‹ De l'intelligence (volume 4)Chapitre 60 sur 90 · Des Paralysies, 47. Expériences, 6, 7 et 8; et Vulpian · texte numérisé non relu

Des Paralysies, 47. Expériences, 6, 7 et 8; et Vulpian

plet, capable d'être excité et de réagir par lui-même, capable même de vivre isolément, si, comme chez les animaux inférieurs et notamment chez les annelés, la dépendance mutuelle des segments n'est pas trop grande *. — On ne finirait pas si Ton voulait énumérer tous les cas de l'action réflexe. Intermittents ou continus, la plupart des mouvements musculaires de la vie animale et de la vie organique ne s'accomplissent que par elle, en sorte que nous sommes obligés de considérer toutes les parties centrales du système nerveux, encéphale, bulbe, moelle épinière, comme perpétuellement mises en action par le jeu des nerfs sensitifs pour provoquer le jeu des nerfs moteurs, avec accompagnement de sensations dont on a ou dont on n'a pas conscience. Quelle que soit la portion que l'on observe dans le système nerveux, on n'y voit jamais que des actions réflexes; elles peuvent être

1. Landry, Paralysies, 47. « On peut diviser la moelle perpendiculairement à son axe en deux, trois, quatre, ou en un plus grand nombre de segments, sans apporter de modification dans les phénomènes auxquels elle participe. — Chacune de ces parties, anatomiquement constituée comme l'organe entier, possède isolément les mêmes facultés. J'ai montré par les expériences 6, 7 et 8, qu'une simple section transversale de la moelle, quoiqu'elle interrompe sa continuité, laisse subsister le pouvoir réflexe , l'excitabilité des nerfs , la contractante et la nutrition des muscles , dans toutes les parties paralysées de la sensibilité et du mouvement... Chaque segment de la moelle est donc un véritable centre d'innervation... Ainsi on peut considérer le cordon médullaire comme constitué par une série de centres nerveux, à propriétés identiques, mais pourtant affectés a des fonctions différentes suivant les organes auxquels se rendent les nerfs qui en proviennent... Cela serait d'accord avec l'anatomie comparée, qui montre la moelle se segmentant peu à peu, à mesure qu'on descend des mammifères aux poissons, et de ceux-ci aux animaux plus inférieurs encore, les crustacés par exemple... »

plus ou moins compliquées, mais sont toujours de même espèce. Un cordon blanc conducteur apporte une excitation à un noyau central de substance grise; dans cette substance naît alors un mouvement moléculaire ; par suite, une excitation est exportée jusqu'aux muscles par un autre cordon blanc conducteur. Ces trois mouvements ainsi liés constituent Faction réflexe ; moelle épinière, protubérance, lobes cérébraux, partout la substance grise agit de la même façon.

Or, dans la protubérance et les lobes cérébraux, son action éveille des événements moraux, tous de la même espèce, sensations temporaires ou sensations réviviscentes. On doit donc admettre que son action éveille partout des événements moraux d'espèce voisine ; et puisque d'ailleurs, même dans la protubérance et les lobes, la majeure partie de ces événements n'apparaît pas à la conscience, rien n'empêche que, dans la moelle, son action n'éveille aussi des événements moraux analogues à la sensation, situés, cette fois, non par accident, mais par nature, hors des prises de la conscience. — Il y aurait ainsi trois degrés dans la sensation. Au plus haut degré, dans les lobes, la sensation devient capable de reviviscence et s'appelle image. Au degré moyen, dans la protubérance, la sensation, incapable de reviviscence, reste brute. Au plus bas degré, dans la moelle, elle est à un état plus incomplet encore, où nous ne pouvons la définir exactement, parce qu'en cet endroit nous n'avons pas conscience d'elle, mais où elle se reconnaît justement à cette incapacité d'apparaître à la conscience, et où probablement elle ressemble à ces sensations élémentaires qui , séparées , sont nulles

pour la conscience et ne constituent une sensation ordinaire qu'en s'agglomérant avec d'autres pour faire un total. — Pareillement il y aurait trois degrés de complication dans Faction des centres nerveux. Au plus bas degré, dans la moelle, naissent des actions fragmentaires peut-être analogues à celles qui provoquent les sensations élémentaires nulles pour la con-? science. Au degré moyen, dans la protubérance, ces mêmes actions transmises s'assemblent en une action totale qui provoque la sensation totale ordinaire. Au plus haut degré, dans les lobes, cette action totale, une seconde fois transmise, est répétée indéfiniment par la série des éléments cérébraux mutuellement excitables, et provoque alors ces sensations consécutives et réviviscentes que nous nommons les images. — On conçoit ainsi, pour l'action des centres nerveux comme pour les événements moraux, trois étages de transmission et d'élaboration successives, et l'on peut alors embrasser par une vue d'ensemble la dépendance réciproque et le développement des deux courants.

Ils forment deux longues séries dont l'une est la condition nécessaire et suffisante de l'autre, et qui se correspondent aussi exactement que la convexité et la concavité de la même courbe. D'un côté sont les mouvements moléculaires des centres nerveux; de l'autre côté sont les événements moraux, tous plus ou moins analogues à la sensation. Les premiers provoquent toujours les seconds, et le degré de complication qu'on trouve dans les uns se traduit toujours par un degré de complication égal dans les autres. — A un certain degré, les seconds peuvent être connus par une voie particulière et intime qu'on appelle

conscience ; mais, même à ce degré, il arrive le plus souvent qu'ils ne sont pas connus par cette voie. — Au-dessous de ceux que la conscience atteint, il en est beaucoup d'autres qu'elle ne peut atteindre, et que nous sommes obligés de concevoir d'après ceux que nous connaissons, mais sur un type réduit et fragmentaire, d'autant plus réduit et plus fragmentaire que l'action nerveuse qui les provoque est plus simple. — On voit ainsi, au-dessous des sensations ordinaires que nous connaissons par la conscience, descendre une échelle indéfinie d'événements moraux analogues, de plus en plus imparfaits, de plus en plus éloignés de la conscience, sans qu'on puisse mettre un terme à la série de leurs dégradations croissantes; et cet abaissement successif, qui a sa contre-partie dans l'atténuation du système nerveux, nous conduit jusqu'au bas de l'échelle zoologique, en reliant ensemble, par une suite continue d'intermédiaires, les ébauches les plus rudimentaires et les combinaisons les plus hautes du système nerveux et du monde moral.

VIII. A présent, si nous revenons sur nos pas, nous sommes en état de comprendre en gros la structure et Je mécanisme de l'organe par lequel nous pensons. Bien entendu, la conception à laquelle on peut arriver aujourd'hui n'est qu'approximative. Il s'écoulera probablement plusieurs siècles avant que les anatomistes soient capables de suivre les courants nerveux de fibre en fibre et de cellule en cellule, depuis leur commencement jusqu'à leur terminaison : les éléments de l'appareil sont trop menus, trop délicats; leurs connexions sont presque invisibles, et leur jeu est tout à fait invisible. Quand le Micromégas de

Voltaire descendit sur notre planète, il n'y vit d'abord que des creux et des bosselures ; un grand fleuve lui apparaissait comme une mince ligne flexueuse et brillante ; une ville capitale n'était pour lui qu'une petite tache grisâtre immobile, et la terre, parcourue en trente-six heures, lui sembla une boule irrégulière, déserte, incapable d'avoir des habitants. Tel est à peu près l'encéphale pQur notre œil nu : une boule mollasse, pesant de deux à trois livres, recouverte d'une sorte d'écorce anfractueuse , grisâtre à la surface, blanchâtre au-dessous, à l'intérieur des couches et noyaux mal circonscrits, çà et là quelques fentes et cavités dans un mélange de portions blanches et de portions grises. A la vérité, Micromégas ayant cassé son collier, un de ses diamants lui fournit un microscope de deux mille cinq cents pieds d'ouverture ; il fit ainsi de grandes découvertes. Liais nos microscopes ne sont pas aussi bons que le sien, et ce qu'ils nous apprennent semble fait pour nous décourager autant que pour nous instruire. Le diamètre d'une cellule nerveuse est de 1 à 8 centièmes de millimètre, et il faut environ 280 fibres nerveuses pour faire l'épaisseur d'un cheveu. Si l'on découpe dans l'écorce cérébrale une tranche carrée ayant un millimètre de côté et un dixième de millimètre d'épaisseur, on y compte en moyenne de 100 à 120 cellules \ ce qui donne pour la seule écorce cérébrale 500 millions de cellules, et, à raison de 4 fibres par cellule, 2 milliards de fibres; encore plusieurs anatomistes sont-ils d'avis qu'il faut doubler ces chiffres. Or l'écorce cérébrale n'a que deux millimètres et demi d'épaisseur, et tout l'en

i. Luys, le Cerveau, p. 14. Bair, l'Esprit et le Corps, p. 111.

céphale, toute la moelle se compose pareillement de cellules et de fibres ; jugez de leur nombre. Quant à leur enchevêtrement , il est prodigieux. Ramifiée comme le chevelu d'une plante, chacune des trente et une paire de nerfs spinaux vient se jeter dans la moelle, et, par la moelle, communiquer avec l'encéphale; ajoutez-y les douze paires de nerfs crâniens qui se jettent directement dans l'encéphale : cela fait un tissu continu et compliqué d'innombrables fils blancs et d'innombrables mailles grises, une corde aux myriades de nœuds qui remplit le tuyau vertébral, un peloton aux millions de nœuds qui remplit la boîte crânienne. Comment dévider un pareil écheveau? — Dans le tuyau et jusque dans l'entrée de la boîte, on est parvenu à suivre à peu près la marche ascendante ou descendante du courant nerveux, et l'on a pu constater avec une certitude suffisante les fonctions des divers cordons ou noyaux gris et blancs de la moelle, du bulbe et même de la protubérance. Mais au delà, notamment entre la protubérance et les hémisphères, les expériences sont plus difficiles, l'interprétation à laquelle elles se prêtent est plus incertaine, les savants spéciaux ne sont pas d'accord. Sur les ganglions intermédiaires ou collatéraux qui occupent la région moyenne ou postérieure de l'encéphale, sur les pédoncules cérébraux et leurs deux étages, sur les corps striés et leurs deux noyaux, sur les couches optiques, sur le cervelet, les recherches sont en cours d'exécution, et la théorie est plutôt indiquée qu'achevée. Il faut attendre qu'elle soit faite et stable : la psychologie ne devra se loger sur ce terrain physiologique que lorsque la physiologie y aura bâti. — Néanmoins les jalons que nous avons posés

suffisent pour marquer les lignes principales, et la correspondance établie ci-dessus entre l'action nerveuse et Faction mentale nous permet de conduire l'analyse au delà des notions que le microscope nous fournit.

Quoique l'appareil nerveux soit très-compliqué, les éléments dont il se compose sont très-peu nombreux, puisqu'il n'y en a que deux, le filet nerveux et la cellule. De plus, l'arrangement primordial de ces éléments est très-simple, car il consiste en une cellule et en deux filets nerveux, l'un afférent, l'autre efïérent, tous les deux organes de transmission, le premier transmettant jusqu'à la cellule l'ébranlement qu'il a reçu par son bout terminal, le second transmettant jusqu'à son bout terminal l'ébranlement qu'il a reçu de la cellule. Tel est l'instrument nerveux élémentaire; quant à son emploi, c'est celui d'un rouage, et en général d'un premier rouage, dans une machine. Par son nerf efïérent, il aboutit à un autre organe qu'il met en jeu, à une glande dont il provoque les sécrétions, plus ordinairement à un muscle qu'il contracte et qui, en se contractant, resserre un vaisseau ou remue un membre. Dès lors, on comprend son office; par suite, on comprend sa construction, sa distribution, ses combinaisons les plus simples, et même on peut les concevoir d'avance, car elles sont réglées en vue de cet office. — Soit dans le membre inférieur gauche un point irrité : il est utile que le membre, en se déplaçant, puisse écarter la cause d'irritation ou s'écarter d'elle ; pour cela, il faut qu'un nerf afférent AG, parti du point irrité, aille rejoindre la cellule, et que cette cellule, par un nerf efïérent CE, communique avec les muscles du membre; c'est la disposition nerveuse élémentaire.

— Il est utile que le membre inférieur droit puisse en cette occasion collaborer avec le gauche; pour cela, il faut que la cellule C du côté gauche communique avec une autre cellule C du côté c

droit, que celle-ci soit également pourvue d'un nerf efférent CE', que ce nerf se termine dans les muscles du membre inférieur droit.

— Il est utile que les segments supérieurs de l'animal puissent en cette occasion collaborer avec le segment inférieur; pour cela, il faut que, des deux côtés de son axe, la disposition précédente se répète par deux lignes de cellules communicantes et pourvues chacune d'un nerf efférent. — Il est utile que tous les segments puissent collaborer, quel que soit le point inférieur, supérieur ou moyen, où l'irritation se rencontre; pour cela, il faut qu'à chaque cellule aboutisse, outre le nerf afférent, un nerf efférent. — Une pareille esquisse est aussi écourtée que grossière; néanmoins elle n'est pas une œuvre de fantaisie : c'est à peu près sur ce plan que la nature a travaillé pour dessiner les linéaments principaux de la moelle épinière et de ses trente et une paires de nerfs.

Maintenant, au lieu du type simplifié, considérons le type réel. Ainsi qu'on l'a vu, si l'on prend le tronçon postérieur d'une grenouille et si l'on dépose une

goutte d'acide acétique sur le haut de la cuisse gauche ou sur la portion adjacente du dos, on voit la patte postérieure gauche se fléchir de façon que le pied gauche vienne frotter le point irrité. Pareillement, sur un homme décapité dont l'électricité avait ranimé la moelle épinière, le Dr Robin, ayant gratté avec un scalpel la paroi droite de la poitrine, vit le bras du même côté se lever et diriger la main vers l'endroit irrité, comme pour exécuter un mouvement de défense. De pareils mouvements supposent la contraction d'un grand nombre de muscles distincts et différents d'emploi, extenseurs, fléchisseurs, abducteurs, adducteurs, pronateurs, supinateurs, rotateurs en dedans, rotateurs en dehors, ensemble et tour à tour, chacun à son rang et à son moment dans la série totale des contractions successives. Pour préciser les idées, désignons les muscles du membre par des numéros, et supposons que, pour exécuter le mouvement, les suivants se soient contractés dans l'ordre suivant : 1, 3, 6, 7, 8, 11, 12, 14, 12, 14, 15. Pour que chacun de ces muscles ait pu jouer séparément, il faut non-seulement qu'il soit muni d'un nerf moteur distinct, mais encore que ce nerf moteur soit animé par une cellule distincte. Pour que les divers nerfs moteurs aient joué dans l'ordre indiqué, il faut que leurs cellules respectives aient joué dans le même ordre. Pour qu'elles puissent jouer dans cet ordre, il faut que, par des filets nerveux, elles communiquent entre elles dans l'ordre indiqué. Pour qu'elles aient joué dans cet ordre, il faut qu'un courant nerveux les ait traversées dans l'ordre indiqué. Grâce à ce mécanisme ou à un mécanisme équivalent, l'irritation transmise par un seul nerf afférent h la première cellule a suffi pour provoquer la série indi-

quée de contractions musculaires, et, par suite, le mouvement compliqué et approprié de tout le membre postérieur ou antérieur.

Presque toutes les fonctions du corps vivant supposent un mécanisme analogue ; car toutes comprennent parmi leurs éléments une action réflexe, et dans presque toutes l'action réflexe aboutit, non pas à la contraction isolée d'un seul muscle, mais à la contraction successive de plusieurs muscles dans un ordre déterminé. Plus de trente paires de muscles doivent agir dans un certain ordre pour que l'enfant puisse teter, et l'on a vu qu'un nouveau-né dont Boyer avait brisé et vidé le crâne, non-seulement criait, mais tétait le doigt introduit entre ses lèvres. Chacun de ces mécanismes est situé dans un amas de substance grise, c'est-à-dire dans un groupe de cellules reliées entre elles par des fibres nerveuses. On connaît son siège, les nerfs afférents qui le mettent en branle, les nerfs eflerents auxquels il imprime le branle; c'est une serinette dans laquelle on peut désigner la boîte, le manche et l'air exécuté, mais rien de plus. Ce qui se passe dans la boîte échappe à notre observation et n'est atteint que par nos conjectures. Beaucoup de ces serinettes ne jouent qu'un seul air, et, à l'état normal, leur manche ne donne qu'une seule impulsion, toujours la même. Ainsi le contact de l'air et des vésicules pulmonaires provoque nécessairement, par une action réflexe du bulbe, un système alternatif et toujours le même de contractions musculaires ; ce sont les deux temps du mouvement respiratoire. Ainsi, par une autre action réflexe du bulbe, le contact d'un aliment et en général d'un corps quelconque avec les parois du pharynx fait contracter tour à tour, et toujours de

la même manière, d'abord les muscles constricteurs du pharynx et les glosso-pharyngiens, puis les muscles circulaires et longitudinaux de l'œsophage, ce qui opère la déglutition. Dans ces deux cas, le jeu de la machine animale est aussi savant, mais aussi aveugle que celui d'une serinette; quand le manche tourne, l'air s'exécute bon gré mal gré, avec un effet utile ou nuisible, peu importe ; quand les parois du pharynx sont en contact avec un objet, la déglutition s'accomplit, bon gré mal gré, quel que soit l'objet, fût-ce une fourchette; la fourchette descend, saisie comme par une pince, et va plus bas perforer l'estomac. — En d'autres cas, par exemple dans celui des membres, le jeu de la serinette est aussi aveugle; mais, étant plus savant, il semble l'effet d'un choix intelligent et presque libre. La vérité est que la serinette, au lieu d'un seul air, en joue plusieurs et plusieurs dizaines, tous appropriés et adaptés. Ainsi, dans le tronçon postérieur de la grenouille coupée en deux, selon que le point irrité par l'acide acétique est situé sur le dos ou sur la cuisse, le membre postérieur exécute, pour y atteindre, tantôt un mouvement, tantôt un autre ; il faut donc que dans la moelle, comme dans une serinette disposée pour jouer plusieurs airs, il y ait un nombre assez grand de cellules et de nerfs intercellulaires pour que plusieurs dizaines de combinaisons distinctes et de circuits indépendants puissent s'y produire. Selon que le premier choc du manche de la serinette a mis le cylindre intérieur à tel ou tel cran, la serinette joue tel ou tel air. Selon que tel ou tel nerf afférent a ébranlé telle ou telle cellule, le courant nerveux suit un chemin différent dans la série des cellules, ébranle dans un ordre différent la série des

nerfs moteurs, et provoque, par une combinaison particulière de contractions musculaires, une combinaison particulière de mouvements.

Ce sont là des dispositions anatomiques préétablies, comme celles des muscles, des tendons, des articulations et des os; par cette distribution et par ces connexions des cellules et des nerfs, les chemins du courant nerveux lui sont tracés d'avance. — Ici intervient une propriété qui distingue la machine nerveuse de nos machines ordinaires. Sa fonction la modifie. Plus un chemin a été parcouru par les courants antérieurs, plus les courants ultérieurs ont chance de le prendre et de le suivre. D'abord ils ne l'ont pris que difficilement; ils ne l'ont pas suivi jusqu'au bout; ils ne l'ont suivi que sous l'influence du cerveau et de la pensée. Après plusieurs tâtonnements et à force de répétitions, ils finissent par le prendre du premier coup, par le suivre jusqu'au bout, par le prendre et le suivre sans l'intervention du cerveau et de la pensée. C'est ainsi qu'après un apprentissage plus ou moins prolongé nous exécutons machinalement et sans y penser tous nos mouvements acquis, marche, course, nage, équitation, maniement d'une arme, d'un outil, d'un instrument de musique. Dans tous ces cas, c'est sous la conduite de l'encéphale que la moelle a contracté des habitudes et reçu de l'éducation ; mais, séparée de l'encéphale, elle garde son éducation et conserve ses habitudes. Dans le décapité du docteur Robin, le mouvement exécuté par le bras et la main droite était un mouvement de défense qu'un nouveauné ne sait pas encore faire. Dans le rat auquel Vulpian avait ôté tout l'encéphale moins la protubérance, le sursaut provoqué par un souffle brusque et strident

comme celui des chats en colère était aussi une réaction instituée par l'expérience. — Aussi, lorsque, dans le tronçon postérieur de grenouille, le pied gauche postérieur vient frotter le point irrité du dos, le ganglion de la moelle qui gouverne cette opération compliquée y est adapté de deux manières, d'abord par sa structure innée, ensuite par ses modifications acquises. La nature a tracé en lui tous les chemins qui peuvent être utiles; parmi ces chemins, la pratique a aplani, achevé, abouché, isolé les plus utiles, et aujourd'hui le courant nerveux suit la voie que la nature jointe à la pratique lui a préparée.

Tel est le type réel du centre nerveux ; c'est celui-ci qu'il faut concevoir à la place du type réduit que, pour la commodité de l'exposition, on a figuré plus haut. Au lieu d'une seule cellule munie d'un seul nerf afférent et d'un seul nerf efférent, ce centre comprend plusieurs centaines ou plusieurs milliers de nerfs afférents, de nerfs efférents, de cellules et de nerfs intercellulaires, dans lesquels le courant nerveux se propage par plusieurs centaines et plusieurs milliers de chemins distincts et indépendants. Par suite, pour établir la communication entre un appareil si composé et les appareils analogues placés au-dessous et audessus de lui, il faut, non pas une ligne unique de nerfs et de cellules, comme dans le type réduit, mais des milliers et des myriades de cellules et de nerfs. C'est ce qu'indiquent le microscope, les vivisections et les observations pathologiques. — D'une part, les cellules et les fibres nerveuses sont dans la moelle épinière par centaines de mille, et leur tissu non interrompu fournit les moyens de communication nécessaires. —

D'autre part, le tissu fonctionne pour établir cette communication; car, sitôt que sa continuité est rompue, la communication cesse entre le tronçon inférieur et le tronçon supérieur ; les impressions du premier n'arrivent plus au second; les impulsions du second n'arrivent plus au premier. — On peut même désigner la portion du tissu dans laquelle les impressions sensitives se transforment en impulsions motrices; c'est l'axe de la moelle, long cordon de substance grise. Composé principalement de cellules, il forme une chaîne continue de groupes nerveux qui sont des centres d'action réflexe. Grâce à cet enchaînement, les divers centres distincts peuvent coordonner leurs actions distinctes, et ils sont nombreux; car, sans compter les spéciaux, il y en a dans la moelle épinière au moins soixante-deux, distribués en trente et un couples qui correspondent chacun à une paire de nerfs spinaux. Ce sont là autant de serinettes différentes qui, rattachées les unes aux autres, s'ébranlent mutuellement, et, à l'état normal, jouent de concert, comme un bon orchestre. — Un pareil mécanisme dépasse de beaucoup tous ceux que nous pouvons construire ou même imaginer. Pourtant il existe et opère. Dans la grenouille dont on a enlevé le cerveau, si l'on pince ou si l'on cautérise une portion du dos, non-seulement la patte postérieure du même côté exécute le mouvement de défense qu'on a décrit tout à l'heure, mais encore, ainsi qu'on l'a remarqué, si l'irritation se prolonge, l'autre patte postérieure vient au secours, et à la fin la grenouille saute, s'enfuit et, pour s'enfuir, se sert de ses quatre membres, de tout son corps, de tous ses muscles. Des animaux supérieurs donnent parfois le même spectacle. Dans une expérience faite à Stras-

bourg1, Kuss, ayant amputé la tête d'un lapin avec des ciseaux mal affilés qui hachèrent les parties molles de façon à prévenir l'hémorrhagie, vit l'animal, réduit à sa moelle épinière, « s'élancer de la table et parcourir toute la salle avec un mouvement de locomotion parfaitement régulier. » Or la locomotion régulière suppose le jeu alternant, systématique, coordonné, non-seulement des quatre membres, mafë encore de beaucoup d'autres muscles, partant le jeu alternant, systématique, coordonné de plusieurs centres distincts des deux côtés, dans les régions supérieures et dans les régions inférieures de la moelle. Et ce jeu total si compliqué, si harmonieux, si bien adapté à la préservation de l'animal, est provoqué par toute irritation un peu intense, quel qu'en soit le siège, à droite ou à gauche, en avant ou en arrière, dans les membres ou dans le tronc.

Parmi ces mécanismes reliés entre eux, les uns sont subordonnés aux autres; leur ensemble n'est pas une république d'égaux, mais une hiérarchie de fonctionnaires, et le système des centres nerveux dans la moelle et dans l'encéphale ressemble au système des pouvoirs administratifs dans un État. — Dans chaque département, pour toute affaire locale, le préfet reçoit les informations et donne les ordres : parfois, après avoir reçu l'information, il donne l'ordre aussitôt et de lui-même ; d'autres fois, il en réfère au ministre et attend pour agir la décision de son supérieur. Dans le premier cas, entre l'information et l'ordre, la distance est courte : il n'y a qu'un corridor entre le bureau des

Page 1