CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
I. Rôle de Tidée du moi dans la vie mentale. — Sa présence presque incessante. — Le moi comparé à ses événements.
II. Idées dont se compose l'idée du moi. — Entre autres idées, elle comprend l'idée d'un être permanent lié à tel corps organisé. — Ce que nous entendons par cette liaison. — Idées plus précises dont se compose l'idée du moi. — Idées d'un groupe de capacités ou facultés.
III. Ce que nous entendons par les mots de capacité et de faculté. — Ils ne désignent que la possibilité de certains événements sous telles conditions et la nécessité des mêmes événements sous les mêmes conditions, plus une condition complémentaire. — Ces possibilités et nécessités sont permanentes. — Importance capitale que nous leur attachons. — Illusion métaphysique que leur idée provoque. — Les seuls
[éléments réels de notre être sont nos événements.
IV. Le caractère distinctif, commun à tous ces événements, est d'apparaître comme internes. — Exemples. — Mécanisme de la rectification. — Toute représentation, conception ou idée, à son second moment, est obligée d'apparaître comme interne. — JMos émotions et volitions ne sont que la face affective et active de nos idées. — D'où il suit qu'elles doivent aussi apparaître comme internes. — Les sensations que nous localisons dans notre corps apparaissent comme internes. — Les sensations que nous localisons hors de notre corps apparaissent oomme des événements étrangers à nous ou comme des propriétés de corps étrangers à nous.
168 LIVRE m. CONNAISSANGli DE L'ESPRIT.
V. Nos événements passés, aussi bien que nos événements présents, apparaissent comme internes. — La série de ces événements apparaît comme une cliaîne. — Mécanisme de la mémoire qui les attache entre eux chaînon à chaînon. — Par la loi de la renaissance des imag-es, l'image d'un de nos événements évoque celles du précédent et du suivant. — Procédés abréviatifs par lesquels nous remontons ou nous descendons vite et loin dans la série totale. — Exemples. — Points éminents de notre vie passée. — Nous sautons d'éminence en éminence. — Effet de ce parcours rapide. — Dégagement d'un caractère commun à tous les éléments successifs de la série. — Idée d'un dedans stable. — Cette idée est l'idée du moi. — Achèvement de cette idée par celle des capacités et facultés permanentes. — Opposition finale du moi et de ses événements.
VL A quel composé réel correspond effectivement l'idée du moi. Elle est le produit d'une élaboration longue et complexe. — Opérations préalables requises pour la former. — Partant elle est susceptible d'erreur. — Diverses classes d'erreurs au sujet du moi. — Cas où des événements étrangers sont introduits dans l'idée du moi. — Exemples divers. — Point de départ de l'illusion. — Chez les romanciers. — Chez les esprits incultes. En rêve. — Chez les fous. — Dans l'hypnotisme. — Cas où des événements qui appartiennent au moi sont attribués à autrui. — Aliénation normale de nos sensations de son et de couleur. — Hallucinations psychiques. — Locutions intellectuelles des mystiques. — Histoire de Blake. — Autres exemples. — Point de départ et progrès de l'illusion. — Passage de l'hallucination psychique à l'hallucination sensorielle. — Cas où la série totale de nos événements passés, présents et possibles, est remplacée par une série étrangère. — Point de départ de l'illusion. — Suggestions dans l'hypnotisme. — Expériences des docteurs Tuke et EUiotson. — Exemples chez les monomanes. — Malades persuadés qu'ils sont une autre personne, qu'ils sont changés en animaux ou en corps inanimés, qu'ils sont morts. — Croyances analogues dans le rêve. — Mécanisme de l'idée du moi à l'état normal. — Mécanisme de l'idée du moi à l'état anormal. — Analogie du travail mental et du travail vital.
VII. Véracité générale du souvenir. — Étant donné le mécanisme du souvenir, son jeu est ordinairement sûr. — A l'image actuelle, nette et circonstanciée, correspond presque toujours une sensation antécédente, dont l'image est le reliquat. — A l'emplacement apparent de l'image refoulée correspond presque toujours l'emplacement réel de la sensation antécédente. —
Véracité générale de la notion que nous avons de nos facultés.
— L'expérience incessante la contrôle, la rectifié et la consolide. — Cohésion de ses éléments. — Il faut des circonstances exceptionnelles pour les disjoindre ou y en insérer d'étrangers.
— Raison générale de la concordance de nos pensées et des choses.
VIII. Comment, d'après l'idée de notre esprit, nous nous formons l'idée des autres esprits. — Analogie des autres corps vivants et du nôtre. ~ Cette analogie nous suggère par association l'idée d'un esprit semblable au nôtre. — Vérifications diverses, nombreuses et constantes de cette induction spontanée.
IX. Résumé général et vues d'ensemble. — Dans toutes les opérations précédentes, une image ou un groupe d'images est soudé à une sensation ou à un groupe de sensations, à une image ou à un groupe d'images, en vertu des lois de reviviscence et d'association des images. — Complication croissante du composé mental. — Complication énorme du composé qui constitue l'idée d'un individu. — Tout composé mental est un couple, et, à ce titre, il est une connaissance. — Quand le premier terme du couple est répété par la sensation actuelle, le second terme devient une prévision. — Mécanisme de la prévision et projection du second terme dans l'avenir. — Dans la majorité des cas, notre prévision concorde avec l'événement prévu. — Correspondance ordinaire de la loi mentale avec la loi réelle. — Deux étals du couple mental. — Il agit avant d'être démêlé. — Opposition de la pensée animale à la pensée humaine. — Passage de la première à la seconde. — Après les idées des choses individuelles, naissent les idées des choses générales.
I. Nous voici arrivés au centre inéteodu, sorte de point mathématique, par rapport auquel nous définissons le reste et que chacun de nous appelle je ou moi. A chaque instant de notre vie nous y revenons; il faut une contemplation bien intense, presque une extase, pour nous en arracher tout à fait et nous le faire oublier pendant quelques minutes ; alors même, par une sorte de choc en retour, nous rentrons avec plus d'énergie en
nous-mêmes; nous revoyons en esprit toute la scène précédente, et, mentalement, vingt fois en une minute, nous disons : « Tout à l'heure j'étais là, j'ai regardé de ce côté, puis de cet autre, j'ai eu telle émotion, j'ai fait tel geste, et maintenant je suis ici. » — En outre, l'idée de nous-mêmes est comprise dans tous nos souvenirs, dans presque toutes nos prévisions, dans toutes nos conceptions ou imaginations pures. — De plus toutes nos sensations un peu étranges ou vives, notamment celles de plaisir ou de douleur, l'évoquent, et souvent nous oublions presque complètement et pendant un temps assez long le monde extérieur, pour nous rappeler un morceau agréable ou intéressant de notre vie, pour imaginer et espérer quelque grand bonheur, pour observer à distance, dans le passé ou dans l'avenir, une série de nos émotions. — Mais ce nousmêmes, auquel, par un retour perpétuel, nous rattachons chacun de nos événements incessants, est beaucoup plus étendu que chacun d'eux. Il s'allonge à nos yeux avec certitude, comme un fil continu, en arrière, à travers vingt, trente, quarante années, jusqu'aux plus éloignés de nos souvenirs, au delà encore, jusqu'au début de notre vie, et il s'allonge aussi en avant, par conjecture, dans d'autres lointains indéterminés et obscurs. A chaque maille nouvelle que nous lui
ajoutons, nous en revoyons un fragment plus ou moins long, une minute, une heure, une journée, une année entière, plusieurs années, parfois un morceau énorme, en un clin d'œil, et comme en un raccourci d'éclair. C'est pourquoi, comparé à nos événements passagers, ce moi prend à nos veux une importance souveraine. — Il nous faut chercher quelle idée nous en avons, de quels éléments cette idée se compose, comment elle se forme en nous, pourquoi elle est évoquée par chacun de nos événements, quelle chose lui correspond, et par quel ajustement cette correspondance de la chose et de l'idée s'établit.
II. Qu'entendons-nous par un moi, en d'autres termes, par une personne, une âme, un esprit? Quand nous concevons tel homme vivant, Pierre, Paul, ou nous-mêmes, quelle idée y a-t-il en nous, et de quels éléments se compose cette idée? — Ce que nous affirmons, c'est d'abord un quelque chose, un être ; j'emploie exprès les mots les plus vagues pour ne rien préjuger. Mais, en prononçant ces mots, nous n'affirmons rien de lui, sinon qu'il est ; nous ne disons rien de ce qu'il est ; la question est réservée. — Ce que nous affirmons en second lieu, c'est qu'il est un être permanent; il y a en lui quelque chose qui dure et demeure le même. Je suis aujourd'hui, mais j'étais déjà
liicr et avant hier ; de même pour Pierre et pour Paul. Si à certains égards, eux et moi, nous avons changé, à d'autres égards, eux et moi, nous n'avons pas changé, et je conçois en eux comme en moi quekjue chose qui est resté fixe. Mais, en disant cela, je ne fais qu'affirmer la permanence de quelque chose en eux et en moi; je ne dis pas ce qu'est ce quelque chose; je pose sa durée, non sa qualité ; la question est réservée encore. — Ce que nous affirmons en troisième lieu, c'est que ce quelque clioseest lié à tel corps organisé; j'ai le mien, Pierre et Paul ont chacun le leur; et nous voulons dire par là qu'en règle générale, certains changements de mon corps provoquent directement en moi telles sensations, et que certains événements en moi, émotions, volitions, provoquent directement dans mon corps tels changements ; même règle pour Pierre, Paul et leurs corps. Mais cette règle ne fait que poser un rapport constant entre certains changements de tel corps et certains états du quelque chose inconnu; il reste toujours à chercher ce qu'il est; la question est réservée une dernière fois. — Après avoir constaté son existence, sa permanence, et sa principale relation, il nous faut trouver les qualités qui le déterminent.
Ces qualités, ce sont ses capacités et facultés. Je suis capable de sentir, de percevoir les objets
extérieurs, de me souvenir, d'imaginer, de désirer, de vouloir, de contracter mes muscles, et, à cet égard, Pierre, Paul et les autres hommes sont comme moi. De plus, outre ces capacités communes à tous les hommes, j'en ai qui me sont particulières; par exemple je suis capable de comprendre un livre latin; ce portefaix est capable de porter un sac de trois cents livres ; voilà des attributions précises qui déterminent le quelque chose inconnu. Réunissons en un groupe et en un faisceau toutes les capacités et facultés , communes ou propres, qui se rencontrent en lui, et nous saurons ce qu'il est, en sachant ce qu'il contient. L'esquisse vague et vide, que nous avions du moi ou de la personne, se délimite et se remplit.
III. Nous voilà donc conduits à chercher ce que nous entendons par ces capacités et facultés. J'ai la capacité ou faculté de sentir; cela signifie que je puis avoir des sensations, des sensations de diverses espèces, d'odeur, de saveur, de froid, de chaud, et par exemple de son. En d'autres termes, des sensations de son qui, si elles naissent, seront miennes, sont possibles. Elles sont possibles, parce que leur condition, qui est un certain état de mon appareil acoustique et de mes centres sensitifs, est donnée ; si cette condi-
tion cessait d'être donnée, elles cesseraient d'être possibles; je ne serais plus capable d'entendre des sons; je serais sourd. — Pareillement, un homme a la faculté ou -pouvoir de percevoir les corps extérieurs, notamment par la vue ; cela signifie que des perceptions de la vue qui, si elles naissent, seront siennes, sont possibles. Elles sont possibles à deux conditions ; il faut que son appareil optique et cérébral soit dans l'état requis, et que l'éducation de la vue ait associé chez lui aux sensations optiques l'image de certaines sensations musculaires ; comme ces deux conditions sont données, ses perceptions sont possibles; si l'une ou l'autre étaient supprimées, ses perceptions cesseraient d'être possibles ; il perdrait ou n'aurait plus qu'incomplètement la faculté de voir. — Il en est de même dans tous les autres cas, que l'on considère une faculté commune à tous les hommes ou une faculté propre* à un individu. J'ai le pouvoir ou faculté de mouvoir mes membres et de faire persister mes idées Cela signifie que ce mouvement de mes membres et cette persistance de mes idées est possible ; ce mouvement est possible parce que sa condition, un certain état de mon appareil musculaire et nerveux, est donnée; cette persistance est possible, parce que sa condition, un certain équilibre de mes images, est donné. — J'ai la faculté de com-
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prendre uii livre latin, et mon voisin le portefaix a la faculté de porter un sac de trois cents livres; cela signifie que, si je lis un livre latin, je le comprendrai; que, si le portefaix a sur le dos un sac de trois cents livres, il le portera. La première action est possible pour moi, parce que sa condition, l'intelligence des mots latins, est donnée ; la seconde est possible pour le portefaix^ parce que ses conditions,, le développement des muscles et i'iiabitude de l'exercice corporel, sont données. Supprimons une de ces conditions ; la possibilité disparait, et la faculté périt, jusqu'au rétablissement de la condition manquante. Amollissez et amoindrissez les muscles du portefaix par une diète d'un mois; il n'aura plus la force de soulever son sac. Qu'une paralysie engourdisse les nerfs de mon bras, je ne pourrai plus mouvoir ce bras. Qu'une ballucination empêche mes centres sensitifs de recevoir l'impression produite sur ma rétine par les rayons émanés de la table ; tant que durera l'hallucination, je ne pourrai plus percevoir la table par la vue. — Par contre, guérissez l'hallucination, la paralysie, et fortifiez les muscles appauvris; les possibilités et, avec elles, les facultés suspendues renaîtront telles qu'auparavant.
Ainsi faculté, capacité, sont des termes tout relatifs; et nous retombons ici dans une analyse
semblable à celle que nous avons pratiquée sur les propriétés des corps. Tous ces mots équivalent à celui de pouvoir; et, quel que soit le pouvoir, celui d'un chien qui peut courir, celui d'un mathématicien qui peut résoudre une équation, celui d'un roi absolu qui peut faire couper des têtes, ce mot ne fait jamais que poser comme présentes les conditions d'un événement ou d'une classe d'événements. — Rien de plus utile que la connaissance de pareilles conditions; elle nous permet de prévoir les événements, ceux d' autrui comme les nôtres. Partant, nous attachons une grande importance à ces pouvoirs; ils sont pour nous le principal et l'essentiel des choses ; nous sommes tentés d'en faire des entités distinctes, de les considérer comme un fonds primitif, un dessous stable, une source indépendante et productrice d'où s'épanchent les événements. — La vérité est pourtant qu'eu soi un pouvoir n'est rien, sauf un point de vue, un extrait, une particularité de certains événements, la particularité qu'ils ont d'être possibles parce que leurs conditions sont données. Si ces événements sont miens ou une suite des miens, le pouvoir m'appartient. En disant que j'ai tel pouvoir, je ne fais qu'annoncer comme possible tel événement, sensation, perception, émotion, volition, qui fera peut-être partie de mon être, tel autre événement, contraction
musculaire, transport d'un fardeau, exécution d'un ordre, (|ui suivra, de près ou de loin, un état possible de mon être. Mais ces événements et ces états sont supposés et non donnés ; ils ne font partie que de mon être possible, ils ne font pas partie de mon être réel. Un seul d'entre eux naîtra à chaque moment ; les autres, en nombre illimité, ne naîtront pas. Ils resteront à la porte ou sur le seuil ; l'autre, l'unique, le privilégié, entrera seul, et fera seul partie de moi-même. En fait d'éléments réels et de matériaux positifs, je ne trouve donc, pour constituer mon être, que mes événements et mes états, futurs, présents, passés. Ce qu'il y a d'effectif en moi, c'est leur série ou trame. Je suis donc une série d'événements et d'états successifs, sensations, images, idées, perceptions, souvenirs, prévisions, émotions, désirs, volitions, liés entre eux, provoqués par certains changements de mon corps et des autres corps, et provoquant certains changements de mon corps et des autres corps. Et, comme visiblement tous mes événements passés, futurs ou possibles sont plus ou moins analogues aux événements quotidiens que je puis saisir au moment ou presque au moment où ils se produisent, ce sont ceux-ci, les plus nets et les plus prochains de tous, que je vais étudier pour savoir ce qui constitue le moi.
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IV. Considérons donc un de ces événements, ou groupe d'événements présents, telle sensation de douleur ou de plaisir, de contact, de température, de saveur ou d'odeur, telle sensation tactile et musculaire, telle image prépondérante, tel mot mental prépondérant, telle émotion, désir, volition. — En ce moment je souffre de la migraine, ou je goûte un bon fruit, ou je me délecte à chauffer mes membres au coin du feu; j'imagine ou je me souviens, je suis contrarié ou égayé par une idée, je me décide à faire une démarche. Voilà les événements que je trouve en moi; actifs ou passifs, volontaires ou involontaires, quelles que soient leurs nuances, il n'importe; ils constituent mon être présent, et je me les attribue. Or, tous les événements que je m'attribue ont un caractère commun; ils m' apparaissent comme intérieurs.
Prenons d'abord les plus fréquents, c'est-à-dire les représentations, idées, conceptions que nous avons des objets et notamment des corps extérieurs : par exemple, je me représente la vieille pendule à colonnes qui est dans la chambre voisine. Meubles, intérieurs d'appartement, figures humaines ou animales, arbres, maisons, rues, paysages, ce sont des représentations de ce genre dont la série compose le courant ordinaire de notre pensée. Par un mécanisme qu'on a décrit, leur tendance hallucinatoire est enrayée; elles
sont affectées d'une contradiction qui les nie comme objets externes; elles s'opposent ainsi aux objets externes; en d'autres termes, elles apparaissent comme internes. — Il en est ainsi de toute idée, sensible ou abstraite, simple ou composée. Car une idée est toujours l'idée de quelque chose, et, partant, comprend deux moments, le premier, illusoire, où elle semble la chose ellemême; le second, rectificateur, où elle apparaît comme simple idée. Cette transformation qu'elle subit oppose l'un à l'autre les deux moments qui la constituent; nous exprimons ce passage en disant que nous rentrons en nous-mêmes, et que, de l'objet, nous revenons au sujet; c'est donc le même événement ou groupe d'événements qui, selon ses états successifs, constitue d'abord l'objet apparent et ensuite le sujet actuel. — Ainsi l'opération rectificatrice, par laquelle une idée apparaît comme idée, est en même temps la réflexion par laquelle cette idée apparaît comme chose interne, et la contradiction qui la nie comme fragment du dehors, la pose du même coup comme fragment du dedans.
Maintenant, remarquez que toute idée, conception, représentation a une double face. D'un côté, elle est une connaissance ; de l'autre côté, elle est une émotion. Elle est agréable, pénible, surprenante, effrayante, tendre, consolante. Son énergie^
ses affaiblissements, ses intermittences sont justement l'énergie, l'affaiblissement, les intermittences de l'émotion. Il n'y a là qu'un seul et même fait à deux faces, l'une intellectuelle, l'autre affective et impulsive. — On vous annonce que telle personne que, la veille, vous avez quittée bien portante, est morte subitement, et cette idée vous bouleverse. On vous annonce qu'un de vos proches est très-malade, et cette idée vous afflige. Elle provoque une secousse générale ou une sorte d'élancement aigu qui va s'affaiblissant, et cela fait un désordre qui dure. Rien d'étonnant si ce long trouble, qui part d'une idée et dure à travers une série d'idées, nous semble interne comme les idées, si les désirs et les volitions qui en dérivent, sont rapportées de la même façon au dedans, si les suites et les caractères des idées s'opposent, comme les idées, au dehors et ne peuvent être logées en aucun lieu.
Reste à chercher pourquoi les sensations que nous logeons dans notre corps, nous apparaissent aussi comme internes et sont rapportées par nous à nous-mêmes. — Pour en trouver la raison, il suffit de les comparer à celles qui nous appartiennent également, et que pourtant nous ne nous attribuons point, celles de couleur et de son. On a vu le mécanisme qui les projette en apparence hors de notre corps ; si elles nous sont
aliénées, c'est parce qu'elles sout projetées hors de notre enceinte. C'est donc parce que les autres, celles de contact, de pression, de température, d'eïïort musculaire, de douleur locale, de saveur et d'odeur, ne sont point projetées hors do notre corps, qu'elles ne nous sontpoint aliénées; leur emplacement est la cause de leur attribution; nous nous les rapportons parce que notre corps, comparé aux autres, a des caractères singuliers et propres. — En effet, c'est par son entremise que nous percevons les autres corps et que nous agissons sur eux. Que l'action vienne de nous ou d'eux, il est toujours entre eux et nous. Pour que nous les connaissions, il faut d'abord qu'un de ses organes soit ébranlé; pour que nous leur imprimions un mouvement, il faut d'abord qu'un de ses muscles soit contracté. Il est notre premier moteur et notre premier mobile; par rapport aux autres, il est toujours eîi deçà; par rapport à lui, ils sont toujours au delà. Il est notre enceinte immédiate en sorte que, si on le compare aux autres, il est un dedans et ils sont un deJiors. — C'est pourquoi, bien que logées par nous dans les organes, les sensations dont on a parlé nous apparaissent comme internes, et se rattachent au moi. — Telle est notre conception du sujet actuel; voilà tous les faits présents et réels qu'elle renterme. Ce que je suis actuellement, ce qui con-
stitue mon être réel, c'est tel groupe présent et réel de sensations, idées, émotions, désirs , volitions ; ma conception de mon être actuel ne comprend que ces événements, et, à l'analyse, ces événements présentent tous ce caractère commun qu'ils sont déclarés internes, soit parce qu'à titre d'idées et de suites d'idées, ils sont opposés aux objets et privés de situation, soit parce que leur emplacement apparent se trouve dans notre corps.
V. Or, au moment précédent, le sujet, étant tout semblable, ne contenait que des événements du même genre; même remarque pour chacun des moments antérieurs. Et, de fait, quand par le souvenir nous considérons quelqu'un de ces moments, nous les trouvons tous pareils au moment présent ; tout à l'heure, quand j'étais dans l'autre chambre, j'avais une sensation de froid, je marchais, je regardais l'heure, je prévoyais, je désirais, je voulais, comme en ce moment. Par conséquent, mes événements passés, comme mes événements présents, ont tous ce caractère qu'ils apparaissent comme internes. — A ce titre, ils forment une chaîne dont les chaînons, tous du même métal, apparaissent à la fois comme unis et comme distincts. Car, selon le mécanisme que nous avons décrit et expliqué, d'un côté, l'image qui constitue un souvenir semble projetée
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en arrière et recule au delà des sensations ou images répressives, ce qui la sépare d'elles; et de l'autre côté, la même image, se situant avec précision, semble se souder par son extrémité postérieure à l'extrémité antérieure des images ou sensations répressives, ce qui la joint à elles ; en sorte que nos événements nous apparaissent comme une ligne continue d'éléments continus. Nous passons sans difficulté d'un chaînon à un autre; selon la loi bien connue qui régit la renaissance des images, les images de deux sensations successives tendent à s'évoquer mutuellement; partant, quand l'image d'un de nos moments antérieurs ressuscite en nous, l'image du précédent et celle du suivant tendent à ressusciter par association et contre-coup.
Non-seulement nous allons par ce moyen d'un de nos moments au moment adjacent; mais, par des abréviations qui rassemblent en une image i.ne longue série de moments, nous allons d'une période de notre vie à une autre période de notre vie. En efTet, si, pour nous souvenir d'un de nos événements un peu lointains, il nous fallait évo quer les images de toutes nos sensations intermédiaires, l'opération serait prodigieusement longue ; à parler exactement elle emploierait autant de temps qu'il y aurait de temps écoulé entre cet événement et le moment présent. Car tout le dé-
tail et toute la durée des sensations intermédiaires se retrouveraient dans les images qui nous conduiraient en arrière jusqu'à cet événement; il nous faudrait donc vingt-quatre heures pour nous rappeler une sensation de la veille. A cela la nature a remédié par l'efTacement que subissent les images * et par la propriété qu'ont certaines images éminentes d'être les substituts abréviatifs du groupe où elles sont incluses. — Par exemple, ce matin je suis allé dans telle rue et dans telle maison ; en ce moment, si je rappelle cette promenade, quantité de détails manquent; beaucoup des sensations que j'ai eues ne renaissent plus. Je ne revois pas les différentes figures de maisons, de voitures, de passants que j'ai vues; neuf sur dix se sont effacées définitivement et pour toujours; de toutes ces impressions il n'y a plus qu'un reliquat qui soit capable de renaître. Encore, presque toujours, dans la vie ordinaire, je ne lui en laisse pas le temps ; ij me faudrait insister, chercher dans ma mémoire. C'est seulement quand je cherche, que je revois certains détails précis, telle boutique, telle physionomie intéressante, tel tournant de rue plus frappant. Si je n'appuie pas, si je ne chasse pas les impressions et les distractions survenantes, si je ne laisse pas à mes souvenirs le temps de se