‹ De l'intelligence (volume 5)Chapitre 3 sur 60 · Which are conditional certainties · texte numérisé non relu

Which are conditional certainties

« pensons que, dans telles conditions données, « nous éprouverions, non pas une seule sensa- « tion, mais un nombre et une variété très- « grande et même indéfinie de sensations ap- « partenant en général à différents sens et telle- « ment liées entre elles que la présence de l'une « annonce la présence possible, au même instant, « de l'une quelconque des autres. Par consé- « qucnt, non-seulement cette possibilité partice culière d'une sensation se trouve investie de a la qualité de permanence, lorsque nous n'é- « prouvons actuellement aucune sensation; mais « encore, quand nous en éprouvons quelqu'une, « les autres sensations du groupe sont conçues « par nous sous la forme de possibilités présentes « qui pourraient être réalisées en cet instant c( même. Et, comme ceci arrive tour à tour pour « chacune d'elles, le groupe dans son ensem- « ble se présente à l'esprit comme permanent, « et fait contraste, non-seulement avec le ca- « ractère temporaire de ma présence corporelle ce en cet endroit, mais encore avec le caractère (c temporaire de chacune des sensations qui comcc posent le groupe; en d'autres termes, il se c< présente à l'esprit comme une sorte de subs- « tratum permanent sous une série d'expériences c< ou manifestations temporaires, ce qui est un ce autre caractère essentiel par lequel notre idée

« de la substance ou matière se distingue de « notre idée de la sensation. »

« Considérons maintenant un autre caractère « général de notre expérience, qui est que, outre « des groupes fixes, nous reconnaissons un orc( dre fixe dans nos sensations. C'est un ordre de « succession, et, une fois établi par l'observa- « tion, il donne naissance aux idées de cause et (c d'efi^et.... De quelle nature est cet ordre fixe « de nos sensations? C'est un rapport constant « entre deux termes, et tel que l'un précède « toujours et que l'autre suive toujours. Mais c( d'ordinaire ce rapport ne se rencontre pas « entre une sensation actuelle et une autre. Il y « a très-peu de cas où l'expérience nous montre « ces sortes de couples. Dans presque tous les (c couples que nous rencontrons dans la nature, « les deux termes liés à titre d'antécédent et « de conséquent ne sont pas des sensations, « mais ces groupes dont nous parlions; une « très-petite portion de chaque groupe est sen- « sation actuelle; sa plus grande portion con- « siste en possibilités permanentes de sensation, « possibilités qui nous sont attestées par un ce nombre petit et variable de sensations actuel- « lement présentes. Partant nos idées de cause, «de puissance, d'activité, ne s'attachent pas « dans notre esprit à nos sensations considérées

a comme actuelles, sauf dans les quelques cas « physiologiques où les sensations figurent par « elles-mêmes comme antécédents dans quelque « couple régulier. Nos idées de cause, de puis- « sance, d'activité, au lieu de s'attacher à des « sensations, s'attachent à des groupes de possi- « bilités de sensation. Les sensations conçues ne se « présentent pas habituellement à nous comme des « sensations actuellement éprouvées ; car, non- « seulement une quelconque d'elles ou une quan- « tite quelconque d'entre elles peut être supposée « absente, mais encore aucune d'elles n'a besoin « d'être présente. Nous trouvons que les modifi- « cations qui ont lieu plus ou moins régulière- « ment dans nos possibilités de sensation sont a pour la plupart tout à fait indépendantes de « la conscience que nous en avons et de notre « présence ou de notre absence. Que nous « soyons endormis ou éveillés, le feu s'éteint et « met fin à une possibilité particulière de cha- « leur et de lumière. Que nous soyons présents « ou absents, le blé mûrit et apporte une nou- (c velle possibilité d'alimentation. Par là nous « apprenons promptement à nous représenter la « Nature comme composée seulement de ces « groupes de possibilités, et nous concevons la a force active dans la Nature comme manifestée « par la modification de quelqu'une d'elles au

« moyen d'une autre. Ainsi les sensations, qui « pourtant sont le fondement originel du tout, « finissent par être considérées comme une sorte a d'accident dépendant de nous^ et les possibili- « tés sont regardées comme beaucoup plus réelce les que les sensations actuelles , bien plus , « comme les réalités mêmes dont celles-ci ne « sont que les représentations, les apparences « ou effets. — Une fois arrivés à cet état d'esprit, « et, à partir de ce moment pour tout le reste « de notre vie, nous n'avons jamais conscience « d'une sensation présente sans la rapporter ins- « tantanément à quelqu'un des groupes de pos- « sibilités dans lesquels est enregistrée une sente sation de la même espèce, et, si nous ne savons « pas encore à quel groupe la rapporter, nous « sentons au moins la conviction irrésistible « qu'elle doit appartenir à un groupe ou à un « autre, en d'autres termes, que sa présence « prouve l'existence, ici et actuellement, d'un « grand nombre et d'une grande variété de pos- « sibilités de sensation sans lesquelles elle ne se « serait pas produite. L'ensemble des sensations « comme possibles forme ainsi un arrière-fond <f permanent à une quelconque ou à plusieurs « des sensations qui, à un moment donné, sont « actuelles, et les possibilités sont conçues comme « étant, par rapport aux sensations actuelles, dans

« la relation d'une cause à ses effets, ou d'une « étoffe aux figures qui sont peintes dessus, ou « d'une racine à sa tige, à ses feuilles et à ses « fleurs, ou d'un substratum à ce qui est étendu « dessus, ou, en langage transcendental, d'une a matière à sa forme. »

« Quand ce point a été atteint, les possibilités « permanentes en question ont pris un aspect et a un rôle par rapport à nous si différents du a rôle et de l'aspect que revêtent nos sensations, « qu'elles ne peuvent manquer, et cela par le jeu c< naturel de notre constitution mentale, d'être « conçues et crues comme au moins aussi diffé- « rentes de nos sensations qu'une sensation l'est a d'une autre. Le fondement qu'elles ont dans « la sensation est oublié, et nous supposons « qu'elles sont quelque chose qui, intrinsèque- « ment, en diffère. En efl'et nous pouvons nous « soustraire à nos sensations (externes), ou nous « pouvons en être écartés par quelque autre ce agent. Mais, quoique les sensations cessent, les « possibilités demeurent en existence ; elles sont « indépendantes de notre volonté, de notre préce sence et de tout ce qui nous appartient. Nous ce découvrons en outre qu'elles appartiennent à ce des êtres humains ou sensibles, autres que ce nous-mêmes. Nous trouvons que d'autres perce sonnes fondent leur attente et leur conduite

« sur les mêmes permanentes possibilités que « nous. Mais nous ne trouvons pas qu'elles a éprouvent les mêmes sensations actuelles. Les « autres personnes n'ont pas nos sensations exac- (( tement quand nous les avons et exactement « comme nous les avons. Mais elles ont nos pos- « sibilités de sensation. Tout ce qui indique « comme présente une possibilité de sensations c( pour nous-mêmes, indique comme présente « une possibilité de sensations semblables pour « eux, excepté en tant que leurs organes de sente sation peuvent s'écarter du type des nôtres. « Ceci met le sceau final à la conception par lace quelle nous considérons les groupes de posa sibilités comme la réalité fondamentale dans « la Nature. Les possibilités permanentes sont « communes à nous et aux créatures semblables c( à nous; les sensations actuelles ne le sont pas. « Ce que les autres perçoivent quand je le perce çois, ce que les autres attestent pour les motifs ce d'après lesquels je l'atteste, me paraît plus réel et que ce dont ils ne savent rien, à moins que je ft ne les en informe. Le monde des Sensations ce Possibles qui se succèdent les unes aux autres ce selon des lois, est aussi bien dans les autres ce êtres sentants qu'en moi ; il a donc une existe tence hors de moi ; il est un Monde Extérieur, et La matière peut donc être définie une Possi-

a bilité permanente de sensation.... Nous croyons « que nous percevons un quelque chose étroitc- « ment lié à nos sensations, mais différent de « celles que nous éprouvons en cet instant partice culier, et distinct des sensations en général, « parce qu'il est permanent et toujours le même, « pendant que celles-ci sont fugitives, variables <c et se déplacent l'une l'autre. Mais ces attributs « de l'objet de la perception sont des pro- « priétés qui appartiennent à toutes les possi- « bilités de sensation que l'expérience garantit. « La croyance en ces possibilités permanentes a me semble donc renfermer tout ce qui est a essentiel ou caractéristique dans la croyance c( aux substances. Je crois que Calcutta existe, « quoique je ne perçoive pas cette ville, et je « crois qu'elle existerait encore si tout habitant « capable de perception quittait tout d'un coup « la place ou tombait mort. Mais, si j'analyse « ma croyance, tout ce que j'y trouve, c'est que, a si ces événements avaient lieu, la possibilité « permanente de sensation que j'appelle Calce cutta subsisterait encore, et que, si j'étais « transporté soudainement sur les rives de « l'Hoogly, j'aurais encore les sensations qui, si « je les avais maintenant, me conduiraient à af- « firmer que Calcutta existe ici et maintenant*. 1 . Pour que l'analyse soit tout à fait exacte, il faut mettre,

(c — Nous pouvons donc induire de là que les « philosophes, aussi bien que les autres hom- « mes, quand ils pensent à la matière, la con- « çoivent réellement comme une possibilité per- « manente de sensation. Mais la majorité des « philosophes se figure qu'elle est quelque chose « de plus ; et les autres hommes, quoique, selon c< moi, ils n'aient rien dans l'esprit qu'une pos- « sibilité permanente de sensations, seraient incr dubitablement, si on leur posait la question, (c de l'avis des philosophes; et, quoique ceci s'ex- « plique suffisamment par la tendance de l'esprit « à inférer une difî'érence dans les choses d'après « une difTérence dans les noms, je me reconnais « obligé à montrer comment il est pçssible de « croire à l'existence d'une chose transcendante « autre que les possibilités de sensation, et cela c( sans qu'il y ait une telle chose et sans que « nous la percevions actuellement. »

ce Ceci dit, l'explication n'est pas difficile. « C'est un fait admis que nous sommes capables a de toutes les conceptions que la généralisation « peut former en partant des lois observées de « nos sensations. Sitôt que nous avons constaté (C un rapport entre quelqu'une de nos sensations

je crois : « Si un être quelconque, analogue à moi, était transporté sur les rives deTHooglily, il aurait, etc. » La possibilité permanente est absolument générale.

« et quelque chose qui est autre qu'elle, nous c( pouvons , sans difficulté, concevoir le même a rapport entre la somme de toutes nos sensa- « lions et quelque chose qui soit autre qu'elles. « Les différences que notre conscience reconnaît « entre une sensation et une autre, nous don- « nent l'idée générale de différence, et associent a indissolublement à chaque sensation que nous a avons le sentiment qu'elle est différente d'au- « très choses; et, quand une fois cette association c( a été formée, nous ne pouvons plus concevoir c( nue chose quelconque sans être capables et « même obligés de former aussi la conception « de quelque chose de différent. Cette familiarité « avec l'idée de quelque chose de différent de « chaque chose que nous connaissons , nous « conduit aisément et naturellement à former la « notion de quelque chose de différent de toutes « les choses que nous connaissons, collective- « ment aussi bien qu'individuellement. Il est « vrai que nous ne pouvons nous faire aucune « idée de ce que peut être une telle chose; la c( notion que nous en avons est purement néga- « tive; mais l'idée de substance, si on en ôte « les impressions faites sur nos sens, est purece ment négative. Ainsi il n'y a aucun obstacle « psychologique qui nous empêche de former K la notion d'un quelque chose qui n'est ni une

cil. I. IDÉES OUI COMPOSENT L'IDÉE DE CORPS. 45

« sensation ni une possibilité de sensation, môme c( lorsque notre conscience ne confirme pas cette ce opération par son témoignage; et il est tout à « fait naturel que les Possibilités permanentes « de sensation que nous atteste notre conscience (c soient confondues dans notre esprit avec cette « conception imaginaire. Notre expérience tout « entière nous montre la force de la tendance « qui nous porte à prendre des abstractions c( mentales, même négatives, pour des réalités c( substantielles ; et les Possibilités permanentes « de sensation que l'expérience garantit, sont, « par plusieurs de leurs propriétés, si extrême - « ment différentes des sensations actuelles, que, « puisque nous sommes capables d'imaginer quelce que chose qui dépasse la sensation, il y a une « grande probabilité naturelle pour que nous « supposions qu'elles sont ce quelque chose.

c< Mais cette probabilité naturelle se change en « certitude, quand nous faisons entrer en ligne Ce de compte cette loi universelle de notre expéc< rience, qu'on nomme loi de causalité, et qui « nous rend incapables de concevoir le commenc cément d'une chose quelconque sans une con- « dition antécédente ou cause. Ce cas est un des (c plus notables entre tous ceux dans lesquels c< nous étendons à la somme totale de notre expé- « rience une notion tirée des parties de notre

c< expérience. Il est un exemple frappant de « notre capacité pour concevoir et de notre ten- « dance à croire qu'une relation , qui subsiste « entre chaque élément individuel de notre exce périence et quelque autre élément, subsiste « aussi entre la totalité de notre expérience et « quelque chose de situé hors de la sphère de c( l'expérience. En étendant ainsi à l'ensemble « de toutes nos expériences une relation inté- « rieure qui existe entre ses diverses parties, « nous sommes conduits à considérer la sensa- « tion elle-même, — la réunion totale de nos ce sensations, — comme ayant son origine dans « des existences antécédentes et qui dépassent la « sensation. Nous y sommes conduits par le cacc ractère particulier de ces couples uniformes « qu (^l'expérience nous dévoile parmi nos sen- « sations. Comme nous l'avons déjà remarqué, « l'antécédent constant d'une sensation est rarece ment une sensation actuelle ou un groupe de ce sensations actuelles. Cet antécédent est bien c( plus souvent l'existence d'un groupe de possic( bilités qui n'enferment point de sensations ce actuelles, sauf celles qui sont requises pour ce montrer que les possibilités sont réellement ce présentes. Des sensations actuelles ne sont ce pas même indispensables pour cela; car la ce présence de l'objet (laquelle n'est rien de plus

« que la présence immédiate des possibilités),

« peut nous être manifestée par la sensation

a même que nous lui rapportons et que nous

« croyons être son effet. De cette façon, l'anté-

« cèdent réel d'un effet, — le seul antécédent

a qui, étant invariable et inconditionnel, soit

a considéré par nous comme la cause, — peut

« être, non pas une sensation quelconque ac-

u tuellement sentie, mais simplement la pré-

« sence, en ce moment ou au moment immédia-

cc tement précédent, d'un groupe de possibilités

c< de sensation. Partant, ce n'est pas aux sensa-

« lions actuellement éprouvées, c'est à leurs pos-

« sibilités permanentes que l'idée de cause vient

a à être identifiée ; et, par un seul et même méca-

« nisme, nous acquérons l'habitude de considérer

« la sensation en général, de même que toutes nos

a sensations individuelles, comme un effet, et en

(c outre l'habitude de concevoir, comme causes

« de la plupart de nos sensations individuelles,

ce non pas d'autres sensations, mais des possibi-

c< lités générales de sensation.... On dira peut-être

« que la précédente théorie rend bien quelque

« compte de l'idée d'existence permanente qui

c( est une partie de notre conception de la ma-

« tière, mais qu'elle n'explique point une de nos

« croyances, la croyance que ces objets perma-

« nents sont extérieurs ou hors de nous-mêmes.

Je crois, au contraire , que l'idée même d'un quelque chose hors de nous-mêmes est dérivée uniquement de la connaissance que l'expérience nous donne des possibilités permanentes. Nous portons nos sensations avec nous partout où nous allons, et elles n'existent jamais là où nous ne sommes pas. Au contraire, quand nous changeons de place, nous n'emportons pas avec nous les possibilités permanentes de sensation; elles restent jusqu'à ce que nous revenions, ou bien elles naissent et cessent à des conditions sur lesquelles notre présence n'a en général aucune influence. Bien plus, elles sont et, après que nous aurons cessé de sentir, elles seront des possibilités permanentes de sensation pour d'autres êtres que nous-mêmes. Ainsi, les sensations actuelles et les possibilités permanentes de sensation sont en contraste absolu ( les unes vis-à-vis des autres, et, quand l'idée de ( cause a été acquise et étendue, par générali- ( sation, des portions de notre expérience à sa somme totale, il est tout naturel que les possibilités permanentes soient classées par nous comme des existences génériquement distinctes de nos sensations, mais dont nos sensations sont les effets.... Si toutes ces considérations mises ( ensemble n'expliquent pas complètement la conception que nous avons de ces possibilités

« comme d'une classe d'entités indépendantes et « substantielles, je ne sais pas quelle analyse psy- « cbologique peut être concluante. »

A mon avis, celle-ci l'est, sauf un point que nous avons déjà indiqué. Ces possibilités de sensation qui sont constituées par la présence de toutes les conditions de la sensation, moins une, se transforment en nécessités, lorsque cette dernière condition manquante vient s'ajouter aux autres. Je vois une table; cela signifie qu'ayant telle sensation visuelle, je conçois et j'affirme la possibilité de telles sensations de mouvement musculaire, de résistance, de son faible, pour tout être sensible ; mais cela signifie aussi que, si, à l'existence d'un être sensible , on ajoute une condition de plus^ tel mouvement qui mettra sa main en contact avec la table, il y aura pour lui, non plus seulement possibilité, mais encore nécessité de ces sensations. Ces nécessités, posées à part et considérées isolément, sont ce que nous appelons des forces'. Force ou nécessité, ces deux termes s'équivalent; ils indiquent que l'événement en question doit s'accomplir ; l'une et l'autre sont des particularités, des manières d'être extraites de l'événement et isolées par une fiction mentale. Mais comme la loi qui prédit cet événement sous telles conditions est générale et, partant,

Page 1