à peine formé dans son imagination, cet objet se traduisait fidèlement à ses yeux.... J'ai moi-même recueilli un cas de ce genre.... chez un monomaniaque, homme d'un esprit fort cultivé et d'un caractère plein de sincérité, qui m'a assuré à plusieurs reprises qu'il n'avait qu'à se rappeler ou à concevoir une personne ou une chose, pour qu'aussitôt cette chose ou cette personne lui parussent douées d'une apparence d'extériorité. »
Il n'y a pas même besoin d'être malade ou sur le bord du sommeil pour assister à la métamorphose par laquelle l'image se projette ainsi à demeure dans le dehors. « Un de mes amis, dit Darwin 2, avait un jour regardé fort attentivement, la tête inclinée, une petite gravure de la Vierge et de l'enfant Jésus. En se relevant, il fut surpris d'apercevoir, à l'extrémité de l'appartement, une figure de femme, de grandeur natu-
^ 1. Annales médico-psychologiques, 3e série, II, 389, 390, M. Micnea. - Divers exemples recueillis par Abercrombie, M. Moreau, Maisonneuve, etc. - Voyez aussi Baillarger, Des hallucinations, tome XII, Mémoires de l'Académie de médecine, 250. ' 2. Brierrc de Boismont, ibid.y 438.
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relie, avec un enfant dans les bras. Le premier sentiment de surprise passé, il remonta à la source de l'illusion, et remarqua que la figure correspondait exactement à celle qu'il avait vue dans la gravure. L'illusion persista deux minutes l. » Gœthe pouvait à volonté se donner l'illusion complète. « Lorsque je ferme les yeux, dit-il, et que je baisse un peu la tète, je fais apparaître une fleur au milieu du champ de la vision; cette fleur ne conserve pas sa première forme, elle s'ouvre, et de son intérieur sortent de nouvelles fleurs, formées de feuilles colorées et quelquefois vertes. Ces fleurs ne sont pas naturelles, mais fantastiques, quoique symétriques comme des rosettes de sculpteur. Je ne puis fixer une forme, mais le développement de nouvelles fleurs continue aussi longtemps que je le désire, sans variation dans la rapidité des changements. La même chose m'arrive quand je me représente un disque nuancé. Ses différentes couleurs subissent des changements constants qui s'étendent progressivement du centre à la circonférence,
1. Traité des maladies mentales, par Griesinger, traduit pai Doumic, page 104.
« Quelques observateurs peuvent volontairement provoquer leurs hallucinations; c'est-à-dire que des idées existant à l'état de conscience et qu'ils fixaient vivement faisaient entrer en action les fonctions sensorielles. Un individu qui avait des hallucinations de rouie avait remarqué qu'il pouvait lui-même provoquer les voix ; il disait ensuite que cela l'aidait en partie à reconnaître son erreur... M. Sandras parle d'hallucinations qu'il a eues lui-même dans une maladie, pendant laquelle il prenait ses propres pensées et ses désirs pour des voix. Ces voix lui répondaient à ses questions mentales comme une deuxième peronne, mais toujours dans le sens de ses désirs. »
« Nous considérons les phénomènes de l'imagination comme étant une des fonctions des appareils sensitifs interûes et qui diiïère des autres seulement par l'intensité. »
exactement comme les changements du kaléidoscope moderne. » — Enfin, non-seulement en pleine santé, mais encore avec l'exercice complet et par l'exercice même de la volonté, des hallucinations, c'est-à-dire des projections dans le dehors de la simple image mentale, ont été produites. « Un aliéniste allemand, le Dr Brosius de Bendorf, raconte avoir produit à volonté sa propre image qui posa devant lui pendant quelques secondes, mais s'évanouit immédiatement quand il essaya de reporter sa pensée sur son existence personnelle !. »
Ces cas extrêmes montrent par leur exagération la nature de l'état normal. De même qu'en disséquant des estomacs hypertrophiés on a pu démêler la disposition des fibres musculaires, invisibles dans les estomacs sains, de même, en considérant ces illusions prolongées pendant des secondes, des minutes, parfois davantage, on constate l'illusion fugitive qui accompagne les images ordinaires, mais qui est si rapide, si courte, si instantanée, que, directement, nous ne pouvons l'isoler et l'observer. — Elle n'en est pas moins réelle, et la simple analyse des mots que nous employons pour désigner l'image témoigne de la double opération qui la forme. Nous disons que cette image, fantôme de l'ouïe ou de la vue, saveur ou odeur apparente, qui nous semble située à tel endroit de nos organes ou du dehors, nous semble à tort avoir
1. Annales médico-psy ci illogiques, ibid. — J'ai eu moi-même, à la vérité dans un rêve, une vision semblable (nov. 1869). A la suite d'un songe trop long pour être raconté, ma propre figure m'est apparue, assise dans un fauteuil, près d'une table, avec une robe de chambre blanche à raies noires ; elle s'est tournée vers moi, et l'effroi a <Hé si grand que je me suis réveillé en sursaut.
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cette situation, qu'elle n'est point dans le dehors, mais intérieure. Cette phrase même indique la reconnaissance et la correction d'une erreur, partant une erreur préalable; au premier moment, nous nous étions trompés, puisque au second moment nous découvrons que nous nous étions trompés. Les deux opérations, qui sont l'illusion et son redressement, sont si promptes qu'elles se confondent en une seule. Mais supprimez le redressement; la première, qui est l'illusion, subsistera seule, et sa persistance inaccoutumée après la dissolution du couple manifestera sa présence fugitive dans le couple intact.
IV. Cela nous conduit à considérer des cas où le redressement ne puisse se faire. Ce qui le produit d'ordinaire, c'est la présence d'une sensation contradictoire. Quand le joueur d'échecs imagine à deux pas, en face de lui, un échiquier noir et blanc, el qu'un instant après ses yeux ouverts lui donnent à la môme distance et dans la même direction la sensation d'un mur gris ou jaune, la sensation et l'image ne peuvent subsister ensemble. Quand le romancier imaginait dans sa bouche le crépitement de l'arsenic mâché et « cet affreux goût d'encre » que laisse le poison, si, un instant après, il avait sur la langue une gorgée de vin ou un morceau de sucre, la sensation réelle et la sensation imaginée s'excluaient Tune l'autre, et l'illusion momentanée causée par l'image disparaissait sous l'ascendant do la sensation. C'est ainsi que le plus souvent Terreur fugitive, attachée pour un instant à la présence cle l'image, disparaît presque au même instant et sans intervalle appréciable par lo choc antagoniste de la sensation réelle, —
Cherchons donc un cas dans lequel la sensation disparaisse et soit comme absente; on en trouve un dans la rêverie qui précède le sommeil * . Les sensations produites en nous par le monde extérieur s'effacent alors par degrés ; à la fin, elles semblent suspendues, et les images, n'étant plus distinguées des sensations , deviennent des hallucinations complètes. M. Maury, en se faisant éveiller de temps en temps, a pu en noter un grand nombre. Par exemple, une fois il est brusquement rappelé à lui; « je venais de voir très-distinctement, dit-il, mon nom sur une feuille de papier blanc, éclatante comme le plus satiné des papiers anglais. » Il se remet dans sa bergère. « Ma tête s'affaissait à peine que mon hallucination était déjà revenue; mais cette fois ce n'était plus mon nom que j'avais lu : c'étaient des caractères grecs, des mots mêmes, que j'épelais machinalement et presque par un remuement des lèvres. Plusieurs jours de suite, j'eus, soit dans mon lit, soit dans mon fauteuil, des hallucinations semblables ou des rêves véritables, dans lesquels je lisais des caractères orientaux. Cetta lecture fugitive de quelques mots était toujours accompagnée d'un sentiment de fatigue dans les yeux.... Une fois surtout, je vis des caractères sanscrits, disposés en colonnes suivant la classification des grammairiens, et ces lettres avaient un relief et un brillant qui me fatiguaient. Notez ici que j'avais, depuis quelques jours, lu beaucoup de grammaires de langues
1. Maury, Annales de la Société médico-psychologique, 3e série, tome III, 161 ; et Du sommeil et des rêves, 3« édition, chap. iv. — M. Maury a montré le premier, par une série d'expériences bien suivies, la proche parenté de la sensation, du souvenir, de l'image et de l'hallucination.
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asiatiques et que la fatigue de mes yeux était en partie l'effet de cette lecture prolongée. » Non-seulement ici nous voyons l'image qui est devenue hallucination *, mais nous la voyons en train de devenir telle. Nous pouvons assister au retranchement progressif de la sensation qui la contredisait, à la suppression du redressement qui la déclarait intérieure, à l'accroissement de l'illusion qui nous fait prendre le fantôme pour un objet réel 2.
Je connais cet état par mon expérience propre, et j'ai répété l'observation un très-grand nombre de fois, surtout pendant le jour, étant fatigué, et assis dans un fauteuil ; il me suffit alors de boucher un œil avec un foulard ; peu à peu, le regard de l'autre œil devient vague, et cet œil se ferme. Par degrés, toutes les sensations extérieures s'effacent, ou du moins cessent d'être remarquées; au contraire, les images intérieures, faibles et rapides pendant la veille complète, deviennent intenses, distinctes, colorées, paisibles et durables ; c'est une sorte d'extase accompagnée de détente générale et de bien-être. Averti par une expérience fréquente, je sais que le sommeil va venir et qu'il ne faut point déranger la vision naissante; je m'y laisse aller; au bout de quelques minutes, elle est complète. Des architectures, des paysages, des figures agissantes, défilent lentement, et parfois persistent, avec une netteté de formes et une plénitude d'être
1. Brierre de Boismont, ibid., 160. Mlle R , après une série d'hallucinations. « caractérise très-nettement l'état dont elle est sortie. Elle ne peut, me dit-elle, mieux le comparer qu'à un mauvais rêve. » — Beaucoup d'hallucinés font, après leur gué* nson, des déclarations semblables. — L'analogie du rêve et do l'hallucination est certaine. Voyez Maury, ibid.t chap. vu