‹ De l'intelligence (volume 4)Chapitre 57 sur 90 · Recherches de Broca. Expériences de Ferrier · texte numérisé non relu

Recherches de Broca. Expériences de Ferrier

absurde, ou des suites de mots qui n'ont aucun sens; entre l'articulation intérieure et l'articulation extérieure, le pont est rompu. Ainsi, d'une part, l'appareil intellectuel est distinct de l'appareil moteur, et le bout terminal du premier est autre que le bout initial du second. Mais, d'autre part, il en est très-proche ; car l'aphasie est ordinairement compliquée d'amnésie ; si la lésion s'étend un peu au delà de la région indiquée, non-seulement le malade ne peut plus prononcer de phrases sensées et suivies, mais encore, faute de signes pour penser, son intelligence s'affaiblit; il ne comprend plus les mots qu'il lit ou qu'il entend; il est plus ou moins imbécile. En ce cas, non-seulement, dans l'appareil moteur, le bout initial qui lance les impulsions motrices est tronqué, mais encore, dans l'appareil intellectuel, le bout terminal où réside l'articulation mentale est altéré ou détruit ; ainsi les deux bouts sont voisins l'un de l'autre. — D'autres portions de l'écorce, principalement autour du sillon de Rolando, paraissent avoir un emploi du même genre; selon l'endroit désorganisé J , tel ou tel groupe de contractions musculaires, tel ou tel mouvement du pied, de la jambe, du bras, de la main, du poignet,, de la tête, flexion, projection, supination, devient impossible.

1. Ferricr (traduction par H. de Varigny), p. 488, Les fonctions du cerveau. — Carville et Duret (Archives de physiologie normale et pathologique, 1875). « Les impressions périphériques peuvent ébranler l'écorce grise des régions motrices des hémisphères cérébraux dans toute son étendue. Mais leur répétition et leur succession habituelle développent dans cette écorce des centres fonctionnels pour les mouvements volontaires. Lorsqu'on détruit ces centres, un point quelconque des régions motrices corticales vient suppléer le centre détruit. » Ainsi les centres moteurs découverts ne sont que les passages ordinaires, les routes frayées par lesquelles la pensée se cou-

Il semble que ce mouvement soit toujours conçu, imaginé, désiré, voulu, mais inutilement; la poignée corticale d'un des mécanismes moteurs est cassée, et, faute de prise, le patient ne peut plus faire jouer le mécanisme. — Grâce à ces récentes découvertes, nous pouvons nous représenter avec plus de précision le travail qui s'accomplit dans l'écorce cérébrale. Des myriades d'images mentales et, partant, des myriades d'actions corticales, y subsistent ensemble à divers degrés de vivacité ou de langueur, d'obscurité ou de clarté. Chacune d'elles atteint son maximum d'énergie et d'éclat, quand elle arrive au point où elle se convertit en impulsion motrice. Chacune dure en se propageant de cellule semblable en cellule semblable, à distance plus ou moins grande de l'endroit où elle deviendra efficace et lumineuse. D'innombrables courants intellectuels cheminent ainsi dans notre intelligence et dans notre cerveau, sans que nous en ayons conscience; et ordinairement ils n'apparaissent à la conscience qu'au moment où, devenant moteurs, ils entrent dans un autre lit.

VIL Nous connaissons maintenant avec exactitude les conditions physiques de nos événements

vertit en mouvements. Une fois ces routes détruites, il s'en refait d'autres.

Charcot, Leçons sur les localisations cérébrales, p. 29. D'après les recherches de Betz, les cellules pyramidales géantes qui sont « les cellules motrices par excellence » ne se rencontrent en très-grande ahondance dans l'écorce céréhrale qu'aux points où les expériences de Fritsch, Hitzig, Ferrier ont constaté des centres psychomoteurs. La micrographie conclut dans le même sens que les vivisections, et cette coïncidence est importante.

moraux; pour nos sensations brutes1, c'est une certaine action ou mouvement moléculaire de la protubérance, des tubercules quadrijumeaux et, en général, de quelque centre primaire de l'encéphale ; pour nos images, nos idées et le reste, c'est la même action ou mouvement moléculaire répété et propagé dans les éléments de l'écorce grise cérébrale. De ce mouvement moléculaire dépendent les événements que nous rapportons à notre personne; s'il est donné, ils sont donnés; s'il manque, ils manquent. Il n'y a pas d'exception à cette règle; la pensée la plus haute, la conceptÂcn la plus abstraite y est soumise, par les mots ou signes qui lui servent de support. Toute idée, voulue ou non, claire ou obscure, complexe ou simple, fugitive ou persistante, implique un mouvement moléculaire déterminé dans les cellules cérébrales. — Mais, outre les événements moraux perceptibles à la conscience, le mouvement moléculaire des centres nerveux éveille encore des événements moraux imperceptibles à la conscience. Ceux-ci sont beaucoup plus nombreux que les autres, et, du monde qui constitue notre être, nous n'apercevons que les sommets, sortes de cimes éclairées dans un continent dont les profondeurs restent dans l'ombre. Au-dessous des sensations ordinaires sont leurs composantes, à savoir les sensations élémentaires qui,

1. Vulpian, 681 : « C'est une notion d'une importance physiologique et philosophique capitale , qu'il y a dans toute sensation complète deux phénomènes tout à fait distincts, si distincts qu'ils ont pour sièges deux parties différentes du système nerveux. L'un est la sensation proprement dite qui a l'isthme de l'encéphale et en partie la protubérance annulaire pour siège. L'autre est l'élaboration intellectuelle de la sensation qui se fait dans le cerveau proprement dit. »

pour arriver jusqu'à la conscience, ont besoin de s'agglomérer en totaux. A côté des images et des idées ordinaires sont leurs collatérales, je veux dire les images et les idées latentes qui, pour arriver jusqu'à la conscience, ont besoin de prendre à leur tour la première place et l'ascendant.

Cela posé, nous voyons le monde moral s'étendre beaucoup au delà des limites qu'on lui assignait. On le limite d'habitude aux événements dont nous avons conscience ; mais il est clair maintenant que la capacité d'apparaître à la conscience n'est propre qu'à certains de ces événements ; la majorité ne l'a pas. Au delà d'un petit cercle lumineux est une grande pénombre, et plus loin une nuit indéfinie; mais les événements de la nuit et de la pénombre sont réels au même titre que les événements du petit cercle lumineux. D'où il suit que, si nous trouvons ailleurs une structure nerveuse, des excitations, des réactions, bref tous les accompagnements et toutes les indications physiques que nous avons rencontrés autour des événements moraux dont nous avons conscience, nous aurons le droit de conclure là aussi à la présence d'événements moraux que notre conscience n'atteint pas.

Tel est le cas des phénomènes réflexes, l'un des plus instructifs que présente la physiologie. Il y a dans le corps vivant un autre centre que l'encéphale : c'est la moelle épinière; et cette moelle, comme l'encéphale, renferme une substance grise qui, comme celle de l'encéphale, est un point d'arrivée pour des excitations transmises, et un point de départ pour des excitations renvoyées. Il s'y produit, comme dans l'encéphale, un mouvement moléculaire in-

connu, qui, provoqué par l'action des nerfs sensitifs, provoque l'action des nerfs moteurs, et qui, selon toutes les analogies, éveille, comme le mouvement moléculaire de l'encéphale, un événement de l'ordre moral. — D'ailleurs, l'action des nerfs moteurs qu'il met en jeu n'est pas désordonnée * ; « elle est appropriée, adaptée ; » elle semble « intentionnelle ». En tout cas, elle va vers un but, « même lorsque l'animal est privé de son encéphale, » et cela si parfaitement, que divers physiologistes ont admis une âme, ou du moins « un centre perceptif et psychique » dans le tronçon de moelle ainsi séparé. — « Chez ce triton, on a, par une section transversale, enlevé la tête et la partie antérieure du corps avec les deux membres correspondants. Je pince la peau des parties latérales du corps ; il y a, comme vous le voyez, un mouvement de courbure latérale du corps produisant une concavité du côté irrité, et il est facile de voir que ce mouvement a pour résultat d'éloigner la partie irritée du corps irritant. Or c'est là le mouvement qu'exécutent les tritons encore intacts soumis à la même irritation.... S'ils ne réussissent pas par ce moyen, ils cherchent à se débarrasser de l'agent d'irritation par un autre procédé que ce triton mutilé va pareillement mettre en œuvre. Vous voyez en effet se produire un mouvement du membre postérieur du côté irrité. » Suivant le point irrité, les mouvements changent, et la nouvelle combinaison de contractions musculaires est toujours celle qui convient pour écarter la nouvelle cause d'irritation. « Tous ces mouvements sont si bien adaptés, s* naturels, que, si la

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