Première partie, livre II, ch. ii
préciser et de se compléter, ils restent presque tous à l'état latent; ce qui survit et ce qui émerge, c'est un fragment sur dix mille, la représentation vague de ma marche à tel moment dans la rue, ou de mon arrivée dans la maison, ou de l'attitude de l'ami que je suis allé voir. — Mais cela suffit; ce lambeau conservé me tient lieu du reste ; je sais par expérience qu'en concentrant sur lui mon attention, j'en ressusciterais plusieurs semblables de la même série ; il est dorénavant pour moi la représentation sommaire du tout. — Il en est de même pour le déjeuner que j'ai fait auparavant, pour la lecture qui a employé les premières heures de ma matinée; de sorte qu'avec trois substituts abréviatifs, je remonte en un clin d'oeil jusqu'à mon lever, c'est-à-dire jusqu'à un incident séparé par dix heures du moment où je suis.
Plus l'événement est antérieur, et plus l'effacement des images est grand ; plus cet effacement est grand, et plus le substitut abréviatif résume de choses. — Ma journée d'hier ou d'avant-hier ne subsiste en moi que par un événement saillant, telle visite que j'ai reçue, tel accident domestique auquel il a fallu parer. Si je recule plus loin, je n'aperçois, dans le naufrage et l'engloutissement irrémédiable de mes innombrables sensations antérieures, que de rares images surnageantes, mon arrivée dans la maison de campagne oii
j'habite, les premières pousses vertes du printemps, une soirée d'hiver chez telle personne, tel aspect d'une ville étrangère où j'étais il y a un an. Je puis ainsi remonter très-loin et très-vite, en sautant de cime en cime, atteindre en un instant à dix, vingt années de distance. — Joignez à cela le calendrier, les chiffres, tous les moyens que nous avons et qui manquent aux enfants, aux sauvages, pour mesurer cette distance. Grâce à une association d'images, nous logeons nos événements dans la série des jours et des mois que fournit l'almanach, dans la série des années que fournit la chronologie. Cela fait, nous précisons, par ces atlas auxiliaires, l'emplacement que nos divers événements occupent dans la durée les uns par rapport aux autres, et nous pouvons, non-seulement revoir en une seconde nos événements les plus lointains, mais encore évaluer l'intervalle qui les sépare du présent.
Par cette opération plus ou moins perfectionnée, nous embrassons de très-longs fragments de notre être en un instant et pour ainsi dire d'un seul regard. Les événements distincts dont la succession l'a constitué pendant cet intervalle, cessent d'être distincts ; ils sont effacés par les abréviations et la vitesse; rien ne surnage du parcours, sinon un caractère commun à tous les éléments parcourus, la particularité qu'ils
ont d'être internes. Il nous reste donc l'idée d'un quelque chose interne, d'un dedans qui, à ce titre, s'oppose à tout le dehors, qui se rencontre toujours le même à tous les moments de la série, qui, par conséquent, dure et subsiste, qui, à cause de cela, nous semble d'importance supérieure et qui se rattache, comme des accessoires, les divers événements passagers. Ce dedans stable est ce que chacun de nous appelleyé' ou moi\ — Comparé à ses événements qui passent tandis qu'il persiste, il est une substance; il e'st désigné par un substantif ou un pronom, et il revient sans cesse au premier plan dans le discours oral ou mental. — Dès lors^ quand nous réfléchissons sur lui, nous nous laissons duper par le langage; nous oublions que sa permanence est apparente, que, s'il semble fixe, c'est qu'il est incessamment répété, qu'en soi il n'est qu'un extrait des événements internes, qu'il tire d'eux tout son être, que cet être emprunté, détaché par fiction, isolé par l'oubli de ses attaches, n'est rien en soi et à part. Si nous ne sommes pas détrompés par une analyse sévère, nous tombons dans l'illusion métaphysi-
1. Selon les uns, le mot je, (icli, ego, aham) vient de la racine a/i, respirer, et désigne le souffle intérieur; selon les autres, il vient de la racine gha, ha^ qui signifie celui-ci, et par laquelle on se désigne soi-même à Finterlocuteur. — (Max Mueller, Science du langage^ ir, 67, trad. Harris et Perrot.)
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que ; nous sommes enclins à le concevoir comme une chose distincte, stable, indépendante de ses modes et même capable de subsister après que la série d'où il est tiré a disparu.
Une autre illusion métaphysique vient compléter son être et achever son isolement. Nous avons classé ses événements et les faits que ses événements provoquent selon leurs ressemblances et leurs différences, et nous avons logé chaque groupe dans un compartiment distinct et sous un nom commun, ici les sensations, là les perceptions extérieures, là-bas les souvenirs, plus loin les volitions, les mouvements volontaires^ et ainsi de suite. Considérant notre état présent, nous savons ou nous supposons que les conditions de ces événements sont présentes, en d'autres termes, que ces événements sont possibles; ce que nous exprimons en disant que nous avons le pouvoir, la capacité ou faculté de sentir, percevoir, de nous souvenir, de vouloir, de contracter nos muscles. Outre ces pouvoirs communs à tous les hommes, chacun de nous découvre en lui-même, par une expérience semblable, les pouvoirs particuliers qui lui sont propres. Or, quand nous considérons ces pouvoirs, nous les trouvons tous plus ou moins permanents. Ils précèdent les événements, et d'ordinaire ils leur survivent. Ils durent intacts pendant de longues
ailuées, quelques-uns pendant toute notre vie. Ils fout ainsi contraste avec les événements qui sont transitoires, et ils semblent la portion essentielle de l'homme. A ce titre, leur notion s'attache à la notion du moi persistant ; dès lors, ce moi cesse de nous apparaître comme un simple dedans ; il se garnit, se qualifie, se détermine; nous le définissons par le groupe de ses pouvoirs, et, si nous nous laissons glisser dans l'erreur métaphysique, nous le posons à part comme une chose complète, indépendante, toujours la même sous le fïux de ses événements.
VI. Telle est donc la notion du moi. Illusoire au sens métaphysique, elle ne l'est pas au sens ordinaire; on ne peut pas la déclarer vide; quelque chose lui correspond, quelque chose d'assez analogue à ce qui, d'après notre analyse, constitue la substance des corps. Ce quelque chose est la possibilité permanente de certains événements sous certaines conditions, et la nécessité permanente des mêmes événements sous les mêmes conditions plus une complémentaire, tous ces événements ayant un caractère commun et distinctif, celui d'apparaître comme internes. A ce titre , en maintenant exactement le sens des mots, nous pouvons dire que le moi, comme les corps, est une force, une force qui, par rapport à eux, est un
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dedans, comme par rapport à elle ils sont un dehors. Ces trois mots, force, dedans, dehors, n'expriment que des rapports; rien de plus; à tous les moments de ma vie, je suis un dedans qui est capable de certains événements sous certaines conditions, et dont les événements sous certaines conditions sont capables d'en provoquer d'autres en lui-même ou en autrui. Voilà ce qui dure en moi, et ce qui, à tous les instants de ma durée, sera toujours le même. — Il est manifeste que. ce n'est pas là une notion primitive. Elle a des précédents, des éléments, une histoire, et l'on peut compter tous les pas de l'opération involontaire qui aboutit à la former.
Il faut d'abord que nous ayons des souvenirs et des souvenirs exacts. Il faut de plus que, par l'emboîtement de nos souvenirs, nos événements nous apparaissent comme une file continue. Il faut ensuite que, grâce aux abréviations de la mémoire, les particularités de nos événements s'effacent, qu'un caractère commun à tous les éléments de la file prédomine, se dégage, s'isole et soit érigé par un substantif en substance. Il faut en outre que nous acquérions l'idée des pouvoirs, capacités ou facultés de cette substance, partant, que nous classions nos événements selon leurs diverses espèces, que, par l'expérience plus ou moins prolongée, nous démêlions leurs con-
ditions externes et internes, que, constatant ou présumant la présence des conditions, nous concevions ces événements comme possibles, et, enfin, qu'isolant cette possibilité, nous nous l'attribuions sous le nom de pouvoir, capacité ou faculté. — L'idée du moi est donc un produit; à sa formation concourent beaucoup de matériaux diversemont élaborés. Comme tout composé mental ou organique, elle a sa forme normale; mais, pour qu'elle l'atteigne, il lui faut certains matériaux et une certaine élaboration; pour peu que les éléments soient altérés et que le travail soit dérangé, la forme dévie et l'œuvre finale est monstrueuse. Par conséquent l'idée du moi peut dévier et se trouver monstrueuse ; et, si voisins que nous soyons de nous-mêmes, nous pouvions nous tromper en plusieurs façons à propos de notre moi.
En premier lieu, certains matériaux étrangers peuvent s'introduire dans l'idée que nous avons de lui. Il y a des circonstances où une série d'événements imaginaires s'insère dans la série des événements réels ; nous nous attribuons alors ce que nous n'avons pas éprouvé et ce que nous n'avons pas fait. — A l'état de veille, la cbose est rare; elle n'arrive guère qu'aux liommes dont l'imagination est surexcitée. J'ai cité l'histoire de Balzac qui décrit un jour, chez Mme de Girardin, un cheval blanc quil veut
donner à sou ami Sandeau et qui, plusieurs jours après, persuadé qu'il l'a donné effectivement, en demande des nouvelles à Sandeau. Il est clair que le point de départ de cette illusion est une fiction volontaire ; l'auteur sait d'abord qu'elle est fiction, mais finit par l'oublier. — Cbez les peuples barbares, dans les âmes incultes et enfantines, beaucoup de souvenirs faux prennent ainsi naissance. Des hommes ont vu un fait très-simple ; peu à peu, à distance, en y pensant, ils l'interprètent, ils l'amplifient, ils le munissent de circonstances, et ces détails imaginaires, faisant corps avec le souvenir, finissent par sembler des souvenirs comme lui. La plupart des légendes, surtout les légendes religieuses, se forment de la sorte. — Un paysan dont la sœur était morte hors du pays, m'assura qu'il avait vu son âme, le soir même de cette mort; examen fait, cette âme était une phosphorescence qui s'était produite dans un coin, sur une vieille commode où était une bouteille d'esprit-de-vin. — Le guide d'un de mes amis à Smyrne disait avoir vu une jeune fille apportée en plein jour à travers le ciel par la force d'un enchantement ; toute la ville avait été témoin du miracle ; après quinze heures de questions ménagées, il fut évident que le guide se souvenait seulement d'avoir vu ce jour-là un petit nuage dans le ciel. — En
effet, ce qui constitue le souvenir, c'est le recul spontané d'une représentation qui va s'emboîter exactement entre tel et tel anneau dans la série des événements qui sont notre vie. Quand ce recul et cet emboîtement sont devenus involontaires, quand nous ne nous souvenons plus qu'ils ont d'abord été purement volontaires, quand enfin nulle autre représentation projetée au même endroit ne surgit pour leur faire obstacle, le souvenir faux est tenu pour vrai.
Toutes ces conditions se rencontrent dans le rêv^e-, c'est pourquoi nous avons en songe, nonseulement des perceptions extérieures fausses, mais encore des souvenirs faux '. J'en ai noté plusieurs sur moi-même : dernièrement encore je me figurais être dans un salon, où je feuilletais un album de paysages; le premier de ces dessins représentait la mer polaire, une grande eau bleue, entourée de blocs de glace. A ce moment, je m'aperçois que l'auteur est debout devant moi, et je me sens obligé de louer tout haut la beauté de l'œuvre ; je tourne les pages, et les paysages me semblent de plus en plus mauvais, et tout d'un coup je me rappelle que l'année précédente
1. 28 septembre 1868. M. Maury cite plusieurs souvenirs faux qu'il a eus en rêve. Le sommeil et les rêves, p. 211 et p. 70. — Voyez dans la première partie, liv. II, ch. i, p. 129, l'histoire du vieillard qui s'attribuait les voyages qu'il avait lus comme ceux qu'il avait faits.
j'ai eu déjà l'album entre les mains, que même j'en ai parlé dans un journal, que mon article, très-peu louangeur, était de trente ou quarante lignes à la troisième colonne de la deuxième page ; devant ce souvenir, je me trouvai si penaud que je m'éveillai. Notez que tout ce rêve était un roman; mais le recul et l'emboîtement s'étaient faits spontanément sans rencontrer de représentation contradictoire, en sorte quel'article imaginé se trouvait affirmé.
Pareillement, rien de plus fréquent que les souvenirs faux, chez les fous, surtout chez les monomanes. Ils se forment un roman conforme à leur passion dominante, et ce roman inséré dans leur vie finit par composer à leurs yeux tout leur passé. — Une femme que j'ai vue àla Salpêtrière racontait, avec une précision et une conviction parfaites, une histoire d'après laquelle elle était noble et riche. Son vrai nom était Virginie Silly, et elle se disait Eugénie de Sully. A l'en croire, ses parents l'avaient perdue exprès sept ou huit fois, et sa mère avait fini par la vendre à des saltimbanques chez qui elle était restée deux ans. Avant 1848, elle avait des entretiens avec Louis-Philippe et lui faisait des rapports sur le Casino, la Chaumière, le Ranelaghet les hôpitaux : a J'étais, « dit-elle, commissaire rapporteur de Sa Majesté, « et le ]'oi me donnait de grandes sommes. »
cil A p. I. CONNAISSANCE DE L'ESPRIT. 195
Plus tard, quand elle fut dans son logement de la rue Poissonnière , TEmpereur vint l'écouter derrière une cloison, et la fit enfermer. Un de ses oncles, marchand d'esclaves au Chili, lui a laissé six millions ; elle a encore 250000 francs à la Caisse des dépôts et consignations. Mais on lui a enlevé ses papiers et ses parchemins, et on a mis à la place un faux extrait de naissance qui la fait roturière et pauvre *. — Une autre femme placée dans le service de M. Métivier, jeune, jolie, fille du concierge dans un ministère, s'imagina que le ministre la regardait souvent, et affirma qu'il lui avait envoyé une entremetteuse. Là-dessus, son fiancé qui était un employé se retira. Elle épousa un ouvrier, devint grosse, accoucha, et, sur ces entrefaites, le ministre mourut; elle déclara alors que le ministre, par testament, lui avait laissé deux cent mille francs. Ses souvenirs faux étaient si nets que son fiancé était parti et que son mari la croyait presque ^ — Dans le somnambulisme et l'hypnotisme, le patient, qui est devenu très-sensible à la suggestion, est sujet à de semblables illusions de mémoire; on lui annonce qu'il a commis tel crime et sa figure
1. Notes d'après le cours de M. Baillarger, à la Salpêtrière, 1856. Le professeur interrogeait les folles devant les élèves.
2. Leuret, Fraymenls psychologiques ^ histoire analogue d'un i'ou nommé Benoît, p. 64.
exprime aussitôt l'horreur et l'effroi. Les souvenirs ordinaires ne se présentent plus ou sont trop faibles pour exercer la répression ordinaire; faute du contrepoids normal, la conception simple devient conception affirmative, et il se souvient à faux de meurtres qu'il n'a point faits.
D'autres cas présentent l'illusion inverse. Celte fois nous ne nous trompons plus par addition, mais par retranchement; au lieu d'insérer dans notre série des événements qui ne nous appartiennent pas, nous projetons hors de notre série des événements qui nous appartiennent. — Telle est l'erreur dans laquelle nous tombons à propos des couleurs et des sons; on en a décrit le mécanisme. En soi, ce sont des sensations comme celles de chaleur ou de saveur; mais comme elles sont repoussées hors de notre superficie nerveuse, elles nous semblent détachées de nous; par cette aliénation, le son nous apparaît comme événement étranger et la couleur comme une qualité d'un corps autre que nous-mêmes. — Cette erreur est normale et nous avons montré en quoi elle est utile. Mais il en est d'autres qui sont maladives, et portent le trouble dans toute notre conduite; ce sont les hallucinations dites psychiques; dans ce cas le malade s'aliène et rapporte à autrui des pensées qui sont à lui ' ; il en-