Macnish, Philosophy of Sleep
2. Brierre de Boismont, ibid., 200. Récits de plusieurs personnes qui avaient pris du haschich. — Ibid., 37*.
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arrive. Très-souvent, les malades, après avoir admis plus ou moins longtemps que leurs fantômes n'étaient que des fantômes, finissent par les croire réels, au même titre que les personnes et les objets qui les entourent, avec une conviction absolue, sans qu'aucune expérience personnelle ou aucun témoignage étranger puisse les arracher à leur erreur. Dès lors, les réducteurs du second ordre sont annulés aussi bien que le réducteur spécial ; l'image prépondérante, après avoir paralysé la sensation contradictoire des autres images normales, provoque les idées délirantes et les impulsions déraisonnables. L'halluciné est fou ; la perte d'équilibre locale a peu à peu entraîné une perte d'équilibre générale et croissante, comme la paralysie des muscles à droite, après avoir provoqué la rétraction et la difformité du visage à gauche, peut, par contagion, altérer les fonctions attenantes et porter la maladie dans tout le corps.
Là-dessus, les exemples abondent; j'en choisis un rapporté par le Dr Lhomme, qui montre avec détail tous les stades de cette transformation spontanée et jette de grandes lumières sur le mécanisme de l'esprit.
Au mois de mars 1862, le gendarme S.... est de service pour une exécution capitale. Il est de garde pendant une partie de la nuit auprès du condamné, assiste à la toilette, et, au moment de l'exécution, se trouve à quelqjues pas de l'échafaud. La tête tombée, il voit l'exécuteur la prendre pour la mettre dans le panier... Il déclare qu'il a eu alors une émotion très-profonde; au moment où il a vu arriver le condamné, le cou nu et dépouillé de ses vêtements, il a été pris d'un tremblement nerveux qu'il n'a pu maîtriser, et, longtemps
après l'exécution, l'image de cette tête sanglante qu'il a vu jeter dans le panier le poursuivait sans cesse.
Quelque temps après, causant avec son maréchal des logis, il lui dit qu'il n'a pas bonne opinion des protestants. « Celui-ci me répondit que j'avais tort, qu'il y avait parmi eux de très-honnêtes gens et même des personnes d'un rang élevé, et il me cita le ministre de la guerre lui-même. Je restai préoccupé de cette conversation, et il me vint à la pensée que mon maréchal des logis pourrait bien faire un rapport contre moi au ministre de la guerre. Quelques jours après, je rêvais qu'en effet j'étais condamné à mort par ordre du ministre, sans avoir passé en jugement. Dans mon rêve, je me voyais tout garrotté, et l'on me poussait vers la guillotine en me roulant comme un tonneau. Je fus très-vivement impressionné de ce rêve. Je le racontai h un de mes camarades, qui se moqua de moi, mais il me revenait très-souvent à l'esprit. »
Le 1er août, allant de Sancerre à Sancergues, il s'enivre, arrive trop tard, trouve la gendarmerie fermée. Le lendemain, le maréchal des logis lui dit qu'il fera un rapport au lieutenant sur ce retard. — Le 2 août, il est « un peu triste, sans être malade ». Le 3 août, dit-il, « quoique j'eusse bien dormi, je ne me sentais pas comme à l'ordinaire, je pensais à mon rêve...., et, en me rendant à la porte pour faire mon service de planton, il me semblait que tout le monde me regardait d'un air singulier, et que j'entendais mes camarades et d'autres personnes chuchoter que j'allais être guillotiné. »
Ce soir-là, il se couche à onze heures, après avoir nettoyé ses effets pour la manœuvre du lendemain. « Il y avait peut-être vingt minutes que j'étais couché,
je ne dormais pas encore, quand j'entendis du bruit dans la pendule placée sur ma cheminée, puis une voix qui en sortait et qui me disait : « Tu partiras, tu partiras; dans deux jours, on te coupera le cou; c'est ta tête, c'est ta tête qu'il nous faut. » Il se lève précipitamment, regarde dans la pendule, n'y trouve rien, croit que c'est une plaisanterie de ses camarades , il cherche une partie de la nuit ; à quatre heures du matin, il se lève, n'ayant pas dormi, et part pour la manœuvre, sans parler à personne de la voix qu'il avait entendue, « et croyant toujours que c'était une farce de ses camarades. » De retour, il est fatigué et pourtant ne peut manger, nettoie ses effets ; le soir, il ne sent aucune envie de dormir, et ne se couche qu'à une heure du matin. A peine au lit, il entend la même voix et les mêmes paroles sortir de la pendule. « Alors je me suis levé et n'ai cessé de me promener, bien convaincu qu'on m'exécuterait le lendemain matin et que c'était pour cela que le lieutenant était attendu à Sancergues. »
Il se lève de bonne heure, descend. « Après s'être étonné de ce que j'étais déjà prêt, le maréchal des logis a parlé à voix basse à mes camarades, et il m'a semblé entendre qu'il leur disait : Vos carabines sont bien chargées, veillez sur lui et ne le laissez pas se sauver. ^
Là-dessus, il va chercher son cheval et se sauve au galop sans savoir où, finit par trouver un bois, descend, se cache dans un fourré, charge ses armes pour se défendre, puis se résout à se tuer, ôte ses bottes pour faire partir avec son pied la détente de son mousqueton, se met à genoux, afin de faire d'abord une prière, « Je fus aussitôt interrompu par l'appari-
tion d'une figure à grande barbe qui disparut aussitôt que je la mis en joue, et, h trois reprises différentes, je fus interrompu par la même apparition ou par des figures de polichinelle qui disparaissaient quand je voulais tirer dessus. Je voyais aussi des demoiselles avec des crinolines danser sur les arbres au-dessus de ma tête. » .
Les autres gendarmes arrivent; il les menace de tirer sur eux, essaye d'ôter son pantalon blanc pour mieux se cacher, entend ses camarades revenir, tire sur le premier qui se présente et tente de se sauver ; il est pris. « Bien convaincu qu'ils allaient me conduire au supplice, je criais à l'assassin; il m'a même semblé à plusieurs reprises voir un gendarme tirer son couteau de sa poche pour me l'enfoncer dans le ventre, et mes cris redoublaient. » Attaché et gardé à vue, il ne dort pas de toute la nuit. « J'entendais constamment des voix de femmes qui disaient : Est-ce malheureux, ce pauvre garçon! Il faut qu'il soit guillotiné dans deux heures. Il faut que sa tête soit rendue à Paris à six heures. Le maréchal des logis a reçu le panier pour la mettre. Toute la journée et toute la nuit du 6 se sont passées dans les mêmes idées, sans que je pusse prendre un instant de repos ni aucune espèce de nourriture. Ce n'est que dans la journée du 7 que, m'étant jeté sur mon lit, j'ai pu dormir quelques instants. A mon réveil, je me suis senti la tête complètement débarrassée, tout en me rappelant parfaitement ce qui s'était passé. J'ai témoigné à mes camarades tous mes regrets de ce que j'avais fait et me suis informé tout de suite de l'état de celui que j'avais blessé. » A partir de ce moment, les hallucinations ont cessé, la raison de S.... est intacte; aucun
trouble ne s'y produit, il est calme et sérieux pendant tout son séjour à l'asile des aliénés; ensuite il est réintégré dans la brigade de gendarmerie, et, depuis ce moment, il fait très-régulièrement son service.
Peu d'exemples sont plus instructifs; on y suit l'hallucination depuis sa première origine jusqu'à son achèvement et sa guérison. L'abcès mental commence par une image terrible accompagnée d'une émotion extrême. — L'image renaît incessamment et devient obsédante. — Elle s'accroche à l'idée du moi, et S... imagine un cas où il pourrait bien être lui-même en danger. — Cet accroc devient définitif, et, en rêve, il se voit conduit à la guillotine. Le rêve lui revient pendant la veille. À la suite d'une faute, il surgit plus fort. — Les paroles mentales par lesquelles il l'exprime deviennent un chuchotement de ses camarades, puis une voix de la pendule. — La voix recommence, et la conviction se fait. — Des hallucinations désordonnées de la vue, puis du toucher, se surajoutent. — Pendant trente heures, les voix continuent, et l'hallucination auditive est au maximum. — Puis il est soudain débarrassé, comme si l'abcès mental, arrivé à maturité, s'était de lui-même ouvert *.
VI. On peut, d'après ces exemples, se former une idée de notre machine intellectuelle. Il faut laisser de côté les mots de raison, d'intelligence, de volonté, de pouvoir personnel, et même de moi, comme on laisse de côté les mots de force vitale, de force médicatrice, d'âme végétative ; ce sont des métaphores littéraires; elles sont tout au plus commodes à titre d'expressions abréviatives et sommaires, pour exprimer des états
i. Annales médico-psychologiques, 4e série, tome II, p. 238.
généraux et des effets d'ensemble. Ce que l'observation démêle au fond de l'être vivant en physiologie, ce sont des cellules de diverses sortes, capables de développement spontané, et modifiées dans la direction de leur développement par le concours ou l'antagonisme de leurs voisines. Ce que l'observation démêle au fond de l'être pensant en psychologie, ce sont, outre les sensations, des images de diverses sortes, primitives ou consécutives, douées de certaines tendances, et modifiées dans leur développement par le concours ou l'antagonisme d'autres images simultanées ou contiguës. De même que le corps vivant est un polypier de cellules mutuellement dépendantes, de même l'esprit agissant est un polypier d'images mutuellement dépendantes, et l'unité, dans l'un comme dans l'autre, n'est qu'une harmonie et un effet. Chaque image est munie d'une force automatique et tend spontanément à un certain état qui est l'hallucination, le souvenir faux, et le reste des illusions de la folie. Mais elle est arrêtée dans cette marche par la contradiction d'une sensation, d'une autre image ou d'un autre groupe d'images. L'arrêt mutuel, le tiraillement réciproque, la répression constituent par leur ensemble un équilibre ; et l'effet que l'on vient de voir produit par la sensation correctrice spéciale, par l'enchaînement de nos souvenirs, par l'ordre de nos jugements généraux, n'est qu'un cas des redressements perpétuels et des limitations incessantes que des incompatibilités et des conflits innombrables opèrent incessamment dans nos images et dans nos idées. Ce balancement est l'état de veille raisonnable. Sitôt qu'il cesse par l'hypertrophie ou l'atrophie d'un élément, nous sommes fous, en totalité ou en partie. Lorsqu'il
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dure au delà d'un certain temps, la fatigue est trop forte, nous dormons; nos images ne sont plus réduites et conduites par les sensations antagonistes venues du monde extérieur, par la répression des souvenirs coordonnés, par l'empire des jugements bien liés; dès lors, elles acquièrent leur développement complet, se changent en hallucinations, s'ordonnent librement suivant des tendances nouvelles ; et le sommeil, si peuplé de rêves intenses, est un repos, parce que, supprimant une contrainte, il amène un relâchement. Mais en même temps le lecteur a pu constater la nature de l'image. Pour cela, il faut qu'il reste au point de vue où provisoirement nous nous sommes placés. Nous n'entrons pas encore dans la physiologie, nous nous confinons dans la psychologie pure. Nous ne parlons point des nerfs, de la moelle ou du cerveau. Nous laissons de côté l'ébranlement inconnu qui, au contact d'un objet extérieur, atteint le bout extérieur du nerf, se transmet à la moelle, arrive à la protubérance, rayonne dans les circonvolutions, persiste dans les centres nerveux, et plus tard s'y renouvelle. Nous n'examinons point le lien qui le joint à la sensation et à l'image. Nous observons l'homme, non parle microscope et le scalpel, mais par cette vue intérieure qu'on appelle conscience, et nous comparons directement l'image et la sensation. — Dans cette enceinte bornée et dans ce sens précis, on vient de voir que l'image, avec des stimulants physiques différents et un réducteur spécial, a la même nature que la sensation. Elle est la sensation elle-même, mais consécutive ou ressuscitante, et, à quelque point de vue qu'on la considère, on la voit coïncider avec la sensation. — Elle fournit aux mêmes combinaisons
d'idées dérivées et supérieures : le joueur d'échecs qui joue les yeux fermés, le peintre qui copie un modèle absent, le musicien qui d'après son cahier entend une partition, portent les mêmes jugements, font les mêmes raisonnements , éprouvent les mômes émotions que si l'échiquier , le modèle , la symphonie frappaient leurs sens. Elle provoque les mêmes mouvements instinctifs et les mêmes sensations associées : l'homme à qui l'on présente un mets dégoûtant, qui va subir une opération chirurgicale, qui se rappelle un accident douloureux ou terrible, frémit, sue, a la nausée, par la seule présence de l'image, comme par la présence de la sensation elle-même. — Quoique ordinairement fragmentaire, fugitive et plus faible, elle atteint en plusieurs cas, dans l'extrême concentration de l'attention excessive, dans les émotions violentes et subites, au voisinage immédiat de la sensation correspondante, la plénitude de détails, la netteté, l'énergie, la persistance de la sensation. — Enfin, prise en elle-même, et affranchie de la réduction que lui impose son correctif spécial, elle acquiert l'extériorité apparente, dont le manque, même à son maximum d'intensité, la distingue ordinairement de la sensation ; elle l'acquiert pour un moment imperceptible dans la plupart des cas; elle l'acquiert pour quelques secondes ou minutes en certains exemples authentiques ; elle l'acquiert. pour plusieurs heures, jours ou semaines, dans le demi-sommeil, le sommeil complet, l'extase, l'hypnotisme, le somnambulisme, l'hallucination, dans les troubles provoqués par l'opium et le haschich, en diverses maladies cérébrales ou mentales; et elle l'acquiert avec ou sans lésion, avec lésion partielle ou totale de l'équilibre normal qui maintient ensemble les autres idées
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et les autres images. — On peut donc la définir une répétition ou résurrection de la sensation, tout en la distinguant de la sensation, d'abord par son origine, puisqu'elle a la sensation pour précédent, tandis que la sensation a pour précédent l'ébranlement du nerf, ensuite par son association avec un antagoniste, puisqu'elle a divers réducteurs, entre autres la sensation correctrice spéciale, tandis que la sensation elle-même n'a pas de réducteur.
Arrivés là, nous comprenons sa nature; en ressuscitant la sensation, elle la remplace ; elle est son substitut, c'est-à-dire une chose différente à certains égards, semblable à d'autres, mais de telle façon que ces différences et ces ressemblances soient des avantages. On verra plus tard quels sont ces avantages. Des images d'un certain genre constituent les souvenirs, c'est-à-dire la connaissance des événements passés. Des images associées aux sensations des divers sens, et particulièrement de la vue et du toucher, constituent les perceptions acquises, c'est-à-dire tout ce qui dans la connaissance des objets individuels extérieurs dépasse la sensation actuelle brute. Des images d'un certain genre et associées d'une certaine façon constituent les prévisions, c'est-à-dire la connaissance des événements futurs. — De même que la connaissance des qualités générales n'est possible que par la substitution des signes aux perceptions et aux images, de même la connaissance soit des événements futurs ou passés, soit des propriétés groupées qui composent chaque objet individuel extérieur, n'est possible que par la substitution des images aux sensations. — Dans les deux cas, la nature emploie le même procédé pour aboutir au même effet, et la psychologie répète ici la
physiologie. Comme on voit dans l'histoire de la respiration ou de la locomotion un élément organique devenir, par une légère modification , l'instrument d'une fonction plus compliquée, puis, par une seconde modification surajoutée, exécuter une fonction supérieure ; de même, dans l'histoire de l'intelligence, on voit un élément psychologique fournir par une petite modification à des opérations très-étendues, puis, par une seconde modification superposée, accomplir des opérations si complexes, si délicates et si nombreuses qu'elles semblaient pour toujours devoir rester au delà de sa portée.