‹ De l'intelligence (volume 5)Chapitre 26 sur 60 · IDÉES GÉNÉRALES QUI SONT DES COPIES · texte numérisé non relu

IDÉES GÉNÉRALES QUI SONT DES COPIES

I. C'est un grand rôle que celui des caractères généraux dans la nature. D'abord, et si fort que soit le paradoxe apparent, il faut un caractère général pour constituer un individu, une chose particulière qui dure. Soit un corps ou un esprit, cette pierre ou cet homme ; il y a un caractère qui relie ses divers moments successifs, un caractère commun qui dans tous se retrouve le même. Pour cette pierre, c'est, à toute seconde et pendant toute la durée de son existence, la possibilité de provoquer en nous les mêmes son-

salions de contact, de résistance, de forme, et de subir les mêmes changements de position ou de structure dans les mêmes circonstances, bref la présence incessamment renouvelée des mêmes caractères sensibles et physiques. Pour cet homme, c'est la possession constante des mêmes aptitudes et des mêmes inclinations, ou si l'on veut, l'action continue de la même cervelle. — On l'a déjà vu : ce qu'il y a au fond de l'idée du moi, c'est l'idée d'un dedans par opposition au . dehors, tous nos événements ayant ce caractère commun de nous apparaître comme internes par opposition aux autres qui nous apparaissent comme externes. Pareillement ce qu'il y a au fond de l'idée de tel corps, c'est l'idée de telles sensations toujours les mêmes, qui, à telles conditions, peuvent à tout moment être obtenues. — En somme, pour peu que l'on pousse l'analyse, on s'aperçoit que l'existence est, de sa nature, fragmentaire, perpétuellement répétée, composée d'un nombre indéfini de portions successives, semblable à la flamme d'une bougie qui est une suite de vibrations éthérées, ou au cours d'un fleuve qui est un écoulement d'eaux toujours nouvelles. Dans cet immense flux d'événements qui est le monde, les séries qui tranchent fortement sur les séries environnantes et dont les éléments sont très-semblables entre eux, font

ce que l'on nomme les êtres particuliers et individuels. Chacun de ces êtres est une sorte de tourbillon distinct; sa répétition continue simule la permanence; de fait, rien n'est permanent en lui sinon sa forme, c'est-à-dire le groupe des caractères communs à tous ses moments. Mais, dans l'évanouissement et dans la diversité incessante de tous ses événements constitutifs, le groupe de ses caractères fixes prend une importance capitale, et nous le considérons à bon droit comme la portion essentielle de l'individu.

A présent comparons un grand nombre d'individus entre eux. Chose remarquable, malgré les séparations du temps et de l'espace, dans un nombre indéfini d'individus, certains caractères se retrouvent toujours les mêmes. Il y a six mille ans les plantes et les animaux de l'Egypte étaient pareils à ceux d'aujourd'hui; plusieurs espèces de plantes et d'animaux n'ont pas varié à travers les énormes intervalles des périodes géologiques ; d'un bout à l'autre de la terre, de nos jours et à des époques séparées de notre temps par des myriades de siècles, le petit mollusque dont la coquille forme la craie a la même structure et la même vie. — Bien plus, beaucoup de nos corps chimiques, l'hydrogène, le fer, le sodium, d'autres encore, se rencontrent dans le soleil, à trente-cinq millions de lieues de notre terre, au

delà encore dans des étoiles si éloignées qu'il faut plusieurs années à leur lumière pour arriver jusqu'à nous, et que leur distance échappe à toutes nos mesures. — A cette distance prodigieuse, les astres restent pesants comme notre terre ; on s'en est assuré par les mouvements des étoiles doubles. Leur lumière se comporte comme celle des corps que nous brûlons; on s'en est assuré par l'étude des raies du spectre. — Enfin, d'après les lois de la conservation de la force, aucun savant ne doute que le mouvement n'ait toujours existé et ne doive exister toujours. — Ainsi, de même qu'il y a des caractères communs dont la présence continue relie entre eux les divers moments de l'individu, de même il y a des caractères communs dont la présence mul tipliée et répétée relie entre eux les divers individus de la classe. Ces caractères sont la portion uniforme et fixe de l'existence dispersée et successive, et cela seul suffirait à faire comprendre l'intérêt que nous avons à les dégager et à les saisir. Mais leur importance se marque encore mieux par un autre trait. Ce n'est pas nous qui les arrangeons pour la commodité de notre pensée ; ils ne sont pas de simples moyens de classer, des instruments de mnémotechnie. Nonseulement ils existent en fait, hors de nous, et souvent bien au delà de la courte portée

de nos seus et de nos conjectures; mais encore ils sont efficaces. Chacun d'eux, par lui-même et par lui seul, en entraîne avec soi un autre qui est son compagnon, son antécédent ou son conséquent, et fait avec lui un couple qu'on appelle une loi. Ainsi, chez un animal quelconque, la présence des mamelles amène celle des vertèbres. Chez toute plante qui a deux cotylédons, la tige arborescente est formée de couches concentriques. Dans toutes les couches d'air qui se refroidissent au delà d'un certain degré, la vapeur incluse se dépose en rosée. Toutes les fois que deux corps pesants sont en présence, ils s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance. Si une vapeur de sodium brûle, son spectre lumineux présente, à un endroit déterminé, une raie jaune. — On voit par tous ces exemples que les caractères généraux sont, non-seulement les habitants les plus répandus, mais encore les acteurs les plus importants de la nature; outre la plus large place, ils ont sur la scène de l'être le premier rôle et la plus décisive action.

Maintenant il faut remarquer qu'ils ne sont point tous également généraux. Les uns le sont davantage, les autres moins; chacun d'eux est d'autant plus général qu'il est moins complexe et d'autant moins complexe qu'il est plus gêné-

rai. — En effet, considérons d'abord le groupe de caractères qui persiste dans un être particulier, dans tel homme, à travers les moments successifs de sa vie. Ce groupe est^fort abondant; on s'en aperçoit à la multitude des détails qu'on est obligé de donner quand on essaie de décrire une ligure et une âme humaines. Mais d'autre part ce groupe ne convient qu'à cet homme, et ne dure comme lui qu'un court intervalle de temps. — A présent, de l'individu, passez à la race ; c'est l'inverse qui arrive ; sans doute ici les caractères communs sont beaucoup plus répandus dans l'espace et durent bien davantage dans le temps, puisqu'ils se rencontrent dans un nombre indéfini d'individus contemporains et se répètent à travers un nombre indéfini de générations successives. Mais, en revanche, ils sont eux-mêmes beaucoup moins nombreux, puisque forcément tous les traits qui distinguaient chaque individu des autres ont été laissés de côté et puisque le type général obtenu par ce retranchement n'est qu'un reste. — Même observation si, de la race ou variété, c'est-à-dire du nègre ou de l'Indoeuropéen, on passe à l'espèce , c'est-à-dire à l'homme. — Continuez et suivez les classifications de l'histoire naturelle de l'espèce au genre, puis à la famille, puis à l'ordre, jusqu'à l'embranchement et au règne. A chaque échelon de

cette échelle, le type appauvri d'un côté, enrichi d'un autre, perd quelques-uns de ses caractères précédents et acquiert des représentants nouveaux ; ses éléments sont plus restreints, mais son domaine est plus large ; son contenu décroît, en même temps que son extension croît. — Par exemple, l'espèce est moins durable que le genre. Telle espèce d'animaux, celle des mégalosauriens, a péri, après avoir occupé une période géologique, et le genre auquel elle appartenait subsiste encore dans d'autres espèces qui sont nées depuis ou qui ont survécu; mais les caractères du genre ne sont qu'un fragment de ceux de l'espèce et le genre qui survit dans les sauriens modernes ne présente qu'une portion des caractères de l'espèce qui a disparu. — Partout la règle est la même. Si, de la matière organisée et vivante, nous arrivons à la matière minérale et brute, puis à la matière mécanique, nous voyons le groupe des caractères communs aux divers corps, d'une part, se réduire jusqu'à ne plus consister qu'en une ou deux qualités presque absolument simples, d'autre part, s'appliquer jusqu'à comprendre tous les corps imaginables et réels. — Ainsi les caractères généraux s'ordonnent par étages, les uns au-dessus des autres, et, à mesure qu'on trouve leur présence plus universelle, on trouve leur contenu moindre. Au

bas est le fait momentané, absolument singulier et distinct qui est l'élément du reste; chaque moment, acte, état ou fait est ainsi une donnée prodigieusement complexe, diflerente de toute autre, et qui a sa nuance propre. Cette nuance retranchée, il reste un faisceau de caractères communs à toute une série de faits et dont la persistance fait l'individu. Si dans ce faisceau on omet tous les traits personnels, le reliquat est la race, c'est-à-dire un caractère présent dans cet individu et dans beaucoup d'autres. Un extrait de ce reliquat est l'espèce, c'est-à-dire un caractère présent dans plusieurs races. Un extrait de cet extrait est le genre, c'est-à-dire un caractère présent dans plusieurs espèces; et ainsi de suite. — Par cette série de suppressions on va, d'un reliquat écourté, à un reliquat plus écourté, et, en même temps, d'une donnée générale à une donnée plus générale. A tous les degrés, le caractère général est un caractère abstrait, d'autant plus abstrait qu'il est plus général, et d'autant plus général qu'il est plus abstrait.

IL A ces extraits ou reliquats, présents en plusieurs points du temps et de l'espace, correspondent en nous des pensées d'une espèce distincte et que nous appelons idées générales et

abstraites. — On a déjà dit en quoi consistent CCS idées*. Une idée générale et abstraite est un nom, rien qu'nn nom, te nom significatif et compris d'une série de faits semblables ou d'une classe d'individus semblables, ordinairement accompagné par la représentation sensible, mais vague, de quelqu'un de ces faits ou individus. L'analyse est des plus délicates et nous l'avons déjà faite ; mais en pareil sujet on ne peut amasser trop d'exemples, et je prie le lecteur de répéter l'examen sur lui-même en choisissant une idée bien frappante dont il ait fait récemment l'acquisition. — En voici une des miennes dont je me rappelle très-nettement la naissance. Il y a quelques années, en Angleterre, à Kew-Gardens, je vis pour la première fois des araucarias, et je marchais le long des parterres en regardant ces étranges plantes, aux tiges rigides, aux feuilles compactes, courtes, écailleuses, d'un vert sombre, dont la forme abrupte, toute hérissée et barbare, tranchait sur rherbe molle et doucement soleillée du frais gazon. Si en ce moment je cherche ce que cette expérience a laissé en moi, j'y trouve d'abord la représentation sensible d'un araucaria; en effet j'ai pu décrire à peu près la

Page 1