Témoiguage d'Horace Veruet lui-même
terne et imaginaire, c'est-à-dire comme simple représentation et pur fantôme, tantôt comme événement passé ou futur, c'est-à-dire comme souvenir ou prévision.
II. Pour nous en convaincre^ considérons des exemples; ceux qui nous ont servi pour comprendre l'apparence nous serviront pour comprendre la rectification. — Soit une comédienne excellente qui simule très-bien la douleur ; devant elle, nous arrivons presque à l'illusion; un spectateur novice ou passionné y arrive tout à fait ; témoin ce soldat de garde qui , sur un théâtre d'Amérique, voyant jouer Othello, cria tout d'un coup : « Il ne sera pas dit que devant moi un méchant nègre ait tué une femme blanche; » sur quoi il ajusta l'acteur et d'un coup de fusil lui cassa le bras. — Nous n'allons pas si loin ; mais quand la pièce est très-bonne et imite de très-près la vie contemporaine, aujourd'hui encore, dans une première représentation, les exclamations supprimées, les rires involontaires, cent vivacités montrent l'émotion du public. Que le lecteur s'observe lui-même lorsqu'il voit une comédie nouvelle de Dumas fils ; vingt fois par acte, nous avons une ou deux minutes d'illusion complète; il y a telle phrase vraie, imprévue, qui, soutenue par le geste, l'accent, les alentours appropriés, nous y conduit. Nous sommes troublés ou égayés ; nous allons nous lever de notre fauteuil ; puis, tout à coup, la vue de la rampe, les personnages des avant-scènes, tout autre incident, souvenir, sensation, nous arrête et nous maintient en place. Telle est l'illusion théâtrale, incessamment défaite et renaissante ; en cela consiste le plaisir du spectateur. Ses pitiés
et ses aversions seraient trop fortes, si elles duraient ; leur pointe trop aiguë est émoussée par la rectification incessante K II croit une minute, puis il cesse de croire, puis recommence à croire, puis cesse encore de croire ; chacun des actes de foi finit par un démenti, et chacun des élans de sympathie aboutit à un avortement ; cela fait une série de croyances enrayées et d'émotions atténuées ; on se dit tour à tour : « Pauvre femme, comme elle est malheureuse ! » et presque aussitôt : « Mais c'est une actrice, elle joue très-bien son rôle !» — En d'autres termes, on l'imagine comme désolée et un instant après comme calme ; les deux représentations se contredisent, et, comme la seconde est munie de plus de soutiens, mieux liée à la somme de notre expérience antérieure, appuyée par l'ensemble de tous nos jugements généraux, c'est la première qui est niée, altérée, réprimée, jusqu'au moment où les incidents et souvenirs qui sont les promoteurs de sa rivale, disparaissant avec sa rivale, lui laisseront prendre à elle-même une autre minute d'ascendant.
Considérons maintenant le second exemple, qui est moins grossier. Nous plongeons à demi dans l'eau une canne bien droite, très-dure, et nous la voyons courbée. Impossible de ne pas la voir telle ; les règles de l'optique et de la vision nous y contraignent. Mais nous nous rappelons que l'eau est molle et n'a pu plier le bois, et que, en vingt autres circonstances, d'autres bâtons demi-plongés ont subi le même changement d'aspect. Nous concluons que cette fois encore la courbure n'est qu'apparente; nous nous en
i. Stendhal, Racine et Shakespeare.
assurons en retirant la canne et en la retrouvant droite comme auparavant. Voilà une rectification ; en quoi consiste-t-elle ? — ■ Même après notre correction, si la canne est demi-plongée dans l'eau, nous continuons à la voir courbée. En d'autres termes, à notre sensation visuelle se trouve adjointe une perception associée, celle de la distance et de la forme. En d'autres termes encore, nous imaginons la sensation tactile particulière qui correspond d'ordinaire à cette sensation visuelle, et que nous donnerait une canne effectivement courbée. A ce titre, notre perception associée est trompeuse. — Mais, en vertu des expériences antérieures que nous avons faites et des lois générales que nous connaissons, nous la déclarons trompeuse, et nous nous représentons la canne comme droite ; en d'autres termes, nous imaginons une sensation tactile différente, celle que nous donnerait une canne effectivement droite. De cette façon, nous accolons à la première image une autre image contradictoire, et la première se trouve niée du même coup.
Il en est de même chez l'amputé qui rapporte ses fourmillements à sa janibe absente, et aussi chez l'halluciné raisonnable, qui, comme Nicolaï ou le malade de Bonnet, voit des figures défiler dans sa chambre. Ce malade a vérifié, par l'expérience de ses autres sens, que ces figures ne correspondent à rien de solide. Il appuie sa rectification sur le témoignage de toutes les personnes présentes et sur l'accord de toutes les vraisemblances naturelles. Il sait que, à l'endroit où il voit une figure humaine, il n'y a qu'un mur tendu de papier vert. En d'autres termes, l'image de ce mur tendu de papier vert entre en conflit avec
la sensation de la figure humaine qui apparaît au même endroit ; par son simple accolement, elle la nie. C'est pourquoi le malade garde sa raison, n'apostrophe pas ses fantômes, va s'asseoir sur le fauteuil où ils lui semblent assis, bref se sait malade, de même que l'amputé se sait amputé et n'essaye pas de frotter le pied absent auquel il rapporte ses fourmillements. Telle est la puissance de l'image contradictoire ; elle forme un couple avec la sensation contredite, et, tant que cet accolement dure, la contradiction persistante enraye l'hallucination, sinon au premier stade, du moins au second.
III. Ici, il faut distinguer : car la représentation contredite peut avoir plusieurs degrés, depuis l'émoussement et la faiblesse extrême jusqu'à l'énergie et la précision complète, et, au delà encore, jusqu'à l'exagération maladive qui la transforme en sensation. — A l'état normal, pendant la veille, nos images demeurent plus ou moins vagues et incolores ; même dans la rêverie intense, les figures que nous imaginons, les airs que nous fredonnons mentalement, n'ont pas la netteté des figures que nous voyons les yeux ouverts et des airs qu'un instrument de musique envoie à nos oreilles ; l'image d'une sensation visuelle ou auditive n'est que l'écho affaibli de cette sensation, — Mais, dans la maladie, l'image s'exagère jusqu'à se transformer en sensation complète. Toutes les hallucinations qu'on nomme psycho-sensorielles * sont de cette espèce; à cet égard, les témoignages
l, Baillarger^ Des Hallucinations ^ Maury, Du Sommeil et des Rêves.
des hallucinés raisonnables et les actions des hallucinés fous sont d'accord. — A la même classe appartiennent les hallucinations qui précèdent le sommeil et composent le rêve ; chacun de nous peut observer sur soi-même la transformation spontanée par laquelle, à mesure que le sommeil gagne, les images confuses et ternes s'avivent, se précisent et acquièrent toute l'énergie, tout le relief, tout le détail des sensations. Quantité d'exemples, cités plus haut, ont, je crois, mis cette vérité hors de doute, et l'on a vu que la transformation se fait de deux façons, tantôt par un progrès lent dont on peut suivre plusieurs phases : c'est le cas de la rêverie qui aboutit au sommeil ; tantôt brusquement, après une incubation sourde dont souvent on retrouve les traces : c'est le cas ordinaire pour l'hallucination ' .
Après ce que nous avons dit des centres sensitifs et des lobes cérébraux, la théorie physiologique de cette métamorphose se présente d'elle-même. De quelque façon que naisse la sensation, elle a pour condition l'action des centres sensitifs. A l'état ordinaire, ce sont des nerfs qui par leur ébranlement provoquent cette action. Mais si elle est provoquée autrement, elle naîtra sans l'intermédiaire des nerfs, et nous aurons une sensation véritable , celle d'une table verte, celle d'un trait de violon, sans qu'aucune table ni aucun violon ait agi sur nos yeux ou sur nos oreilles. Or, si on laisse de côté l'entremise des nerfs, on trouve deux cas dans lesquels fonctionnent les centres sensitifs. — Tantôt ayant été mis
d.Voir première partie, livre II, ch. i, notamment l'iiistoirn du gendarme S... , p. 119.
en action une première fois par le nerf, ils persistent spontanément dans cette action et la répètent d'eux-mêmes, à plusieurs reprises, après que le nerf a cessé d'agir ; ce qui arrive notamment dans les illusions qui suivent l'usage prolongé du microscope, lorsque le micrographe; reportant les yeux sur sa table ou sur son papier, voit à un pied de lui de petites figures grises qui persistent, s'effacent et renaissent encore à quatre ou cinq reprises, toujours en pâlissant et en s'affaiblissant. — Tantôt les centres sensitifs fonctionnent par un choc en retour, lorsque des images proprement dites les provoquent à l'action. D'ordinaire, c'est la sensation qui provoque l'image, et ce sont les centres sensitifs dont l'action transmise se répète dans les lobes ou hémisphères cérébraux : ici, au contraire, c'est l'action transmise des hémisphères qui se répète dans les centres sen- Bitifs. Tel est probablement le cas pour les hallucinations hypnagogiques et psycho-sensorielles.
Qu'on me permette une comparaison grossière. Concevons un cordon de sonnette; c'est le nerf, simple conducteur ; il aboutit à une grosse cloche, le centre sensitif, et, quand on l'ébranlé lui-même, il la fait tinter : voilà la sensation. Cette cloche, grâce à un mécanisme mal connu, correspond par divers fils, qui sont les fibres de la couronne de Reil, à un système de petites sonnettes qui composent les hémisphères et dont les sonneries, mutuellement excitables, répètent exactement ses tintements avec leur acuité et leur timbre ; ces sonneries sont les images. Quand la cloche tinte, elle met en mouvement les sonneries, et, le tintement achevé, les sonneries continuent, s'affaiblissent, s'effacent, mais sont capables de se renforcer et
de reprendre toute leur énergie primitive, lorsqu'une circonstance favorable permet au son persistant d'une ou deux sonnettes de faire vibrer toutes les autres à l'unisson. — D'ordinaire, la cloche est mise en branle par le cordon. Mais parfois, quand le cordon a cessé de tirer, elle continue à tinter. Parfois aussi, spontanément, elle recommence à tinter. Parfois enfm les petites sonnettes qui, en règle générale, reçoivent d'elle leur ébranlement, lui transmettent le leur; et nous savons les principales conditions de ces effets singuliers. — Dans les hallucinations du microscope, la cloche a été si fortement et si constamment ébranlée en un seul sens, que son mécanisme continue à fonctionner, même lorsque le cordon est devenu immobile. — Dans le rêve et l'hallucination hypnagogique, le cordon est fatigué ; il ne rend plus ; le long emploi de la veille l'a mis hors d'usage; les objets extérieurs ont beau le tirer, il ne fait plus sonner la cloche ; à ce moment, au contraire, les petites sonnettes dont les sollicitations ont été réprimées perpétuellement pendant la veille, et dont les tiraillements ont été annulés par le tiraillement plus fort du cordon, reprennent toute leur puissance ; elles tintent plus fort et tirent avec efficacité ; leur ébranlement provoque dans la cloche un ébranlement correspondant ; et la vie de l'homme se trouve ainsi divisée en deux périodes, la veille pendant laquelle la cloche tinte par l'effet du cordon, le sommeil pendant lequel la cloche tinte par l'effet des sonnettes. — Dans l'hallucination maladive, le cordon tire encore, mais son effort est vaincu par la puissance plus grande des sonnettes ; et diverses causes, l'afflux du sang, l'inflammation du cerveau, le haschich, toutes les circonstances qui peu-
vent rendre les hémisphères plus actifs, produisent cet accident ; le tiraillement des sonnettes, plus faible à l'état normal que celui du cordon, est devenu plus fort, et l'équilibre ordinaire est rompu, parce qu'une des fonctions qui le constituent a pris un ascendant qu'elle ne doit pas avoir.
IV. Gela posé, on voit quel peut être l'effet, sur des images ainsi exagérées, de l'image et de la sensation contradictoires. Pour que la sensation contradictoire s'éveille et les nie, il faut que les images perdent leur exagération, cessent de provoquer des sensations, redeviennent de simples images ; en d'autres termes, il faut que les petites sonneries cessent de faire tinter la grosse cloche. Telle est l'histoire du réveil ; tout à l'heure, je songeais en rêve que j'étais dans une atmosphère brûlante ; je m'éveille, j'ai la sensation de demifraîcheur et de demi-tiédeur ordinaire ; cette sensation de froid contredit l'image de la sensation de chaud, et, grâce à cet accolement, l'image apparaît telle qu'elle est, c'est-à-dire comme simple image. — Mais si, par un dérangement quelconque, les petites sonneries continuent à faire tinter la grosse cloche, ce qui est l'état de l'halluciné qui voit un personnage absent, si la grosse cloche répète d'elle-même ses tintements, ce qui arrive dans les hallucinations qui suivent l'usage prolongé du microscope, l'issue est autre. On a beau savoir la cause physiologique de son erreur, appuyer son raisonnement sur le témoignage des personnes environnantes, vérifier au moyen de ses autres sens que le fantôme n'est qu'un fantôme, on continue à le voir. Les personnages de Nicolaï défilaient toujours dans sa chambre, et les petites taches
grises ne cessent pas de s'appliquer sur le papier placé sous les yeux du micrographe. — En effet, la sensation contradictoire ne se produit plus. Le papier ne donne plus la sensation de blanc là où il est recouvert par les taches grises, et le mur vert ou brun de la chambre ne donne plus la sensation de vert ou d i brun là où s'interposent les personnages. En vai.i le nerf optique est frappé par les rayons blancs du papier ou par les rayons verts ou bruns du mur; son ébranlement ne se communique plus au centre sensitif. La place est prise ; un autre ébranlement est donné, persiste et résiste aux sollicitations du nerf.
Reste donc un seul correciir, l'image proprement dite, l'image du mur vert ou brun que Nicolaï tâche de se figurer à la place de ces fantômes, l'image du papier uniformément blanc que le micrographe se représente à la place de son papier tacheté de petits reliefs gris. Mais cette image reste simple image ; elle ne s'exagère pas jusqu'à ébranler le centre sensitif et à se transformer en sensation. Nicolaï notait une différence crès-nette entre le personnage tel qu'il lui apparaissait et le même personnage tel qu'un instant après il se le figurait par un effort d'attention et de mémoire. Le premier lui semblait toujours une chose extérieure ; le second, une chose intérieure, une simple représentation mentale; en effet, dans le premier cas, le centre sensitif fonctionnait, et, dans le second, il ne fonctionnait pas. D'où il suit que la correction apportée par l'image contradictoire est limitée. L'halluciné, même raisonnable, continue à voir ses fantômes comme extérieurs : en effet, les centres sensitifs fonctionnent exactement chez lui comme s'il y avait
devant ses yeux des personnages réels. Quoique le cordon ne tire pas, la grosse cloche tinte comme à l'ordinaire ; les petites sonnettes des hémisphères sont impuissantes ; l'image contradictoire ne peut rien sur la sensation elle-même. Elle n'a d'effet que sur les suites des hallucinations ainsi produites. Si elle manquait, ces suites seraient la folie ; le malade imaginerait et raisonnerait d'après ses fantômes, comme il imagine et raisonne d'après les objets réels; le micrographe essayerait d'effacer les taches grises qui recouvrent son papier; Nicolaï demanderait aux amis imaginaires, qui viennent le visiter, comment ils se portent. C'est ici que l'image contradictoire, affermie par tout le cortège des convictions générales, intervient avec succès. Contre des sensations, c'est-à-dire contre un état des centres sensitifs sur lequel elle n'a pas de prise, elle était impuissante. Contre des idées, des représentations, des raisonnements, tous fondés sur des images semblables à elle et situées comme elle dans les hémisphères , elle est efficace. La rectification , nulle au premier stade , devient suffisante au second.
V. Étudions maintenant l'image contredite, lorsqu'elle reste à l'état normal de veille, c'est-à-dire lorsqu'elle n'ébranle point les centres sensitifs et ne s'exagère pas jusqu'à se transformer en sensation. Dans cet état, elle constitue d'abord un événement d'importance majeure, qu'on nomme le souvenir.
Que le lecteur veuille bien rappeler l'un des siens, et s'y abandonne, surtout s'il est récent, vif et prolongé; de cette façon, il en verra mieux la nature. J'ai passé trois heures, il y a un mois, sur le port d'Os-
tende, occupé à regarder le soleil qui se couchait dans un ciel clair, et, en ce moment-ci, je me rappelle sans difficulté la rue plate, la digue pavée de briques rougeâtres, la vaste étendue d'eau miroitante, tout le détail de ma promenade, le matelot et les deux promeneurs à qui j'ai parlé, ma longue rêvasserie au bout de l'estacade, d'où je suivais le déclin du jour et les changements de la mer mouvante, le fourmillement lumineux des flots, leurs creux bleuâtres zébrés de clartés rousses, toute la pompe de la grande nappe liquide qui se plissait, se déroulait et chatoyait comme une soie de Jordaens. — Ce sont là des images, c'està-dire des résurrections spontanées de sensations antérieures, et, comme toutes les images, celles-ci comportent une illusion quand elles deviennent intenses et nettes. En effet, à de certains moments, pendant une demi-seconde, on croit voir des objets réels; je l'éprouvais tout à l'heure, et les artistes, les écrivains, tous ceux qui ont la mémoire exacte et lucide, savent bien qu'il en est ainsi ; une personne nerveuse, qui a subi une opération chirurgicale ou quelque accident tragique , porte le même témoignage * ; l'acuité du souvenir est telle que parfois elle pâlit et jette des cris. En cet état, on s'oublie, on a perdu conscience du présent ; on est devant la fantasmagorie intérieure comme au théâtre devant une bonne pièce. On est dupe pour un instant de son demi-rêve, puis on cesse de l'être, puis on l'est encore, puis on cesse encore de l'être : cela fait une ligne incessamment brisée de croyances incessamment démenties et d'illusions incessamment redressées. Mais ici le dé-