‹ De l'intelligence (volume 5)Chapitre 23 sur 60 · Brière de Boismont, Tvailè. des hallucinalions^ p · texte numérisé non relu

Brière de Boismont, Tvailè. des hallucinalions^ p

a le langage des esprits. — Il dit que ce que vous « appelez meurtre et carnage n'est rien, qu'en « égorgeant quinze ou vingt mille hommes, on « ne leur fait aucun mal, que la partie immor- « telle de leur être, non-seulement se conserve, «mais passe dans un meilleur monde, que a l'homme assassiné qui adresserait des reproches a à son assassin se rendrait coupable d'ingra- « titude, puisque ce dernier n'a fait que lui pro- « curer un logement plus commode et une exi- « stence plus parfaite. Laissez- moi, il pose trèsce bien maintenant, et, si vous dites un mot, il s'en « ira. » Il est clair que Blake imputait à Richard III ses théories et ses rêves ; son personnage était un écho qui lui renvoyait sa propre pensée. — Une folle jouait incessamment à pair impair avec un personnage absent qu'elle croyait le préfet de police: avant de jouer, elle regardait toujours les pièces de monnaie qu'elle mettait dans sa main, et savait ainsi leur nombre ; partant le préfet devinait toujours mal et ne manquait jamais de perdre; plus tard elle négligea son examen préalable; alors le préfet tantôt perdait et tantôt gagnait. — 11 est clair que, dans la première période, elle fabriquait elle-même, sa,ns s'en douter, l'erreur qu'elle prêtait au préfet.

Le point de départ de ces illusions n'est pas difficile à démêler; on le trouve dans le procédé

d'esprit de l'écrivain dramatique, du conteur, de toute imagination vive ; au milieu d'un monologue mental, une apostrophe, une réponse jaillit, une sorte de personnage intérieur surgit et nous parle à la deuxième personne. « Rentre en toi- « même. Octave, et cesse de te plaindre. » — Maintenant, supposez que ces apostrophes, ces réponses, tout en demeurant mentales, soient tout à fait imprévues et involontaires ; cela arrive souvent. Supposez qu'elles renferment des idées étranges, parfois terribles, que le malade ne puisse les provoquer à son choix, qu'il les subisse, qu'il en soit obsédé'. Supposez enfin que ces discours soient bien liés, indiquent une intention, poussent le malade dans un sens ou dans un autre, vers la dévotion ou vers le vice. Il sera tenté de les attribuer à un interlocuteur invisible, surtout si la religion environnante et sa croyance propre l'autorisent à s'en forger un. La série totale qui constitue le moi se scinde alors en deux, parce que les deux séries partielles qui la composent présentent des caractères distincts ou même opposés. Parfois, lorsque la seconde n'a rien d'extraordinaire, le malade se l'attribue en-

1. Voir toute l'autobiographie de Bunyan, l'auteur du Pilgrbns Progrcss. — De même les conversations éloquentes et sublimes du Tasse avec son génie familier, rapportées par Manso. — De même encore les avertissements que donnait à Socrate une voix intérieure.

core et se croit double. « Je suis porté à croire, « écrivait un halluciné, qu'il y a toujours eu en « moi une double pensée, dont l'une contrôlait les « actions de l'autre. » « 11 y a, dit un second « malade, comme un autre moi-même qui ins- « pecte toutes mes actions, toutes mes paroles, « comme un écho qui redit tout. » Un troisième, convalescent après une fièvre, « se croyait formé « de deux individus, dont l'un était au lit, tance dis que l'autre se promenait; quoiqu'il n'eût « pas d'appétit, il mangeait beaucoup, ayant, «disait-il, deux corps à nourrir'. » — D'autres fois, la seconde série est rapportée à un autre, surtout lorsque les idées qu'elle contient sont hors de proportion avec celles qui composent la première série. Ainsi se sont formés le démon de Socrate, et le génie familier du Tasse. — D'ordinaire, au bout d'un temps, l'hallucination sensorielle vient compléter l'hallucination psychique. Les voix intérieures et mentales deviennent des voix physiques et extérieures. « Au « début, selon les malades, c'était quelque chose « d'idéal, et comme un esprit qui parlait en eux; « maintenant, ils entendent réellement parler;» les voix sont claires ou sourdes, graves ou aiguës, mélodieuses ou criardes. J'ai déjà raconté le cas

1. Grriesinger, 93, et Baillarger, Des hallucinations^ passims.

de Théophile Gautier et comment, un jour qu'il passait devant le Vaudeville, une phrase imprimée sur l'affiche se cloua dans son souvenir, comment, malgré lui, il se la répétait incessamment, comment, au bout de quelque temps, elle cessa d'être simplement mentale, et sembla proférée par un gosier corporel, avec un timbre et un accent très-nets; elle revenait ainsi par intervalles, à l'improviste; cela dura plusieurs semaines. Supposez un esprit prévenu et assiégé de craintes; admettez que la voix prononce, non pas une phrase unique et monotone, mais une suite de discours menaçants et appropriés; c'est le cas de Luther à la \yartbourg, lorsqu'il discutait avec le diable. Les paroles mentales ont provoqué dans les centres sensitifs de l'encéphale les sensations de l'ouïe correspondantes^ et désormais, détachées du moi à un double titre, elles sont imputées à un interlocuteur.

Ce ne sout là que des illusions partielles; il y en a de totales, oii, la série de nos événements étant remplacée par une série étrangère, Pierre se croit Paul et agit conformément à sa croyance. Là aussi, le point de départ de l'erreur est dans un procédé d'esprit bien connu, celui du romancier ou de l'auteur qui se met à la place de ses personnages, épouse leurs passions, éprouve leurs émotions. — Nulle part on ne voit si nette-

ment l'opération que dans l'hypnotisme -, l'attention du patient, limitée et concentrée, ne porte alors que sur une suite d'idées; celle-ci se déroule seule; toutes les autres sont engourdies et, pour un temps, incapables de renaître; partant, les souvenirs ordinaires manquent et n'exercent plus de répression; l'illusion qui, dans l'auteur et le romancier, se trouve défaite à chaque instant, n'est plus enrayée et poursuit son course «A. B. fut prié de dire son nom; il répondit « raisonnablement, sans hésiter. Quand il fut « hypnotisé et dans le coma vigil (il était alors ce capable de se tenir debout et en apparence « bien éveillé, mais avec un air étrange et égaré « comme dans le somnambulisme), il lui fut for- « tement suggéré qu'il s'appelait Richard Cobc< den. Au bout de quelques instants, on lui dece manda son nom. Il répondit aussitôt et sans (c hésiter : Richard Cobden. — En êtes-vous « bien sur ? — Oui, répliqua-t-il. — La même « expérience de noms différents tentée à diver- « ses autres reprises eut toujours les mêmes ré- « sultats. — Pendant l'état de veille normal, « les sujets de l'expérimentation donnaient leur ce véritable nom aussitôt qu'on le leur deman-

2. knnale^ médico-psychologiques, quatrième série, tome YI, 428. — De la Folie arlificielle^ par le docteur Hack Tuke.

« dait. Au contraire, si, durant la période conve- « nable du sommeil hypnotique, on leur suggérait « le nom d'un roi, non-seulement ils étaient « poussés à dire que c'était le lenr, mais ils sena taient et agissaient d'une manière qui témoingnait de leur eonviction quils étaient-rois. » Au lieu d'être passager, cet état peut être fixe ; il est fréquent dans les hospices, et on le rencontre souvent dans les époques d'exaltation religieuse. — Un quartier-maître dans l'armée de Cromwell, James Naylor, se crut Dieu le Père, fut adoré par plusieurs femmes enthousiastes, jugé par le Parlement et mis au pilori. — Dans les asiles, on trouve des fous qui se croient Napoléon ou la Vierge Marie, ou le Messie, ou tel autre personnage. L'un d'eux, nommé Dupré et traité par Leuret, se croyait et se disait à la fois Napoléon, Delavigne, Picard, Andrieux, Destouches et Bernardin de Saint-Pierre. — Une femme citée par Leuret et qui s'appelait Catherine, n'est plus elle-même; elle ne s'appelle plus Catherine j il y a rupture entre son passé et son présent; elle ne parle de soi qu'à la troisième personne, en disant: «la personne de moi-même, w — D'autres étaient transformés en animaux . « En « 1541, à Padoue, dit Wier, un homme qui se « croyait changé en loup courait la campagne, « attaquant et mettant à mort ceux qu'il ren-

« contrait. Après bien des difficultés, on parvint « s'emparer de lui. Il dit en confidence à ceux « qui l'arrêtèrent : Je suis vraiment un loup, et « si ma peau ne paraît pas être celle d'un loup, a c'est parce qu'elle est retournée et que les « poils sont en dedans. — Pour s'assurer du fait, ce on coupa le malheureux aux différentes parce ties du corps, on lui emporta les bras et les c( jambes. » — Si, par hynoptisme ou maladie, le patient éprouve de fausses sensations, il peut arriver à se faire les idées les plus étranges de son corps et, partant, de sa personne. c( Parmi pince sieurs femmes hypnotisées, dit le docteur EUiotc( son. Tune s'imaginait qu'elle était de verre, ce et elle tremblait qu'on ne vint à la briser; une ce autre qu'elle n'était pas plus grosse qu'un grain ce de blé; une autre qu'elle était morte. » Pareillement, certains fous sont persuadés que leur corps est en cire, en beurre, en bois, et agissent en conséquence. Leuret cite des hommes qui se croyaient changés en femmes et des femmes en hommes. — Un soldat dont la peau était insensible se croyait mort depuis la bataille d'Austerhtz où il avait été blessé, ce Quand on lui demandait des ce nouvelles de sa santé, il répondait : Vous voua lez savoir comment va le père Lambert? Mais ce il n'y a plus de père Lambert, un boulet de ce canon Ta emporté à Austerlitz ; ce que vous

« voyez là n'est pas lui ; c'est une mauvaise maa chine qu'ils ont faite à sa ressemblance; vous « devriez bien les prier d'en faire une autre. — f< En parlant de lui-même, il ne disait jamais a moi, mais toujours cela\

Bref, la conception qu'à un moment donné j'ai de moi-même est un nom abréviatif et substitut, tantôt mon nom, tantôt le mot Je ou wo/, l'un et l'autre prononcés mentalement. Si j'insiste dessus à l'état normal, ce nom évoque en moi, par association, son équivalent, à savoir la série de mes événements actuels et antérieurs, jointe aux nombreuses séries d'événements possibles dont je suis effectivement capable. Mais cette association principale, étant acquise, peut être défaite; il en est de même des associations secondaires qui soudent ensemble dans mon esprit les divers fragments de la série totale. Si alors un fragment étranger ou une série étrangère vient s'intercaler dans la place vide, le patient se méprendra sur lui-même. — Nous venons de voir les conditions principales de cette transposition. Tantôt l'énergie des associations normales est

i . Illusions analogues dans le rêve : M. Charma rêva une fois qu'il était l'aide de camp de Henri IV, une autre fois qu'il était Voltaire. — Le docteur Macnish rêva qu'il était un pilier de pierre et voyait tout ce qui se passait autour de lui. — De Quincey, le fumeur d'opium, rêva qu'il était l'idole d'un temple brahmanique, etc.

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moindre, comme dans le sommeil et l'hypnotisme ; l'attache qui joint mon nom au mot je est affaiblie ; partant une suggestion insistante peut substituer à mon nom celui d'un autre ; désormais celui-ci avec toute la série des événements dont il est l'équivalent est évoqué en moi sitôt que le moi je revient mentalement et désormais, à mes yeux^ je suis cette autre personne, Richard Cobden ou le prince Albert. — Tantôt l'énergie des associations normales est vaincue par une force plus grande. La conception pure qui, réprimée par la série des souvenirs, avait d'abord été enrayée dans son évolution, achève de se développer selon sa tendance hallucinatoire. Répétée incessamment, chaque jour plus vive, entretenue par une passion maîtresse, par la vanité, par l'amour, par le scrupule religieux, soutenue par de fausses sensations mal interprétées, confirmée par un groupe d'explications appropriées, elle prend l'ascendant définitif, annule les souvenirs contradictoires; n'étant plus niée, elle se trouve affirmative; et le roman, qui d'abord avait été déclaré roman, semble une histoire vraie. — Ainsi notre idée de notre personne est un groupe d'éléments, coordonnés dont les associations mutuelles, sans cesse attaquées, sans cesse triomphantes, se maintiennent pendant la veille et la raison, comme la composition d'un organe

se maintient pendant la santé et la vie. Mais la folie est toujours à la porte de l'esprit, comme la maladie est toujours à la porte du corps ; car la combinaison normale n'est qu'une réussite; elle n'aboutit et ne se renouvelle que par la défaite continue des forces contraires. Or, cellesci subsistent toujours; un accident peut leur donner la prépondérance ; il s'en faut de peu qu'elles ne la prennent; une légère altération dans la proportion des affinités élémentaires et dans la direction du travail formateur amènerait une dégénérescence. Morale ou physique, la forme que nous appelons régulière a beau être la plus fréquente, c'est à travers une infinité de déformations possibles qu'elle se produit. — On peut comparer la sourde élaboration dont l'effet ordinaire est la conscience à la marche de cet esclave qui, après les jeux du cirque, traversait toute l'arène un œuf à la main, parmi les lions lassés et les tigres repus; s'il arrivait, il recevait la liberté. Ainsi s'avance l'esprit à travers le pêle-mêle des délires monstrueux et des folies hurlantes, presque toujours impunément, pour s'asseoir dans la conscience véridique et dans le souvenir exact.

VII. Comment se fait-il que l'esclave arrive si souvent au terme? D'oii vient que nos souvenirs

20 s LIVRE III. CONNAISSANCE DE L'ESPRIT.

présents correspondent presque toujours à des sensations passées ; que presque toujours la place assignée à ces sensations soit celle qu'effectivement elles ont occupées; que presque jamais la chaîne de nos événements n'aliène un de ses chaînons propres ou ne reçoive un chaînon étranger; que presque toujours le groupe des événements passés, présents et possibles dont nous composons notre personne soit en effet le groupe des événements qui nous, sont arrivés, qui se passent en nous et qui peuvent nous advenir? Par quel ajustement s'établit la concordance presque constante de notre pensée et de notre être? — Bien entendu, nous n'entreprenons point ici de démontrer la véracité delà mémoire ; la chose est impossible. En effet la preuve serait un cercle vicieux; car, si la mémoire est véridique, c'est en vertu de certaines lois qui accommodent le souvenir à son objet ; or ces lois ne peuvent être extraites par nous que des faits que nous observons et dont nous nous souvenons pour les comparer; en sorte que, pour prouver l'exactitude du souvenir, il faudrait d'abord admettre l'exactitude du souvenir. Nous l'admettons et sans grand scrupule, sinon sur une démonstration directe, du moins d'après un cortège de confirmations innombrables et comme une hypothèse que justifie tout l'ensem-

ble de l'expérience, des vérifications et des prévisions humaines. — Cela posé, il nous suffit de l'expliquer, et nous n'avons qu'à regarder le mécanisme décrit pour comprendre la justesse presque infaillible de son jeu.

En premier lieu, ce qui constitue le souvenir, c'est une image présente qui parait sensation passée et qui, par la contradiction répressive des sensations actuelles, se trouve contrainte à un recul apparent. Or, on a va que la sensation, après qu'elle a cessé, a la propriété de renaître par son image ; en règle générale, presque toute image nette et circonstanciée suppose une sensation antécédente; de sorte que, si notre jugement est toujours faux en soi, il est presque toujours vrai par contre- coup. Nous nous trompons toujours en prenant l'image actuelle pour une sensation distante ; mais, d'ordinaire, la sensation distante s'est produite. Si l'image par sapré sence provoque d'un côté une illusion constante qui est le souvenir, d'un autre côté elle compense cette illusion par son origine qui est presque toujours une sensation antérieure; si j'ose ainsi parler, elle rectifie, d'une main, l'erreur où, de fautre main, elle nous induit.

En second lieu, ce qui situe avant telle sensation l'image refoulée , c'est la présence de cette sensation ou le rappel de cette sensation

par son image. Or, ainsi qu'on l'a vu en constatant les lois qui régissent la renaissance des images, ma sensation présente tend à évoquer l'image de la précédente qui lui est contiguë; et, en général , les images des sensations qui ont été contiguës tendent à s'évoquer; d'où il suit que l'image d'une sensation passée tend à évoquer les images des sensations antérieures et postérieures qui lui ont été contiguës. Par suite, l'image abréviative d'une longue série de sensations, opérations et actions, c'est-à-dire d'un fragment notable de ma vie, tend à évoquer les images abréviatives du fragment antérieur et du fragment postérieur. — Mais nous avons montré que la sensation postérieure, soit par elle-même , soit par son image, exerce sur l'image de la sensation précédente une contradiction qui cesse lorsque son commencement rencontre la fin de son antagoniste, d'où il arrive que l'image refoulée semble soudée par sa fin au commencement de l'image ou sensation refoulante. Partant, lorsque l'image d'une sensation passée évoque l'image de la sensation postérieure et l'image de la sensation antérieure, elle est refoulée par la première, elle refoule la seconde, elle se soude par sa fin au commencement de la première, par son commencement à la fin de la e conde, et s'emboîte ainsi entre les deux. Il

suffit que les trois images viennent chevaucher l'une sur l'autre, pour que les deux refoulements s'opèrent dans le sons indiqué ; le mécanisme qui les situe joue pour les aligner aussitôt que la loi d'évocation mutuelle les éveille ensemble. Elles contractent ainsi, l'une par rapport à l'autre, un ordre apparent qui correspond à l'ordre réel des sensations dont elles sont le reliquat. Contiguïté de deux sensations, l'une précédente, l'autre suivante, éveil réciproque de l'image de l'une par l'image de l'autre^ soudure apparente des deux images et soudure telle que, toutes deux apparaissant comme sensations, la première paraisse antérieure à la seconde : voilà tous les pas de l'opération; d'où l'on voit que la date réelle d'une sensation détermine la date apparente de son image. Ici encore la concordance s'établit par un contre-coup.

Règle générale, non-seulement toute image précise et détaillée suppose une sensation antécédente, mais toute image précise et détaillée, qui, en apparence, en soude une autre derrière elle, suppose que la sensation d'où elle dérive était soudée de la même façon, mais cette fon réellement, à la sensation que l'autre répète. Donc, si par son accollement elle provoque toujours une illusion en forçant l'autre à lui paraître antérieure, presque toujours elle répare cette erreur

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par son origine qui est la sensation postérieure à la sensation dont l'autre est Técho.

Ainsi se forme dans notre mémoire la file de nos événements ; à chaque minute nous en revoyons un morceau; il ne se passe pas de journée où nous ne remontions plusieurs fois assez avant, et même fort avant, dans la chaîne , parfois, grâce aux procédés abréviatifs, jusqu'à des événements séparés du moment présent par plusieurs mois et par plusieurs années. Les associations ainsi répétées deviennent toujours plus tenaces; notre passé est une ligne que nous ne nous lassons pas de repasser à l'encre et de rafraîchir. — Parmi ces événements des classes s'établissent; ils se groupent spontanément selon leurs ressemblances et leurs différences; les plus usités, marcher, saisir avec la main, soulever un poids, sentir, toucher, flairer, goiiter, voir, entendre, se souvenir, prévoir, vouloir, s'assemblent chacun sous un nom ; nous les concevons comme possibles pour nous, et ces possibilités, incessamment vérifiées et limitées par l'expérience, constituent nos pouvoirs ou facultés. Il n'en est pas une dont la présence, la portée te les bornes ne nous soient manifestées à chaque heure, de sorte que son idée est associée à l'idée du moi par des anneaux à chaque heure reforgés et fortifiés. — Ajoutez au souvenir

CHAP. I. CONNAlS^iANCK l)h L'ESPIUT. 213

de mes événements et à l'idée de mes pouvoirs une dernière idée également renouvelée et affermie à chaque instant par l'expérience, celle de ce corps que j'appelle mien, et qui se distingue par des caractères tranchés de tous les autres, étant le seul qui réponde à mon attouchement par une sensation de contact, le seul dont les changements puissent sans intermédiaire provoquer en moi des sensations, le seul en qui ma volonté puisse sans intermédiaire provoquer des changements, le seul en qui les sensations que je m'attribue me semblent situées. Tout ce groupe d'idées vraies et de souvenirs exacts forme un réseau singulièrement solide. Il faut donc une grande accumulation de forces pour lui arracher à tort quelque fragment qui lui appartient ou pour insérer en lui quelque pièce qui lui est étrangère. — En effet ces transpositions sont rares : on les rencontre surtout lorsqu'un changement organique, comme le sommeil ou l'hypnotisme, relâche les mailles du réseau, lorsqu'une passion invétérée, dominatrice, fortifiée par des hallucinations psychiques ou sensorielles, finit par user un fil du tissu, lui substituer un autre fil, et, gagnant de proche en proche, mettre une toile factice à la place de la toile naturelle. Mais, telle qu'elle s'ourdit dans les conditions ordinaires, la toile est bonne, et ses

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fils, par leur présence, par leurs diversités, par leurs dates apparentes, par leurs attaches, correspondent à la présence, aux diversités, aux dates réelles, aux attaches des faits réels; c'est que les faits réels eux-mêmes les ont tissés. L'esprit ressemble à un métier; chaque événement est une secousse qui le met en branle, et l'étoffe qui finit par en sortir transcrit, par sa structure, l'ordre et l'espèce des chocs que la machine , a reçus.

VIII. Lorsque, par les expériences du toucher, de la vue instruite et des autres sens . nous avons acquis une idée assez précise et assez complète de notre corps, et qu'à cette idée s'est associée celle d'un dedans ou sujet, capable de sensations, souvenirs, perceptions, volitions et le reste, nous faisons un pas de plus. Parmi les innombrables corps qui nous entourent, il y en a plusieurs qui, de près ou de loin, ressemblent au nôtre. En d'autres termes, si nous les explorons, ils provoquent en nous des sensations de contact, de résistance, de température, de couleur, de forme et de grandeur tactile et visuelle, à peu près analogues à celles que nous éprouvons lorsque par l'œil et la main nous prenons connaissance de notre propre corps. Ainsi le groupe d'images par lequel nous nous figu-

roDS ces corps est fort semblable au groupe d'images par lequel nous nous représentons le nôtre. — Par conséquent, selon la loi d'association des images, lorsque le premier groupe surgit en nous, il doit, comme l'autre, évoquer l'idée d'un sujet ou dedans, capable de sensations, perceptions, volitions et autres opérations semblables. Telle est la suggestion ou induction spontanée ; elle se confirme et se précise peu à peu par des vérifications nombreuses. — En premier lieu nous remarquons que ce corps se meut, non pas toujours de la même façon, par le contre-coup d'un choc mécanique, mais diversement, sans impulsion extérieure, vers un terme qui semble un but, comme se meut et se dirige le nôtre, ce qui nous porte à conjecturer en lui des intentions, des préférences, des idées motrices, une volonté comme en nous'. — En second lieu, surtout si c'est un animal d'espèce supérieure , nous lui voyons faire quantité d'actions dont nous trouvons en nous les analogues, crier , marcher , courir , se coucher , boire ,

1. L'enfant s'irrite contre un ballon ou un duvet qui vole capricieusement et ne se laisse pas saisir. — Aux époques primitives, l'homme considéra le soleil, les fleuves, comme des êtres animés. — Le sauvage prend une montre qui fait tic-tac et dont l'aiguille marche , pour une petite tortue ronde. — Le mouvement, en apparence spontané, surtout s'il semble avoir un but, suggère toujours l'idée d'une volonté.

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manger, ce qui nous conduit à lui imputer des perceptions, idées, souvenirs, émotions, désirs semblables à ceux dont ces actions sont les elFets chez nous. — En dernier lieu, nous soumettons notre conjecture à des épreuves.

Ayant démêlé en nous les précédents et les suites de la peur, de la douleur, de la joie, et, en général, de tel ou tel état interne, nous reproduisons pour lui ces précédents ou nous constatons chez lui ces suites, et nous concluons que l'état interne et intermédiaire, qui, visible chez nous, est invisible chez lui, a dû se produire chez lui comme chez nous. Nous savons qu'un coup de bâton est pour nous le précédent d'une douleur, et qu'un cri en est la suite. Nous frappons un chien et aussitôt nous l'entendons crier ; entre cette condition de douleur et ce signe de douleur perçus tous deux avec certitude, nous insérons, par conjecture, une douleur semblable à celle que nous aurions ressentie en pareil cas. — Grâce à ces suggestions et à ces vérifications continues, l'univers extérieur, qui n'était encore peuplé que de corps, se peuple aussi d'âmes, et le moi solitaire conçoit et affirme autour de lui une multitude d'êtres plus ou moins pareils à lui.

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