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IX. Toutes ces connaissances sont composées des

mômes éléments soudés ensemble selon la même loi. Qu'il s'agisse d'un corps, de nous-mêmes, d'un autre être animé, que l'opération s'appelle perception extérieure, acte de conscience, souvenir, induction, conception pure, toujours notre opération est un bloc dont les molécules sont des sensations et des images jointes à des images agglutinées en groupes partiels qui s'évoquent mutuellement. — Un couple s'est formé par l'agrégation de deux molécules; à celui-là s'est attaché un autre couple, à leur tout un autre tout et ainsi de suite, tant qu'enfin ce vaste composé que nous appelons l'idée d'un individu, l'idée de cet arbre, de moi-même, de ce chien, de Pierre ou de Paul, s'est établi. — Soit une bille d'ivoire à deux pieds de nous. Il se produit en nous une certaine sensation brute de la rétine et les muscles de l'œil, laquelle év^oque l'image des sensations musculaires de locomotion qui conduiraient notre main à deux pieds de là, selon tel contour; le composé est une tache de couleur figurée et située en apparence à deux pieds de nous. — Nous avançons la main et nous palpons la bille; il se produit en nous une certaine sensation brute de froid, de contact uni, de résistance, laquelle évoque l'image des sensations tactiles et visuelles que nous aurions, si nous regardions ou nous touchions notre main droite ; le composé est

une sensation de contact uni, de résistance et de froid en apparence située dans notre main droite. — Or, toutes les fois que nous avons répété l'expérience, chacun de ces deux composés a toujours accompagné l'autre. Par conséquent, dans un intervalle de temps si long et si divisé qu'il soit, nous ne pouvons imaginer un moment où, l'un des deux composés étant donné, l'autre ne puisse et ne doive être aussi donné, en sorte que la possibilité et la nécessité de l'un et de l'autre durent sans discontinuité, pendant tous les moments de l'intervalle ; ce que nous exprimons en disant qu'il y a là un quelque chose stable, qui d'une manière permanente est tangible, résistant et revêtu de couleur. — A ce composé ainsi accru s'ajoute l'image des sensations visuelles distinctes, que, selon les différences de l'éclairage et de la distance, la bille provoquerait en nous; de toutes ces apparences liées se forme le simulacre interne qui aujourd'hui jaillit en nous enprésencede labille. — Joignez-y deux autres composés, l'image des sensations par lesquelles nous constatons les changements qu'à certaines conditions elle subit elle-même, et l'image des sensations par lesquelles nous constatons les changements qu'à certaines conditions elle provoque dans tel autre corps. — Tel est le vaste ensemble d'atomes intellectuels soudés un à

un et groupe à groupe, dont tous les groupes surgissent ou sont prêts à surgir en nous, lorsque la sensation visuelle brute de la forme blanche ou la sensation tactile brute du contact lisse, du froid et de la résistance se produit en nous. — A présent supposez que la sensation cesse, qu'il n'en subsiste que l'image avec les appendices, c'est-à-dire une représentation de la bille, et admettez qu'une sensation différente naisse en même temps avec son cortège propre. Par cet accollement d'une sensation contradictoire , la représentation de la bille paraît chose interne, événement passé; et, à ce titre, elle éveille d'autres représentations analogues, parmi lesquelles elle s'emboîte pour constituer avec elles une file d'événements internes; cette file s'oppose aux autres groupes, parce que tous ses éléments présentent un caractère constant qui, étant toujours répété, semble persistant, à savoir la particularité d'être un dedans par opposition au dehors ; ce qui fournira plus tard à la réflexion et au langage la tentation de l'isoler sous le nom de sujet et de moi. — Dans cette chaîne immense, chaque classe d'événements internes, sensations, perceptions, émotions, chaque espèce de perceptions, de sensations et d'émotions a son image associée avec celle de ses conditions et de ses effets internes et externes ; et cela forme une infinité de

couples nouveaux, dont les deux anneaux se tirent l'un l'autre à la lumière; en sorte que nous ne pouvons pas imaginer telle douleur, sans en imaginer la condition qui est telle lésion nerveuse, et sans en imaginer l'effet qui est telle contraction ou telle plainte. — Maintenant, par une suggestion forcée, lorsqu'un corps extérieur nous présente les conditions et les effets du nôtre, le groupe de sensations qui le représente évoque en nous un groupe d'images analogues à celles par lesquelles nous nous représentons nos propres événements: ce qui fait un dernier composé, le plus vaste de tous, puisqu'il comprend un corps et une âme, avec toutes leurs attaches mutuelles et toutes les attaches qui soudent leurs événements aux événements d'autrui. — Ainsi, dans notre esprit, tout composé est couple : couple d'une sensation et d'une image; couple d'une sensation et d'un groupe ou de plusieurs groupes d'images; couples plus compliqués dans lesquels une sensation, jointe à son cortège d'images, contredit une représentation ou groupe d'images; couples encore plus vastes dans lesquels une sensation, présente avec son cortège d'images, refoule dans passé les images abréviatives d'un grand fragment de notre vie ; couples les plus compréhensifs de tous, où, par des abréviations encore plus sommaires, la sensation et les images qui nous

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représentent toutes les propriétés d'un corps évoquent le gin3upe d'images qui nous représentent toutes les propriétés d'une âme. Chaque couple, s'il est bien fait, correspond dans notre esprit à un couple dans les événements, et chacun d'eux, quand son premier terme est répété exactement par la sensation présente, a pour second terme une, prévision.

Quel est le mécanisme de cette opération finale, la plus voisine de la pratique, et la plus importante de toutes, puisque c'est par elle que nous pouvons agir? — Nous prévoyons que le soleil se lèvera demain, qu'il décrira telle courbe dans le ciel, qu'il se couchera à tel endroit, à teJle heure, et même, avec l'aide des sciences, que dans tant d'années, à telle minute , il subira une éclipse de telle grandeur. Ici, comme dans le souvenir, une image semble projetée hors du présent; seulement, au lieu d'être projetée en arrière sur la ligne du temps, elle est projetée en avant. Quand, aujourd'hui soir, je prévois que le soleil se lèvera demain, ce que j'ai actuellement dans l'esprit, c'est la représentation plus ou moins expresse du soleil à son lever, d'un cercle d'or surgissant au bord oriental du ciel, de rayons presque horizontaux qui éclairent d'abord la tête des collines, tout cela résumé dans un mot, dans un lambeau ressuscitant de sensation

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visuelle, en d'autres termes, dans une image présente. Celle-ci apparaît comme sensation future et s'emboîte par son bout antérieur avec le bout postérieur de la sensation d'obscurité que j'ai maintenant, ce qui la situe en un point déterminé de la ligne de l'avenir. Voilà le fait brut; pour se l'expliquer il suffit de se reporter aux opérations de la mémoire. — Il y a deux sensations qui n'ont jamais manqué de se succéder en nous : d'un côté celle d'une obscurité de plusieurs heures; de l'autre côté celle d'un globe lumineux surgissant au bord oriental du ciel. Si loin que nous remontions dans notre passé, la première ne s'est jamais présentée sans être suivie de la seconde, ni la seconde sans être précédée de la première. En quelque point de notre passé que nous les considérions, nous les trouvons toujours soudées l'une à l'autre dans le même ordre. La répétition constante a créé l'habitude tenace qui a produit la tendance énergique, et désormais, quand nous nous représentons le couple, le premier terme nous apparaît forcément comme antérieur au second et le second comme postérieur au premier. — Or, en ce moment, le premier est une sensation présente ; donc le second doit nous apparaître comme postérieur à la sensation présente, c'est-à-dire comme futur. De cette façon , notre prévision est la fille de notre mémoire.

Étant donné un couple de souvenirs dans lequel le second terme apparaît comme postérieur au premier, si le premier se trouve répété par la sensation actuelle, le second ne peut manquer d'apparaître comme postérieur à la sensation actuelle, et de se situer d'autant plus avant et plus loin par rapport à elle, qu'il y a plus d'intervalle entre les deux termes du couple primitif.

Toutes nos prévisions et, par suite, toutes nos conjectures sont construites de la sorte. Je veux mouvoir mon bras, et je prévois qu'il se mouvra; je secoue une sonnette, et je prévois qu'elle rendra un son clair; j'allume du feu sous la chaudière d'une locomotive, et je prévois que la vapeur dégagée poussera le piston; je lis et relis avec attention un morceau de poésie, et je prévois que tout à l'heure je pourrai le répéter par cœur; j'adresse une question à mon voisin et je prévois qu'il me répondra. Dans tous ces cas, deux anneaux successifs du passé, tout en gardant leur situation réciproque, sont transportés hors de leur emplacement primitif, pour se poser, le premier sur le présent, et le second sur un point de l'avenir, parce que nous constatons ou croyons constater une ressemblance parfaite entre le premier et notre état présent.

Or, en fait, la majorité de ces prévisions concorde avec les événements prévus, et, dans la vie

courante, notre attente n'est presque jamais déçue. Nous ne faisons pas une action sans compter au préalable sur un effet, et cet effet ne manque presque jamais de se produire. J'ai prévu, avant de les faire, tous les mouvements du corps et des membres que je fais, et, cent mille fois contre une, ils se font tels que je les ai prévus. J'ai prévu, avant de les avoir, les sensations de résistance, de forme, d'emplacement, de température que me donneront les objets un peu familiers et point trop lointains que je perçois par la vue, et, cent mille fois contre une, ils me la donnent telle que je l'ai prévue. Je prévois, avant de les constater; les changements que telle modification de tel corps ordinaire provoquera dans tel autre corps ordinaire, et, cent mille fois contre une, ces changements naissent tels que je les ai prévus. Boire, manger, dormir, marcher, lire, écrire, parler, chanter, manier les corps, exercer un art, une profession, un métier, aucune de nos actions usuelles ne s'accomplit sans l'intervention d'une multitude innombrable d'attentes forcément justes. Animal ou homme, l'être intelligent ne pourvoit à ses besoins, ne conserve sa vie, n'améliore sa condition que par l'accord exact de sa prévision présente et de l'avenir prochain ou même lointain. — Si parfois cette harmonie manque, c'est quand il s'agit d'objets ou de

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circonstances sur lesquels l'observation antérieure n'a pas fourni assez d'indices. Mais, pour les objets usuels, le désaccord est rare, et, si l'expérience préalable a été suffisante, il disparaît entièrement.— Il y a donc une quantité prodigieuse de cas où l'événement justifie la prévision, et, dans tous ces cas, le couple que forment nos pensées est la contre- épreuve exacte du couple qui forment les faits. Par conséquent la loi mentale qui lie nos deux pensées est générale comme la loi physique ou morale qui lie les deux faits. Mais' ce n'est pas dès l'abord que nous la savons générale ; primitivement elle agit en nous, sans que nous démêlions son caractère ou que nous sondions sa portée. L'enfant et l'animal prévoient que cette eau les désaltérera, que ce feu les brûlera ; il suffit pour cela que l'expérience et l'habitude aient accouplé dans leur esprit telle sensation et telle représentation ; à présent chez eux la vue de l'eau éveille toujours l'image de la soif éteinte, et la vue du feu éveille toujours l'image de la brûlure. Rien de plus ; ce qui occupe en ce moment tout leur esprit, c'est telle perception visueliejointe à l'image de telle sensation future. Il eu est de même pour la plupart de nos prévisions ordinaires ; l'homme adulte et réfléchi est enfant et animal dans toutes ses actions habituelles et machinales, et cela lui suffit pour la conduite et la

pratique. — Mais il peut dépasser cet état, et en effet, petit à petit, il le dépasse. Non-seulement la loi mentale est en lui, mais il remarque qu'elle est en lui. Non-seulement il la subit dans le cas présent, mais il constate qu'elle vaut pour tous les cas présents, passés et futurs. Au moyen de signes, il extrait, note et lie les deux termes abstraits d'eau et de soif éteinte, les deux termes abstraits de feu et de brûlure. Cela fait, aidé d'une formule, il considère leur couple en soi, exclusion faite de tous les cas particuliers où ils se rencontrent. Soumis à cette opération, les couples qui composent notre pensée animale prennent un nouvel aspect, et, sous le flot des événements passagers et compliqués, nous apercevons le monde des lois simples et fixes.

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