Voir l'o partie, livre II, cU, i^ p
menti et le redressement aboutissent à un efTet nouveau, effet merveilleux, dont le mécanisme est si simple qu'on néglige de le remarquer, d'une portée infinie et qui, par son ajustement aux choses, constitue la mémoire. A ce moment, et en vertu de la correction, Ximage présente me parait sensation passée; c'est là proprement le souvenir. — Sans doute , un instant après, à la réflexion, je saurai qu'il n'y a en moi qu'une image présente, que cette vive demi-vision interne de vagues bleues pailletées d'or et enserrées dans un demi-cercle de sables blancs est tout actuelle et interne. Mais ce sera une correction ultérieure et supplémentaire, une rectification sur une rectification, un second et dernier stade dans la série des réductions par lesquelles l'image passe pour arriver à paraître telle qu'elle est effectivement. — Au premier stade, à l'instant où nous sommes, elle m'apparaît encore comme sensation, non pas comme sensation actuelle, ainsi qu'il arrive dans l'hallucination proprement dite et dans le rêve, mais comme sensation passée et située à une distance plus ou moins grande du moment où je suis, comme la sensation d'un certain bleu lustré et d'un certain blanc mat, intercalée entre mes sensations actuelles et d'autres sensations plus lointaines. — Et de fait, quand une série un peu longue de souvenirs bien liés s'éveille en nous, quand nous repassons en esprit telle journée notable d'ur voyage intéressant, nous nous croyons en face de faits éloignés, mais réels. Les images de sons, de couleurs, de peines, de plaisirs, qui ne sont que des images actuelles, mais qui correspondent à des sensations antérieures, nous semblent, à mesure qu'elles défilent dev^t nous, nos sensations antérieures elles-
CHAP. ir. DE LA RECTIFICATION 49
mêmes. Il n'y a rien en nous que l'écho présent d'une impression distante ; pourtant , ce que nous affirmons, ce n'est pas l'écho, c'est l'impression comme distante, et, par une rencontre admirable, nous l'affirmons avec vérité.
Voilà le fait brut, et l'on voit que le souvenir, comme la perception extérieure, est une hallucination vraie, c'est-à-dire une illusion qui aboutit à une connaissance. Il est une illusion, en ce que l'image actuelle qui le constitue est prise non pour une image actuelle, mais pour une sensation passée, et qu'ainsi elle paraît autre qu'elle n'est. Il est une connaissance, en ce que, dans le passé et justement à l'endroit convenable, il se rencontre une sensation exactement semblable à la sensation affirmée , et qu'ainsi notre jugement, qui, en lui-même et directement, est faux, se trouve vrai indirectement et par une coïncidence. — Ici encore, la nature nous trompe pour nous instruire. De même que, dans la perception extérieure, nous avons vu de simples fantômes internes être pris pour des objets externes, mais, par une adaptation admirable, correspondre à la présence de véritables objets externes; de même, dans la mémoire, nous voyons de simples images actuelles être prises pour des sensations passées, mais, par un mécanisme aussi beau, correspondre à la présence antérieure de sensations véritables. — Ainsi, la première répression que subit l'image et qui enraye l'hallucination complète à laquelle naturellement cette image eût abouti, nous ouvre un nouveau monde, celui du temps et de la durée. En cet état intermédiaire, partiellement avortée et partiellement achevée, demirectifiée et demi-hallucinatoire, l'image est comme