‹ De l'intelligence (volume 5)Chapitre 41 sur 60 · Voir à ce sujet Lyell, Principles of Geology^ 4 vol · texte numérisé non relu

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par une compression continue, par des additions moléculaires', et, des procédés qu'ils constatent aujourd'hui dans leur petit laboratoire artificiel, ils concluent, avec les précautions convenables, aux procédés analogues par lesquels l'amalgame et la roche se sont faits jadis dans le grand laboratoire naturel.

A ce moment interviennent les naturalistes. Darwin part d'un caractère fondamental commun à toutes les espèces animales et végétales, la difficulté de vivre, d'où suit la destruction de tous les individus moins bien adaptés à leur milieu, la survivance exclusive des individus les mieux adaptés à leur milieu, le privilège qu'ils ont de propager l'espèce , l'acquisition successive des caractères utiles, la transmission aux descendants de tout le trésor accumulé des caractères utiles, par suite enfin la modification progressive de l'espèce, le perfectionnement graduel des organes, et la lente adaptation de l'individu à son milieu définitif — Muni de cette loi actuelle, il explique, par sa présence ancienne, l'assemblage des organes dont

1. On a trouvé à Plombières, dans le béton sur lequel les Romains avaient bâti, des aiguilles de granit que depuis dixhuit cents ans Tinfiltration des eaux y avait formées. — M. Daubrée et AI. de Sénarmont ont reproduit dans le laboratoire un grand nombre de composés naturels.

Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier avaient constaté les propriétés. — Par l'une de ces propriétés, l'organe est une pièce dans un plan et dans un type : c'est qu'il est un legs d'un ancêtre commun. Tous les mammifères descendent d'un mammifère ' « dont les membres étaient construits sur le « plan général que nous retrouvons aujourd'hui « dans toutes les familles de la classe. >) Tous les insectes descendent d'un insecte « qui avait a une lèvre supérieure, des mandibules, et deux « paires de mâchoires probablement fort simcc pies. » Si le type se retrouve le même à travers tant d'espèces différentes, c'est que toutes ces espèces, en vertu do l'hérédité, répètent les traits de leur progéniteur commun. — Par l'autre de ces propriétés, l'organe est un instrument utile qui accorde sa structure et sa fonction avec celles des autres, de manière à ce que les espèces différentes puissent subsister dans leurs différents milieux : c'est que, grâce à une sélection continue , le plan commun légué par le progéuiteur commun s'est modifié ici dans un sens, là-bas dans un autre, pour accommoder ses détails aux différences et aux

1. De r Origine des espèces^ traduction de Clémence Royer, p. 529. Voir sur l'ensemble de la théorie de l'évolution, le livre très-hardi, très-précis, tTes-suggeslifàe Herbert Spenser, Principles of biology.

changements du milieu. Les mêmes pièces du L même membre se sont effilées et allongées dans la chauve-souris, raccourcies et soudées dans la baleine afin de pourvoir là-bas au vol, ici à la natation. Si le type varie d'espèce à espèce, c'est que les circonstances ont varié de groupe à groupe, et que la variété des circonstances a provoqué la variété des acquisitions. — Cela posé, à travers les immenses durées des périodes géologiques, nous pouvons suivre mentalement, depuis le protococcus et l'amibe jusqu'à l'homme, la formation, Taddition et l'assemblage des pièces qui constituent aujourd'hui un corps organisé. C'est un édifice vivant dans lequel, d'espèce à espèce, et sur un type commun transmis par hé- \ redite, la sélection a superposé des différences utiles. De même, dans une maison, des charpentiers et des maçons construisent d'abord les murs et posent la charpente, après quoi des menuisiers, des peintres et des tapissiers viennent arranger les appartements. On voit que la seconde escouade a succédé à la première, pour reprendre et compléter en sous-œuvre l'ordonnance commencée. Pareillement, plusieurs lignées d'ancêtres ont travaillé tour à tour pour fabriquer chacune de nos espèces. L'une de ces lignées , la plus ancienne de toutes, primitive, a élabli le type le plus général, commun à tous les animaux de

tout rembranchementj l'articulé ou le vertébré. La seconde, postérieure, issue de ce dernier, y a superposé les différences qui constituent la classe, c'est-à-dire l'oiseau, le poisson ou le mammifère. Ensuite est venue la troisième qui, née du mammifère, a élaboré l'œuvre transmise et fait les familles, à savoir le cétacé, le chéiroptère, le rumiuant, le carnassier, le primate. Puis enfin les descendants du primate ont, par leurs développements distincts et leurs divergences croissantes, constitué les genres, le gorille, l'orang-outang, et l'homme, celui-ci distingué entre tous par une conformation spéciale des membres et une structure plus délicate du cerveau.

Ici arrive l'historien : il prend un peuple à un moment donné. Par l'influence combinée de l'état antérieur et des aptitudes et facultés héréditaires, il explique son état social, intellectuel et moral au moment donné; par l'influence combinée de cet état nouveau et des mêmes aptitudes et tendances héréditaires, il explique son état social, intellectuel et moral au moment postérieur, et ainsi de suite, soit en remontant le cours des temps depuis l'époque contemporaine jusqu'aux plus anciennes origines historiques, soit en descendant le cours des temps depuis les plus anciennes origines historiques jusqu'à l'époque

CHAr. TH. LA RAISON EXPLICATIVE. 461

contemporaine. — On conçoit que dans cette prodigieuse évolution, qui s'étend depuis la formation du système solaire jusqu'à celle de l'homme moderne, les lacunes soient grandes et nombreuses; elles le sont en effet, et souvent nous n'avons pour les combler que des conjectures. Une telle histoire est un livre déchiré, effacé, où quelques chapitres, surtout les derniers, sont à peu près entiers, où, des chapitres précédents, il subsiste çà et là deux ou trois pages éparses, où nous ne retrouvons rien des premiers, sauf les titres. — Mais tous les jours une découverte nouvelle restitue une page , et la sagacité des savants démêle quelque portion de la pensée générale. C'est ainsi que depuis quinze ans l'on a retrouvé les traces et marqué les progrès successifs de la race humaine qui a précédé notre époque géologique; et une loi toute récente, celle de la conservation de la force, dérive par transformation toutes les forces actuelles des forces primitives que la nébuleuse deLaplace enfermait à son plus ancien état *.

De tous ces grands fragments d'explication rigoureuse ou approximative, une vérité universelle se dégage : c'est que la question des origines n'est pas plus mystérieuse que celle des carac-

I. Voir à ce sujet Helmholtz, Mémoire sur l/t conservation de la force, traduit par Pérard, p. 31, 34 et suivantes.

tères. Étant donné un composé, ses caractères s'expliquaient par les propriétés de ses éléments réunis. Étant donnée cette réunion, elle s'explique par les propriétés de ces mêmes éléments et par les circonstances antécédentes. Elle n'est qu'un effet comme tant d'autres, et, comme tous les autres, elle a pour raison la présence combinée d'un groupe de conditions fixes et d'un groupe de conditions changeantes. — Pour former la planète, il y avait une condition fixe, la gravitation des molécules gazeuses emportées autour du noyau central, et une condition changeante, le refroidissement progressif, par suite la condensation graduelle de ces mêmes molécules. — Pour former l'espèce, il y avait une condition fixe, la transmission d'un type général plus ancien, et des conditions changeantes, les circonstances nouvelles qui, choisissant les ancêtres ultérieurs, ajoutaient au type les caractères de l'espèce. — Pour former telle époque historique, il y avait une condition fixe, le maintien du caractère national, et une condition cliangeaute, l'état nouveau dans lequel, au sortir de l'époque précédente, la nation se trouvait placée. — Il suit de là que, dans les questions d'origine, il y a un intermédiaire explicatif et démonstratif comme dans les autres ; que la réunion des éléments a sa raison d'être, comme les caractères du composé ont leur raison d'être ;

qu'elle est un produit comme eux, et que toute la différence entre les deux produits consiste en ce que, le premier étant historique et le second n'étant pas historique, le premier enferme un facteur de plus que le second, à savoir l'influence du moment historique, c'est-à-dire des circonstances préalables et de l'état antécédent.

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