‹ De l'intelligence (volume 5)Chapitre 27 sur 60 · Première partie, 1. I, ch. ii · texte numérisé non relu

Première partie, 1. I, ch. ii

forme et la couleur du végétal. Mais il y a une différence entre cette représentation et les sensations anciennes, dont elle est l'écho actuel. Le simulacre interne, d'après lequel je viens de faire ma description, est vague, et mes sensations passées étaient précises. Car, certainement, chacun des araucarias que j'ai vus a provoqué alors en moi une sensation visuelle distincte; il n'y a pas deux plantes absolument semblables dans la nature ; j'ai regardé peut-être vingt ou trente araucarias; sans aucun doute, chacun d'eux différait des autres en grandeur, en grosseur, par les angles plus ou moins ouverts de ses branches, par les saillies plus ou moins fortes de ses écailles, par le ton de son tissu ; partant mes vingt ou trente sensations visuelles ont été différentes. Mais aucune d'elles n'a survécu complètement dans son écho ; les vingt ou trente résurrections se sont émoussées les unes les autres ; ainsi délabrées, agglutinées par leur ressemblance, elles se sont confondues, et ma représentation actuelle n'est que leur résidu. Voilà le produit, ou plutôt le débris, qui se dépose en nous, lorsque nous avons parcouru une série de faits ou d'individus semblables. De nos expériences nombreuses il nous reste le lendemain quatre ou cinq souvenirs plus ou moins distincts, qui, oblitérés eux-mêmes, ne laissent en nous

à demeure qu'une représentation unique, décolorée et vague, dans laquelle entrent comme composants diverses sensations ressuscitantes, toutes affaiblies, inachevées et avortées. — Mais cette représentation n'est pas l'idée générale et abstraite. Elle n'en est que l'accompagnement, et, si j'ose ainsi parler, la gangue. Car la représentation, quoique mal esquissée, est une esquisse, l'esquisse sensible d'un individu distinct; en effet, si je la fais persister et que j'insiste sur elle, elle répète telle sensation visuelleparticulière; je vois mentalement tel contour qui ne convient qu'à tel araucaria, et, partant, ne peut convenir àtoutela classe; or mon idée abstraite convient à toute la classe ; elle est donc autre chose que cette représentation d'un individu. — De plus mon idée abstraite est parfaitement nette et déterminée ; maintenant que je l'ai, je ne manque jamais de reconnaître un araucaria entre les diverses plantes qu'on me présente ; elle est donc autre chose que la représentation confuse et flottante que j'ai de tel araucaria particulier.

Qu'y a-t-il donc en moi de si net et de si déterminé qui correspond au caractère abstrait commun à tous les araucarias, et ne correspond qu'à lui ? — Un nom de classe, le nom d'araucaria, prononcé ou entendu mentalement, c'està-dire un son significatif, lequel est compris, et

244 LIV. IV. COiXNAlSSANCE DES CHOSES GÉNÉRALES.

qui, à ce titre, est doué de deux propriétés. D'une part, sitôt qu'il est perçu ou imaginé, il éveille en moi la représentation sensible, plus ou moins expresse, d'un individu de la classe; cette attache est exclusive ; il n'éveille point en moi la représentation d'un individu d'une autre classe. D'autre part, sitôt que je perçois ou imagine un individu de la classe, j'imagine ce sou lui-même et je suis tenté de le prononcer; cette attache aussi est exclusive ; la présence réelle ou mentale d'un individu d'une autre classe ne l'évoque point dans mon esprit, et ne l'appelle pas sur mes lèvres. — Par cette double attache il fait corps avec toutes les perceptions et représentations sensibles que j'ai des individus de la classe et ne fait corps qu'avec elles. Mais il n'est attaché d'une façon particulière à aucune d'elles ; indifféremment il les évoque toutes ; indifféremment il est évoqué par toutes. Parant, si elles l'évoquent, c'est grâce à ce que toutes ont en commun, et non grâce à ce que chacune d'elles a de propre; partant encore, s'il les évoque, c'est grâce à ce que toutes ont de commun, et non grâce à ce que chacune d'elles a de propre ; par conséquent enfin il est attaché à ce que toutes ont de commun et à cela seulement. — Or ce quelque chose est justement le caractère abstrait, le même pour tous les individus de la classe.

C'est donc à ce caractère, et à ce caractère seul, que le nom, mentalement entendu ou prononcé, correspond; ce qu'on exprime en disant que le nom désigne et signifie le caractère. De cette façon le nom équivaut à la vue, expérience ou représentation sensible que nous n'avons pas et que nous ne pouvons avoir du caractère abstrait présent dans tous les individus semblables. Il la remplace et fait le même office. — Ainsi nous pensons les caractères abstraits des choses au moyen de noms abstraits qui sont nos idées abstraites, et la formation de nos idées n'est que la formation des noms, qui sont des substituts.

Comment naît en nous un nom général et abstrait, et par quel mécanisme contracte- t-il avec nos représentations sensibles et nos perceptions particulières cette double attache exclusive qui lui donne sa signification et sa vertu? — Il n'y a là, comme on l'a vu plus haut, qu'une association d'un certain genre. On montre un chien à un très-jeune enfant et on lui dit, dans le langage des nourrices, en imitant, tant bien que mal, l'aboiement de la bête : « C'est un ouaoua.y) Ses yeux suivent le geste indicateur; il voit le chien, entend le son, et, après quelques répétitions qui sont son apprentissage, les deux images, celle du chien et celle du son, se trou-

vent, d'après la loi d'association des images, associées à demeure dans son esprit. En d'autres termes, quand il revoit ce chien, il imagine ce son, et même, par instinct imitatif, après quelques tâtonnements, il le profère. Si le chien aboie, il rit, il est enchanté, il est doublement tenté de prononcer lui-même le son animal trèsfrappant et tout nouveau dont il n'a encore entendu qu'une contrefaçon humaine. — Jusqu'ici rien d'original ni de supérieur; tout cerveau de mammifère est capable d'associations pareilles; un renard, qui saisit un lapin, a certainement imaginé d'avance le cri aigu et sec que pousse le lapin; un chien de chasse, qui entend le rappel d'une perdrix, imagine certainement la forme visuelle de la perdrix dans l'air, et, quant à la reproduction instinctive du son entendu, on connaît les perroquets et plusieurs autres espèces d'animaux imitateurs.

Mais il y a ceci de particulier dans l'homme, que le son associé chez lui à la perception de tel individu est ensuite évoqué , non pas seulement par la vue d'individus absolument semblables, mais encore par la présence d'individus notablement différents quoique compris à certains égards dans la même classe. En d'autres termes, des analogies qui ne frappent pas l'animal frappent l'homme. — L'enfant dit oua-oua à propos du

chien de la maison ; au bout d'un peu de temps, il dit oua-oiia à propos des caniches, des carlins et des terre-neuve de la rue. — Un peu plus tard, ce que ne fait jamais un animal, il dit oua-oua à propos d'un chien en carton qui aboie par le jeu intérieur d'une mécanique, puis à propos d'un chien en carton qui n'aboie pas, mais qui marche sur des roulettes, puis à propos d'un chien de bronze immobile et muet sur l'étagère du salon, puis à propos d'un petit cousin qui marche à quatre pattes dans la chambre, puis enfin à propos d'un dessin qui représente un chien. — Dans ces dernières circonstances j'ai vu un petit garçon de deux ans répéter le mot oua-oua, quarante à cinquante fois de suite, avec un étonnement, un entrain, une joie extraordinaire. On le tenait dans les bras, et il regardait un abat-jour posé sur une bougie, où des figures de chiens, bien éclairées, se dessinaient en noir. A mesure qu'on tournait l'abat -jour et qu'une nouvelle figure apparaissait, il criait oua-oua d'un air de triomphe . c'était l'enthousiasme de la découverte; tous les jours il fallait recommencer. Je voulus compter ses exclamations; un soir, en moins de trois quarts d'heure, il cria oua-oua cinquantetrois fois de suite, et sa curiosité n'était jamais lasse. — Si, aidés par les philologues, nous observons en latin, en grec, en allemand, surtout en

hébreu et en sanscrit, le sens primitif de la plupart des noms', nous trouvons à leur origine une opération tout à fait pareille : une analogie très-lâche, c'est-à-dire une ressemblance trèspetite entre deux données, suffit pour que le nom attribué à la première soit appliqué à la seconde. — Aujourd'hui encore nos découvertes les plus importantes se font de même. Lorsque Oken, rencontrant un squelette de mouton, imagina que le crâne est un composé de vertèbres élargies et soudées, lorsque Goethe, observant des étamines pétaloïdes, supposa que tous les organes de la fleur sont des feuilles transformées, lorsque Newton, voyant une pomme tomber, conçut la lune comme un corps pesant qui tend aussi à tomber sur la terre, ils répétaient l'opération mentale et retrouvaient le ravissement du petit garçon qui, voyant des chiens sur l'abat-jour, criait oiia-oua. — Entre une vertèbre et le crâne, entre la feuille verte et un pistil ou une étamine, entre la pomme qui tombe et la lune qui chemine dans le ciel, entre le chien de chair et aboyant et la petite figure de l'abat-jour, la dissemblance est énorme; il semble que les deux représentations difi'èrent du tout au tout. Et cependant elles

1. Renan, de, VOrigine du langage, p, 125, 136. Max Mul- 1er, 4 î 2, I, la Science du langage.

out un trait commun; grâce à cette communauté, le nom évoqué par la première l'a été aussi par la seconde, et désormais il correspond à un caractère très-général et très-abstrait. — Tout ce qui distingue l'homme de l'animal, les racesintelligentes des races bornées, les esprits comprébensifs et délicats des esprits vulgaires, se ramené à cette faculté de saisir des analogies plus fines, à cette contagion par laquelle le nom d'un individu s'attacbe à un individu plus différent, à la propriété qu'ont des représentations ou perceptions plus dissemblables d'évoquer mentalement le même nom. Car, plus les points de ressemblance sont rares, plus la classe contient d'individus ; plus elle contient d'individus, plus le caractère auquel correspond l'idée, c'est-à-dire le nom, est général et abstrait; plus ce caractère est général et abstrait, plus il occupe de place et relie d'individus dans la nature. — Découvrir des rapports entre des objets très-éloignés, démêler des analogies très-délicates, constater des traits communs entre des choses très-dissemblables, former des idées très-générales, isoler des qualités très-abstraites, toutes ces expressions sont équivalentes, et toutes ces opérations se ramènent à l'évocation du même nom par des perceptions ou représentations dont les ressemblances sont trèsminces, à l'éveil du signe par un stimulant presque

imperceptible, à la comparution mentale du mot sons un minimum (V appel.

Grâce à cette aptitude, l'enfant de quinze mois apprend, en deux ou trois ans, les principaux mots de la langue usuelle et familière. — Notez la différence profonde qui sépare cette acquisition de l'acquisition parallèle que pourrait faire un perroquet. L'enfant invente et découvre incessamment et de lui-même ; il n'y a pas d'époque dans sa vie où son intelligence soit si créatrice. Les noms que lui suggèrent ses parents et les personnes environnantes ne sont que des points de départ pour ses innombrables élans : de là sa joie et son sérieux. — Une fois qu'un nom transmis s'est associé chez lui à la perception d'un objet individuel, son esprit agit comme dans l'exemple précédent ; il applique le nom aux objets plus ou moins semblables qu'il reconnaît comme pareils. Cette reconnaissance toute spontanée lui appartient tout entière ;un perroquet n'applique pas le nom qu'on lui a appris ; dans sa cervelle d'oiseau, il reste isolé; dans un cerveau d'enfant, il s'associe à la présence d'un caractère général, qui désormais n'a qu'à reparaître pour l'évoquer. C'est ainsi que l'enfant fait avec les mots transmis des mots significatifs. Il n'est pas même besoin toujours que les mots soient transmis^ de propos délibéré, et par une bouche humaine :

parfois l'enfant les prend dans les sons involontaires qu'il profère ou dans les sons accidentels qu'il surprend*. « Un membre de ma propre famille, a dit M. Lieber, montra dans sa première enfance « une tendance particulière à former de nou- « veaux mots. Tantôt il les empruntait à des sons « qu'il saisissait au passage ; par exemple pour « arrêter (to stop), il disait ohoer (to woh), ayant « entendu les charretiers dire oho ! (woh), quand « ils crient à leurs chevaux d'arrêter. Tantôt il « tirait ses expressions des onomatopées qu'il « proférait lui-même. » Ainsi, tout petit il faisait jnm pour exprimer son plaisir quand il voyait arriver la bouillie. Un peu plus tard, ses organes s'étant exercés, il fit um et im; puis ce ÎMinim, syllabe plus facile à prononcer, labouche fermée. « Mais bientôt, l'esprit grandissant, com- « mença à généraliser, et nim en vint à signifier « toute chose mangeable ; il y ajoutait, selon l'oc- « casion, tantôt le mot bon^ tantôt le mot mau- « Diiis qu'il avait appris en même temps, t> et di- « sait ainsi : nim bon et nim mauvais. « Une « autre fois, il s'écria: Fi! nim, (Fie! nim) pour « dire mauvais, répugnant à manger. — Il est « certain que le verbe /i^mer (To nim), signifiant

1. Smithsonian Institute, tom. II, p. 15, Mémoire du docteur Lieber.

« manger, se serait développé en lui, si son esprit « en mûrissant n'avait adopte la langue courante « qui s'offrait à lui toute faite. » — L'initiative de l'enfant se manifeste encore par l'usage incorrect qu'il fait de nos mots en leur donnant un sens qu'ils n'ont point pour nous et qu'il invente. Ce même petit garçon ayant appris les mots bon garçon les mettait toujours ensemble. « Quand il voulait « exprimer cette idée bonne vache, il disait bon « garçon vache. De même une petite fille, pour « gronder le médecin qui la contrariait, disait : « Docteur méc/iante fille » — On peut résumer tout l'apprentissage de l'enfant en disant qu'il reçoit les mots, mais qu'il crée leur sens, et qu'il faut une série de rectitications continues pour que le sens qu'il leur attribue coïncide avec le sens que nous leur attribuons.

III. Supposons ce travail achevé et l'enfant arrivé au seuil de l'âge adulte. Ici commence une nouvelle série de remaniements, additions et corrections, celle-ci indéfinie, qui se poursuit de génération en génération et de peuple en peuple, je veux parler de la recherche scientifique.— Cette fois il s'agit de faire coïncider nos idées générales, non plus avec les idées générales d'autrui, mais avec les caractères généraux des choses. Sitôt que nous sommes pris de ce désir,

un premier besoin se déclare ; il y a des lacunes dans nos idées; il faut combler ces lacunes. — Par exemple, la notion qu'un homme ordinaire a du corps humain, est fort pauvre et incomplète; il ne le connaît qu'en gros; pour lui, c'est une tète, un tronc, un cou, quatre membres, de telle couleur et de telle forme ; cela lui suffit pour la pratique. Mais il est clair que les caractères propres au corps humain sont infiniment plus nombreux; une telle notion en représente cinq ou six, et des plus extérieurs; accroissons-la de tous ceux que l'observation prolongée et variée pourra découvrir. — L'anatomiste arrive avec l'envie de voir le détail et le dedans; il dissèque, note, décrit et dessine. Le manuel qu'il livre aux commençants a mille pages et il faudrait je ne sais combien d'atlas et de volumes pour contenir la figure et l'énumération de toutes les parties qu'à l'œil nu il a constatées. — S'il arme son œil du microscope, ce nombre se multiplie au centuple; Lyonnet n'a pas eu trop de vingt ans à décrire la chenille du saule. — Au delà de notre microscope, des instruments plus puissants accroîtraient encore notre connaissance; il est visible que dans cette voie la recherche n'a pas de terme. — Pareillement, voici un corps inorganique, de l'eau; l'idée que j'en ai est celle d'un liquide, sans odeur ni couleur, transparent, bon à boire, qui peut devenir

glace ou vapeur; rien de plus; du groupe énorme de caractères ou propriétés physiques et chimiques qui s'accompagnent et constituent l'eau, je ne sais pas autre chose. Les physiciens et les chimistes viennent avec leurs balances, leurs thermomètres, leurs machines électriques, leurs instruments d'optique, leurs cornues, leurs réactifs, et, entre leurs mains, les cinq ou six mailles qui composaient mon idée se multiplient jusqu'à former un vaste réseau. Mais ce réseau, si agrandi qu'on l'imagine, n'aura jamais autant de mailles qu'il y a de caractères dans l'objet auquel il correspond; car il suffira toujours de trouver un corps nouveau pour lui en ajouter une. Au commencement du siècle, la découverte du potassium et du sodium a montré qu'au contact de certains métaux l'eau se décompose à froid; c'était là un caractère nouveau. Si nous avions en main les corps simples inconnus que les raies du spectre nous indiquent aujourd'hui dans les étoiles et si nous pouvions soumettre l'eau à leur action, très-certainement l'eau manifesterait des propriétés inconnues qu'il faudrait ajouter à sa liste. — En attendant, pour tout objet, cette liste, en vain allongée, reste toujours ouverte; et l'idée que nous avons d'une espèce , d'un genre, bref d'une file quelconque de caractères généraux, ne comprend jamais et ne peut ja-

mais comprendre qu'un fragment limité de leur chaîne illimitée.

Néanmoins, cette addition de nouveaux chaînons suffit pour introduire dans nos idées des changements considérables. Telles que nous les fournissait l'expérience vulgaire, elles étaient le plus souvent trop larges ou trop étroites ; l'expérience scientifique vient les resserrer ou les étendre, pour ajuster leurs dimensions corrigées aux dimensions réelles des objets. — Tant que l'examen se faisait en gros et ne portait que sur le dehors, nous réunissions, sous un seul nom et sousune seule idée, lespoissons proprement dits et le narval, le dauphin, le cachalot, la baleine. Après une observation plus minutieuse et plus pénétrante, il se trouve que cette idée était trop large : il n'y a pas dans la nature de type qui lui corresponde; les organes de circulation et de respiration, le squelette, les membres, ne sont pas les mêmes chez les poissons proprement dits et chez le narval, le cachalot, le dauphin, la baleine; ceux-ci sont des mammifères; il faut les retirer et les placer à part; cette opération faite, monidée, ramenée à de justes bornes, concorde avec un groupe naturel de caractères effectivement liés et qui se rencontrent toujours ensemble, ceux du poisson. — Par contre-coup, monidée du mammifère s'agrandit ; elle était trop étroite,

puisqu'elle ne contenait que des animaux terrestres, à quatre pieds, qui allaitent; j'y fais rentrer les cétacés qui nagent et les chéiroptères qui volent ; dorénavant, élargie et proportionnée à l'extension du type, elle s'applique à toutes les espèces qui présentent le même groupe de caractères, quelles que soient leurs différences d'apparence extérieure et d'habitation.

Il en est de même dans toutes les provinces de la nature. Sitôt que l'analyse approfondie et prolongée constate dans une espèce d'objets un caractère ignoré et important, cette espèce tend à quitter son compartiment pour entrer dans un autre. Il a fallu brûler le diamant, pour savoir qu'il est du carbone ; et c'est depuis cent ans seulement que la chimie instituée a pu classer les corps bruts. — Grâce à ces procédés, on a pu, dans chaque département de la nature, former les êtres en classes de plus en plus naturelles, ordonner comme une armée, en compagnies, en bataillons, en régiments, en divisions, l'énorme multitude des individus, toutes les formes animales, toutes les formes végétales, les cent vingt raille espèces de plantes, les deux cent soixante mille espèces d'animaux, et, dans la plupart des cas, démêler le type réel et constant qui fait chaque espèce, chaque genre, chaque famille, chaque oixlre, chaque embranchement. — On n'y a point

toujours réussi; plusieurs de nos démarcations demeurent artificielles, et ne sont que commodes; d'autres, provisoires, attendent des recherches ultérieures ' pour devenir définitives. En minéralogie notamment, il n'y a pas encore de classification véritable. — Mais pour la plupart des espèces et des genres d'animaux et de plantes, pour les faucilles végétales de Jussieu, pour les ordres et pour les trois embranchements supérieurs de Cuvier, l'idée générale acquise correspond à une chose effectivement générale, c'est-à-dire à un groupe de caractères qui s'entraînent ou tendent à s'entraîner l'un l'autre, quels que soient les individus et les circonstances dans lesquelles l'un d'eux est donné.

IV. A présent, par-delà ces caractères généraux, il y en a de plus généraux encore, qui appartiennent aux éléments des individus classés, et qui, universellement répandus sous des déguisements divers, sont, par leur ascendant, les régulateurs du reste. — Il suit de là qu'entre toutes les idées générales, celles qui leur correspondent sont de beaucoup les plus précieuses. — On atteint ces caractères, comme les autres, en

1 . Par exemple l'embranchement des ïoophytes, la classe des infusoires, celle des entozoaires.

prenant un type général déjà connu, duquel ou retranche par degrés beaucoup de caractères accessoires, pour ne conserver que les plus stables et les plus universels. — Telle est l'idée de la feuille en botanique *. On sait aujourd'hui que les divers organes d'une plante ne sont que des feuilles transformées. Développées en spirale sur la tige, elles se resserrent au sommet en verticilles horizontaux superposés, dont les divers étages sont les diverses parties de la fleur. L'appauvrissement de la végétation finale les a resserrées et d'autres circonstances les ont soudées et déformées. Tantôt une d'entre elles a avorté ; tantôt deux ou plusieurs d'entre elles sont devenues monstrueuses. Mais le type original se manifeste par des rapports fixes, par des retours subits, par mille traits incontestables, et l'idée de la feuille, dégagée de toutes les impressions sensibles, épurée, portée par l'abstraction énergique bien loin au-dessus de l'e.rpérience vulgaire, n'est plus que l'idée presque géométrique d'un cycle d'éléments végétaux qui, à travers toutes les formes et tous les emplois imaginables, gardent leur ordre primordial. — Pareillement, chez les animaux, à travers toutes les diversités de structure et d'office, on trouve dans toute la

1. Auguste Saint-Hilaire, Morphologie végétale, p. 10 et suivantes.

classe des mammifères un même plan de squelette, dans toute la classe des crustacés, comme dans toute celle des insectes, un même plan des segments, de la bouche et des membres ; et ce plan est si tenace que, chez plusieurs espèces, on voit subsister ou apparaître, pour témoigner de sa présence, des dispositions ou des pièces inutiles ; une suture, une dentition, un ongle, un bourrelet osseux, des organes passagers ou rudimentaires le rendent visible en présentant son mémorial transitoire ou son reliquat survivant. D'autres caractères ou groupes de caractères, encore plus généraux, se rencontrent, sous le nom de propriétés chimiques et physiques des corps, non-seulement dans le monde vivant, mais aussi dans le monde inorganique. Ici encore, le procédé qui forme l'idée correspondante est le même. — L'expérience vulgaire a découvert quelque propriété d'un corps, par exemple le pouvoir qu'a l'ambre d'attirer à lui les petits objets très-légers. L'expérience multipliée et précisée précise et multiplie les circonstances et les cas de cette attraction. Peu à peu, nous laissons tom ber ses caractères variables pour ne recueillir que ses caractères fixes. Nous isolons ainsi un mode d'action universel qui est l'action électrique, et notre idée déterminée, épurée, étendue, coïncide avec une force qui opère ou peut opérer dans

tous les corps. — Pareillement, avant les recherches des savants de la Renaissance, notre idée d'un corps pesant était celle d'un corps qui tend vers le bas et imprime en nous, quand nous le soulevons, la sensation d'effort musculaire. Au fur et à mesure des découvertes, cette idée devient plus abstraite. — D'abord, il n'est pas nécessaire que ces corps donnent à la main qui les soulève la sensation de résistance ; car l'air qui fait monter le mercure du baromètre est pesant. De plus, ce n'est pas seulement vers le bas qu'ils tombent; car, la terre étant ronde, ils tombent aux antipodes dans un autre sens que chez nous. Ainsi, tout ce qui est dans notre atmosphère tombe, et tombe vers le centre de notre planète. — Mais, pour qu'un corps tombe, il n'est pas nécessaire qu'il soit compris dans notre atmosphère ; des deux mouvements qui composent le mouvement total de la lune, l'un est une chute vers nous. — Encore deux pas, et l'épuration de notre idée s'achève. Ce ne sont pas seulement les corps disposés autour de la terre qui tendent à tomber sur elle : tous les corps de notre système solaire tendent à tomber l'un vers l'autre. Ce ne sont pas seulement les grosses masses célestes qui s'attirent mutuellement; toutes leurs molécules, les plus éloignées comme les plus rapprochées, s'attirent entre elles suivant

la même loi, en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance. — La pesanteur ainsi définie est un caractère si persistant qu'il semble indestructible; chaque corps conserve la sienne, toujours é^ale et intacte, à travers tous les changements d'état qu'on peut lui faire subir et dans toutes les combinaisons chimiques où il peut entrer.

Tel est le progrès par lequel nos idées générales se forment et s'ajustent aux choses générales. Ces idées passent par deux états. D'abord l'idée nait avec le signe; ensuite elle est rectifiée par degrés. En effet, telle qu'on la trouve dans le langage courant, et telle que la fournit l'expérience vulgaire, elle correspond mal à son objet. — D'une part elle est incomplète et vague; en d'autres termes, les caractères généraux qu'elle note ne sont ni assez précis ni assez nombreux. Par l'observation plus attentive et par l'expérience plus variée, nous déterminons les caractères constatés et nous leur ajoutons une file de caractères nouveaux. — D'autre part, elle n'est pas assez épurée et abstraite; en d'autres termes, parmi les caractères qu'elle note, il y en a d'accessoires et d'accidentels qu'elle amalgame avec les caractères importants et fixes. Par l'expérience étendue et par la comparaison multipliée, nous expulsons les caractères parasites et

passagers pour ne conserver que les caractères intrinsèques et stables. — Notre idée s'est adaptée à son objet, d'abord par «rW/^/o/z, ensuite par soustraction.

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