Mathias Duval, Cours de physiolooie, p
nouvelles et le bureau des injonctions. Dans le second cas, la distance est grande; il faut que la nouvelle, expédiée par le premier bureau à la capitale, en revienne sous forme d'injonction au second bureau. — Tel est le double rôle des trente et un centres spinaux;ce sont autant de préfectures subordonnées à un ministère qui siège dans la moelle allongée. Chacur de ces centres a son département ou territoire pro pre; il en reçoit les informations par ses nerfs sensitifs; il y donne les ordres par ses nerfs moteurs. Ses nerfs sensitifs arrivent tous à lui par un seul chemin, sa racine postérieure ; ses nerfs moteurs partent tous de lui par un seul chemin, sa racine antérieure; ainsi, chez lui, le bureau des informations est contigu au bureau des ordres. Du premier au second, tantôt la communication est directe : en ce cas, l'information détermine l'ordre sans intermédiaire; tantôt la communication est indirecte : en ce cas, l'information ne détermine l'ordre qu'après deux opérations interposées : il faut d'abord que, par un premier courant nerveux, la nouvelle monte, du centre local, à la moelle allongée; il faut ensuite que, par un second courant nerveux, l'injonction descende de la moelle allongée jusqu'au centre local. Ordinairement, d'autres injonctions partent en même temps de la moelle allongée vers les autres centres locaux. De cette façon, une seule nouvelle transmise par un seul centre local provoque dans le centre supérieur un système d'injonctions coordonnées que les divers centres locaux exécutent, chacun pour sa part, chacun dans son domaine, chacun à son rang ; et, sous ce chef unique, toutes ces administrations distinctes opèrent avec harmonie.
Tel est le premier ministère; il occupe toute la moelle allongée, c'est-à-dire le bulbe, la protubérance et peut-être les commencements des pédoncules cérébraux. Il gouverne non-seulement la moelle épinière avec ses trente et une paires de nerfs, mais encore les dix dernières paires de nerfs crâniens. Il a plusieurs étages superposés, des bureaux sensitifs de plusieurs espèces, des bureaux moteurs, des communications qui relient ses bureaux entre eux et qui le relient luimême à ses supérieurs hiérarchiques, soit pour transmettre des informations, soit pour recevoir des ordres. En quoi consiste cette organisation compliquée? Nous ne pouvons le dire avec précision; mais il est certain que la moelle allongée a des supérieurs qui jouent par rapport à elle le rôle qu'elle joue elle-même par rapport aux centres locaux. — Au-dessus d'elle, à la base de l'encéphale, un autre groupe d'organes, les pédoncules cérébraux, les couches optiques et les corps striés, forment un centre distinct, en partie sensitif, notamment dans les couches optiques, en partie moteur, notamment dans les corps striés. Considéré dans son ensemble, ce groupe est le ministère suprême, et il a le précédent pour subordonné. Outre les informations que lui transmet la moelle allongée, il reçoit les renseignements qu'apportent les deux premières paires de nerfs crâniens, olfactifs et optiques; ainsi toutes les impressions sensitives se réunissent dans ses bureaux, et, de plus, par la moelle allongée, il expédie des impulsions dans tous les nerfs moteurs. — Au-dessus de lui, dans l'écorce cérébrale, siège le souverain : là est la dernière étape des informations; là les nouvelles incessantes du présent rencontrent les archives bien classées du passé; de là partent, par
plusieurs points récemment découverts *, les premières injonctions motrices. — Enfin, à la portion postérieure de l'encéphale est un troisième centre, le cervelet, supérieur aussi, mais d'espèce particulière : il n'est subordonné qu'au souverain et collabore avec lui à peu près comme un chef d'état-major avec son général; il est informé en même temps que le général, mais par d'autres voies; quand l'écorce cérébrale commande un mouvement à quelque groupe musculaire, le cervelet commande du même coup aux autres groupes musculaires les contractions complémentaires ou compensatrices qui, pendant le mouvement, maintiendront le corps entier en équilibre, et sans lesquelles l'exécution de l'ordre envoyé d'en haut n'aurait ni sûreté ni précision.
Ainsi, dans le même tronc nerveux, de la racine postérieure à la racine antérieure, la communication se fait par quatre voies , et le circuit par lequel l'impression sensitive se convertit en impulsion motrice est d'autant plus long qu'il passe par un centre hiérarchique plus élevé. — Tantôt, de la racine postérieure, le courant va directement à la racine antérieure, comme on l'a vu dans le tronçon de grenouille dont la patte irritée se déplace pour fuir la cause d'irritation. — Tantôt, de la racine postérieure, le courant remonte jusqu'à la moelle allongée et en redescend jusque dans la racine antérieure ; c'est le cas du lapin décapité ou du rat à qui l'on a coupé les pédoncules cérébraux au-dessus de la protubérance. — Tantôt, de la racine postérieure, il remonte dans la moelle allongée, puis dans les ganglions de la base, pour redes-
1. Ferrier, les Fonctions du cerveau , traduit par H. de Varïgny.
cendre dans la moelle allongée, puis dans la racine antérieure ; c'est le cas pour les animaux à qui Ton a enlevé les hémisphères. — Tantôt enfin, de la racine postérieure, il remonte dans la moelle allongée, puis dans les ganglions de la base, puis dans l'écorce cérébrale, pour descendre de là dans les ganglions de la base, puis dans la moelle allongée, puis dans la racine antérieure, en compagnie d'autres courants qu'une de ses branches collatérales ascendantes a déterminés dans le cervelet et qui redescendent en même temps que lui pour aboutir à d'autres racines postérieures ; c'est le cas des animaux intacts et sains.
Gourant direct, ou courant à un, deux, trois intermédiaires, courant simple ou à branches multiples, il n'y a là évidemment que des actions réflexes. — En quoi consiste une action réflexe? Une onde de changement moléculaire se propage le long d'un filet nerveux avec une vitesse qu'on évalue aujourd'hui à 34 mètres par seconde si le nerf est sensitif, et à 27 mètres s'il est moteur. Arrivée à la cellule, cette onde y provoque un changement moléculaire encore plus grand ; nulle part, dans les tissus organisés, l'usure et la réparation ne sont si rapides 1 ; nulle part il ne se produit un travail si actif et un si grand dégagement de force. On peut comparer la cellule à un petit magasin de poudre qui, à chaque excitation du nerf afférent, prend feu, fait explosion et transmet multipliée au nerf efferent l'impulsion qu'il a reçue du nerf afférent. Tel est l'ébranlement nerveux au point de vue mécanique. Au point de vue physique, il est une combustion de la substance ner-
1. Elles sont environ cinq fois plus rapides que dans la substance blanche (H. Spencer, Principes de psychologie, I, 20).
CIlAt». î. FONCTIONS DES CENTRES NERVEUX 30?
veuso qui en brûlant dégage de la chaleur ! . Au point de vue chimique, il est une décomposition delà substance nerveuse qui perd sa graisse phosphorée et sa neurine. Au point de vue physiologique, il est le jeu d'un organe qui, comme tous les organes, s'altère par son propre jeu et, pour fonctionner de nouveau, a besoin d'une réparation sanguine. — Mais, par tous ces points de vue, nous n'atteignons dans l'événement que des caractères abstraits et des effets d'ensemble ; nous ne le saisissons point en lui-même et dans ses détails, tel que nous le verrions si, avec des yeux ou des microscopes plus perçants, nous pouvions le suivre, du commencement à la fin, à travers tous ses éléments et d'un bout à l'autre de son histoire. A ce point de vue historique et graphique, l'ébranlement de la cellule est certainement un mouvement intérieur de ses molécules, et ce mouvement peut être comparé très-exactement à une figure de danse, où les molécules trèsdiverses et très-nombreuses, après avoir décrit chacune, avec une certaine vitesse, une ligne d'une certaine longueur et d'une certaine forme, reviennent chacune à leur place primitive , sauf quelques danseurs fatigués qui défaillent, sont incapables de recommencer et cèdent leur place à d'autres recrues toutes fraîches pour que la figure puisse être exécutée de nouveau.
Voilà , autant qu'on peut le conjecturer , l'acte physiologique dont la sensation est le correspondant mental. Grâce à cette correspondance, nous sommes en état de nous représenter plusieurs détails de la
1. Luys, du Cerveau, p. 55, 59. Expériences de Lombard et Schiff. Expériences de Byasson.
figure de danse. Aux éléments de la sensation correspondent les éléments de la danse ; par conséquent, si, dans une sensation de son musical qui dure un dixième de seconde, il y a cent sensations élémentaires semblables qui durent chacune un millième de seconde et sont chacune composées d'un minimum, d'un maximum avec une infinité de degrés intermédiaires, il faut admettre que, dans la cellule sensitive et pendant ce même dixième de seconde, les molécules ont exécuté cent évolutions semblables qui ont duré chacune un millième de seconde et ont été composées chacune d'un minimum, d'un maximum avec une infinité de degrés intermédiaires ; de plus, si la sensation de son présente cette qualité particulière qu'on appelle le timbre et qui est produite par Taccolement de quelques petites harmoniques aiguës, on peut admettre que, dans le tourbillon des danseurs, quelques petits* groupes collatéraux ont exécuté leur évolution avec une vitesse qui était un multiple de celle des autres. — Règle générale : les portions successives ou simultanées de la sensation totale transcrivent en termes psychologiques les portions successives ou simultanées de la danse totale. Dès lors, nous comprenons la diversité de nos sensations totales, leur composition infiniment complexe, leur division en familles ou espèces qui nous semblent irréductibles l'une à l'autre. Une très-petite différence introduite dans la composition chimique ou dans la structure organique d'une cellule suffit pour changer du tout au tout le groupement et les pas de ses danseurs, par suite la vitesse de leur évolution, la forme, la longueur et les combinaisons des lignes qu'ils décrivent : ce sera par exemple le menuet au lieu de la valse. Dessinez sur deux carrés
de papier égaux les mouvements d'un même nombre de couples pendant le même temps, d'abord dans la valse, puis dans le menuet ; les deux tracés sont trèsréguliers et pourtant si compliqués que l'œil n'y discerne rien de commun ; ils lui apparaissent comme des arabesques irréductibles l'une à l'autre; chacune d'elles semble un type à part. Telles sont pour la conscience nos cinq familles de sensations, dans chaque famille plusieurs groupes, dans chacun de ces groupes plusieurs espèces, et, parmi les sensations du goût et de l'odorat, presque chaque espèce. — Du même coup, une lumière jaillit sur la structure et sur le jeu interne de notre appareil sensitif. Primitivement, une cellule n'est qu'un magasin de force, et tout son emploi consiste à multiplier une impulsion qu'elle transmet à un nerf moteur ; ultérieurement, à mesure que l'animal s'élève dans la série et que les sens deviennent spéciaux, la cellule perfectionnée s'acquitte par surcroît d'un autre office ; selon qu'elle sert à l'audition, à la vue, au goût, à l'odorat, elle traduit une forme particulière d'ébranlement extérieur, des vibrations de l'air, des ondulations de l'éther, des systèmes de déplacements atomiques ; or, pour cela, il faut qu'elle soit construite de manière à exécuter tel type de danse, et non tel autre. Selon notre hypothèse, il y aurait cinq de ces types, et, par conséquent, cinq familles de cellules, tactiles, acoustiques, gustatives, optiques, olfactives. Sous l'impulsion du nerf afférent, chaque famille exécuterait son type de danse ; mais, ainsi qu'on l'a vu, cette impulsion est susceptible de plusieurs rhythmes , et par conséquent , dans chaque type de danse, la diversité des rhythmes introduirait des espèces et des variétés correspondantes à celles que,
par la conscience, nous remarquons dans nos sensations.
Il reste à chercher la façon dont ces cellules doivent être disposées et reliées entre elles, pour que les combinaisons de sensations primaires ou secondaires qui font nos pensées puissent s'effectuer. — D'après les expériences de Vulpian sur le lapin et sur le rat, il est très-probable que la protubérance contient le premier bureau complet de cellules tactiles, acoustiques et gustatives. D'après les recherches anatomiques de Luys sur l'homme et les expériences de Ferrier sur le singe, il est probable que les ganglions de la base, et notamment les couches optiques, contiennent un second bureau des mêmes cellules, et en outre un bureau de cellules olfactives et optiques. Plus haut, l'écorce corticale forme le dernier bureau, beaucoup plus étendu que les précédents, relié avec eux par le vaste éventail de la couronne de Reil, et contenant les centaines de millions de cellules olfactives, optiques, gustatives, acoustiques et tactiles, qui servent de répétiteurs aux cellules similaires des deux précédents bureaux. De ces deux bureaux inférieurs au bureau supérieur, les cellules de la même tamille sont reliées entre elles par des filets nerveux, et l'on comprend comment la danse d'une cellule tactile dans la protubérance ou d'une cellule olfactive dans les couches optiques provoque la danse semblable d'une cellule tactile ou olfactive dans l'écorce, en d'autres termes, comment la sensation proprement dite se répète et devient une image. — Examinons maintenant quel mécanisme physiologique est requis pour que les images aient les propriétés qu'on leur a reconnues. En premier lieu, après que la sensation a
cessé, son image dure plus ou moins longtemps, en s'effaçant par degrés, comme un écho indéfiniment répété et de plus en plus lointain. Cela s'explique, si Ton admet que la danse correspondante se répète de cellule semblable en cellule semblable, et subsiste par cette répétition en s'éloignant de plus en plus de son point de départ. Or, pour fournir à cette opération, il suffit que les cellules du même type fassent un ou plusieurs cordons continus. Supposez que chaque cellule des bureaux inférieurs communique avec l'écorce par un faisceau de fibres irradiées, que chaque fibre et chacune de ses ramifications fournisse à la cellule un cordon de répétiteurs corticaux : telle est la disposition qu'annonce la couronne de Reil. En ce cas, une cellule des bureaux inférieurs qui rayonnerait dans l'écorce par dix cordons, chacun de cent cellules, aurait mille répétiteurs dans les hémisphères, et l'on concevrait comment, au deuxième, au troisième, au dixième, au centième plan, une danse précédente se prolongerait sous forme d'image, sans faire obstacle à la danse actuelle, c'est-à-dire à la sensation du premier plan.
Non-seulement les images persistent, mais, quoique de familles différentes, l'une tient à l'autre ; quand la première se produit, la seconde surgit par contrecoup; les deux forment un couple plus ou moins solide, parfois indestructible. Quand nous lisons le nom d'un objet, aussitôt, par association, nous imaginons cet objet lui-même; de plus, nous prononçons mentalement son nom, nous entendons mentalement ce nom prononcé, et, si nous savons d'autres langues que la nôtre, nous lisons, entendons, prononçons mentalement le nom correspondant dans chacune des
autres langues. Voilà une chaîne de dix ou douze anneaux de diverses espèces, et l'on a vu les lois qui lient plus ou moins fortement chaque anneau à son voisin. En termes physiologiques, cela signifie que deux cellules d'espèce différente, par exemple une cellule acoustique et une cellule optique, se mettent réciproquement et directement en danse. Pour cela, il faut qu'elles communiquent; pour qu'elles communiquent, il leur faut un filet nerveux intermédiaire. Voilà donc, outre le système de fibres ascendantes par lesquelles chaque cellule des bureaux inférieurs se relie dans l'écorce avec ses répétiteurs, tous de même espèce, un système de fibres transversales par lesquelles les répétiteurs d'espèce différente se relient entre eux; c'est ce que semble indiquer le treillis prodigieusement multiple et entrecroisé des fibres corticales; à tout le moins, il y a de ces fibres réunissantes qui vont d'un hémisphère à l'autre, et, selon les micrographes, le corps calleux en est entièrement composé. Ainsi, entre les cordons d'espèce différente, il se trouve un ou plusieurs chemins anatomiques. — Maintenant, il faut nous rappeler une loi que nous avons déjà constatée dans la moelle. Plus un fil nerveux a conduit, plus il est devenu bon conducteur. Plus un chemin nerveux a été frayé, plus il a chance d'être suivi. Plus le courant nerveux a été énergique et fréquent de telle cellule à telle autre, plus il a de pente pour passer de la première à la seconde. Quand la préparation a été assez forte et assez longue, la pente devient irrésistible; arrivé à la première cellule, désormais le courant prend toujours le chemin qui conduit à la seconde. Il se peut que de cette première cellule partent deux, trois, quatre, dix
filets; entre ces dix filets, le courant en choisit un, par force, et toujours le même, celui qui est habitué à le recevoir.
En cela consiste le mécanisme physiologique de l'association mentale: évidemment, il est le même pour un courant simple et pour un courant compliqué, entre deux cellules et entre deux groupes plus ou moins nombreux de cellules; quels que soient les groupes mentaux associés, si divers et si multipliés que soient leurs éléments, c'est toujours ainsi que leur association s'établit. Deux groupes reliés de la sorte peuvent être comparés à un cliché plus ou moins étendu, cliché d'un mot, cliché d'une ligne, cliché d'une page; la lettre entraîne le mot, qui entraîne la ligne, qui entraîne la page. Dès lors, on comprend à quoi servent les cinq cents millions de cellules et les deux milliards de fibres de notre écorce cérébrale ; grâce à leur multitude, notre mémoire est pleine de clichés; c'est pour cela qu'un cerveau humain peut posséder une ou plusieurs sciences complètes, cinq ou six langues et davantage, se rappeler des myriades de sons, de formes et de faits. Quatre cents millions de lettres font mille volumes, chacun de quatre cent mille lettres; si un cerveau humain contient quatre cents millions de clichés mentaux, cela lui fait une riche bibliothèque de réserve, et il lui reste encore cent millions de cellules pour les usages courants.
Cela admis, on comprend en quoi consiste le souvenir, surtout le souvenir d'un événement ancien, notamment le souvenir qui semble avoir péri et qui ressuscite tout d'un coup, précis et complet, après dix ou vingt ans d'intervalle. Pendant ce long intervalle, la danse de cellules qui le constitue ne s'est
point répétée incessamment; au contraire, après quelques minutes ou quelques heures, elle a reculé graduellement jusque dans des groupes éloignés où elle a fini par s'amortir. Il n'est resté d'elle qu'un cliché, c'est-à-dire une modification de structure dans un groupe lointain de cellules et de fibres, une prédisposition organique, la prédisposition à vibrer dans tel ordre, et par suite, pour le courant nerveux' qui atteindra ce groupe, la nécessité de couler dans le lit tracé d'avance. Ainsi préparé, ce groupe pourra demeurer très-longtemps inactif, à l'un des derniers plans de l'écorce cérébrale, loin de la grande route que suivent nos impressions usuelles, et très-loin de l'endroit où ces impressions, arrivées au premier plan, atteignent leur maximum d'éclat. A cette distance et avec si peu d'occasions de vibrer, il sera pour nous comme s'il n'était pas; pendant des années, aucun des courants cérébraux ne l'atteindra ; il faudra un accident pour qu'une de ses cellules entre en danse. Mais, si elle y entre, la modification organique et la prédisposition acquise feront leur effet; le courant nerveux suivra la route frayée; chacune des cellules hibernantes recommencera sa danse dans l'ordre préétabli, et cet ordre de danses, propagé de groupe en groupe à travers l'écorce, repassera du dernier au premier plan.
Nous arrivons ainsi à une conception d'ensemble des opérations cérébrales. A la vérité, nous n'y arrivons que par conjecture, et tout ce que nous affirmons avec certitude, c'est que la pensée pourrait s'exercer par le mécanisme décrit. Mais, si ce n'est par celui-ci, c'est par un autre de même espèce; car, quelle que soit l'opération cérébrale, elle n'a pour
éléments que les courants qui cheminent dans les fibres et les danses qui s'exécutent dans les cellules. Combinez, comme il vous plaira, ces courants et ces danses; vous n'aurez jamais que des combinaisons de danses et de courants. Nous avons choisi la plus simple, la plus cohérente, la mieux appropriée à l'opération mentale qu'elle supporte, et il s'est trouvé qu'elle en explique plusieurs détails inexpliqués. Elle est donc vraisemblable; à tout le moins, elle explique comment, en quoi, par quelle correspondance et par quel genre de service l'écorce cérébrale peut être l'instrument de la pensée. — Cette écorce grise, à quinze ou dix-huit étages superposes, ressemble à une imprimerie où l'atelier actif, éclairé, est entouré de vastes magasins obscurs et immobiles. Les innombrables caractères qui sont remués dans l'atelier ou qui reposent dans les magasins ne sont jamais que les vingt-quatre lettres de l'alphabet; il n'y en a peutêtre pas davantage dans notre alphabet cérébral, à savoir vingt-quatre figures de danse avec les cinq ou six types de cellules nécessaires pour les exécuter. Dans l'atelier, le travail est double : d'une part, sous l'impulsion du dehors, il compose incessamment des mots qu'il envoie dans les magasins où ils se transcrivent en clichés fixes; d'autre part, les magasins lui envoient incessamment des clichés fixes qu'il transcrit en lettres mobiles; et l'œuvre qu'il produit à la lumière est une combinaison continue des mots nouveaux qu'il compose et des mots anciens qu'il transcrit.