Zur Lehre von den Sinnestauschungen. Berlin
cas singulier l'effet maladif de la sensation. Présente, elle accroissait la force et la netteté d'une vague représentation ordinaire jusqu'à en faire un fantôme sensible. Absente, elle diminuait la force et la netteté de ce fantôme sensible jusqu'à le ramener à l'état ordinaire, c'est-à-dire à l'état de vague représentation.
Ainsi, dans tous les procédés par lesquels on combat l'exagération des images, il ne s'agit jamais que de rétablir un équilibre, non pas celui d'une balance où les deux plateaux sont de niveau, mais celui d'une balance où l'un des plateaux est plus bas que l'autre. A l'état normal de veille, le premier, qui contient les sensations proprement dites, est le plus pesant; le second plateau, moins pesant, contient les images proprement dites. Au premier instant, à l'état normal, les deux plateaux sont sur la même ligne ; mais tout de suite le premier, plus pesant, emporte l'autre, et nos images sont reconnues comme intérieures. Parfois, dans la maladie, un poids passe du premier plateau dans le second qui emporte le premier, et nous avons une hallucination proprement dite ; alors on est obligé de remettre de nouveaux poids, c'est-à-dire des sensations nouvelles, dans le premier, pour lui prendre sa prépondérance. Parfois ainsi un fil accroche un poids du second plateau à un poids du premier; le premier ne peut plus descendre, et nous avons une illusion proprement dite ; le moyen précédent n'est plus de mise, ce serait vainement qu'on ajouterait de nouveaux poids ; il faut ôter du premier plateau le poids qui par son fil maintient de niveau les deux plateaux malgré l'inégalité de leurs charges. Dans le premier cas, on rétablit l'état normal en ajoutant des poids, dans le second en en retirant
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V. Mais ce ne sont point là les seuls procédés efficaces; car, outre les poids constitués par les sensations, il y en a d'autres plus légers, qui néanmoins suffisent ordinairement et dans l'état de santé pour ôter à l'image son extériorité; ce sont les souvenirs. Ces souvenirs sont eux-mônes des images, mais coordonnées et affectées d'un recul qui les situe sur la ligne du temps ; on en verra plus tard le mécanisme. Des jugements généraux acquis par l'expérience leur sont associés, et tous ensemble ils forment un groupe d'éléments liés entre eux, équilibrés les uns par rapport aux autres, en sorte que le tout est d'une consistance très-grande et prête sa force à chacun de ses éléments. — Chacun peut observer sur soi-même la puissance réductrice de ce groupe. Il m'est arrivé il y a quelques jours, dans un rêve parfaitement net et bien suivi, de faire une sottise ridicule et énorme; impossible de l'écrire; supposez à la place quelque chose de moindre, par exemple ôter gravement ses bottes et les poser sur la cheminée à la place de la pendule. C'était dans un salon que j'aime beaucoup; j'en voyais distinctement les principaux hôtes, leurs habits, leurs attitudes; je leur parlais; la scène avait été longue, et l'impression si forte que j'aurais pu, un quart d'heure après, la conter dans tous ses détails ; j'étais mal à l'aise, et je sentais ma sottise en me demandant comment je pouvais la réparer. — A ce moment, le réveil commença et dura environ deux ou trois minutes. Les yeux étaient encore fermés, mais probablement, h la suite de quelque sensation de froid ou de mouvement réel, la conscience ordinaire renaissait, quoique faiblement. Je fus d'abord étonné d'avoir fait cette gaucherie monstrueuse ; en d'autres
termes, le souvenir vague de mes actions précédentes surgissait et se trouvait en opposition avec le rêve; ce souvenir se précisa et en amena d'autres ; la ligne du passé se reformait, et, en même temps, au fur et à mesure, la sottise rêvée, ne trouvant de place pour se loger, disparaissait, s'évaporait. Puis vint ce jugement fondé sur des idées générales : « C'est un rêve. » A l'instant , et définitivement , l'image ridicule se distingua et se sépara des souvenirs affirmés, pour rentrer dans la région des purs fantômes. Je n'avais pas encore ouvert les yeux ; la sensation des objets présents n'avait pas fait son office, du moins elle ne l'avait fait que pour ranimer les souvenirs ordinaires et les jugements généraux; c'étaient ces jugements et ces souvenirs qui, par la fixité de leur ordre et par la cohérence de leur groupe, avaient opéré la réduction nécessaire et vaincu la tendance naturelle par laquelle l'image nous fait illusion.
Il y a des cas où cette répression est beaucoup plus lente. M. Baillarger rêva une nuit que telle personne était nommée directeur d'un certain journal; le matin, il croyait la chose vraie et en parla à plusieurs personnes, qui apprirent la nouvelle avec intérêt; toute la matinée, l'effet du rêve persista, aussi fort que celui d'une sensation véritable; vers trois heures seulement, comme il montait en voiture, l'illusion se dissipa; il comprit qu'il avait rêvé; ainsi le groupe réducteur n'avait repris son ascendant qu'au bout d'une demi-journée. — A cet égard, la minutie et l'intensité d'une image volontaire ont parfois la même puissance que le rêve. On en trouve plusieurs exemples dans la vie de Balzac, de Gérard de Nerval, d'Edgar Poe et d'autres grands artistes. Un jour, Bal-
zac décrit avec enthousiasme chez Mme Delphine Gay un superbe cheval blanc qu'il veut donner à Sandeau ; quelques jours après, il croit l'avoir donné effectivement, en demande des nouvelles à Sandeau lui-même; probablement, devant l'étonnement et les dénégations de son ami, il cessa de croire à son cadeau.
D'autres fois, le groupe réducteur affaibli ne suffit pas pour réprimer une image même ordinaire. « Un vieillard, dit M. Maury, avait beaucoup voyagé, mais lu encore plus de voyages qu'il n'en avait fait. Les souvenirs de ses pérégrinations et de ses lectures avaient fini par complètement se confondre; et tout cela se présentait à la fois à son esprit, lorsqu'il était étendu sur sa chaise longue ; il vous racontait gravement tout ce qu'il avait lu. Il vous disait par exemple qu'il avait été aux Indes avec Tavernier, aux îles Sandwich avec Gook, et que de là il était revenu à Philadelphie, où il avait servi sous Lafayette. Ce dernier fait était vrai. » L'idée de la chronologie et de l'ordre des siècles s'était effacée et ne faisait plus son office habituel.
A chaque instant, les personnes d'imagination vive sont obligées de faire les réductions que ce vieillard ne faisait plus; l'ordre général de leurs souvenirs, fortifié par l'adjonction de quelque remarque nouvelle, y suffit le plus souvent. Mais quand une image, acquérant une intensité extraordinaire, annule la sensation particulière qui est son réducteur spécial, l'ordre des souvenirs a beau subsister et les jugements ont beau se produire, nous avons une hallucination; à la vérité, nous nous savons hallucinés, mais l'image n'en paraît pas moins extérieure; nos autres sensations et nos autres images forment encore un
groupe équilibre, mais ce réducteur est insuffisant, car il n'est pas spécial *. — « Le docteur Gregory était allé dans le Nord par mer pour visiter une dame, sa proche parente, à qui il s'intéressait vivement et qui était dans un état avancé de consomption. En revenant de cette visite, il avait pris une dose modérée de laudanum pour empêcher le mal de mer, et il était sur une couche dans la cabine, quand la figure de la dame apparut devant lui d'une façon si distincte que sa présence actuelle n'eût pas été plus vive. Il était tout à fait éveillé et sentait pleinement que c'était un fantôme produit par l'opium en même temps que par son intense sentiment intérieur ; mais il fut incapable par aucun effort de bannir la vision. » En effet, la sensation qu'aurait dû produire en lui la paroi grise de la cabine était annulée pour toute la surface que paraissait couvrir ce fantôme, et il est bien clair qu'un raisonnement n'a pas l'effet d'une sensation. — Beaucoup de circonstances organiques ou morales, l'action du haschich 2, du datura, de l'opium, le voisinage de l'apoplexie, diverses maladies inflammatoires, diverses altérations cérébrales, bref une quantité de causes plus ou moins éloignées ou prochaines peuvent ainsi fortifier telle image ou telle série d'images jusqu'à annuler la sensation spéciale répressive, et partant amener l'hallucination. — Mais, si dans tous ces cas l'illusion circonscrite par les réducteurs secondaires est à la fin détruite par le réducteur spécial, on rencontre un plus grand nombre de cas où le contraire