‹ De l'intelligenceChapitre 14 sur 70 · II · texte numérisé non relu

II

tère à l'approche d'an autre corps pareillement constitué. Telle est notre idée des corps, idée toute réduite et abstraite; voilà pour nous l'essentiel ot l'indispensable du corps ; en quoi consistent ces propriétés ?

Remarquons d'abord qu'elles se ramènent à ui e propriété principale, ïétendue, et à Tun des pouvoirs énumérés plus haut, la résista7ice. — Un corps est une étendue solide ou résistante; cela signifie que cette étendue, par toutes ses parties continues et successivement explorées, peut provoquer la sensation de résistance; si ce n'est pas en nous, c'est en un être dont les sensations seraient plus fines que les nôtres. Par là, l'étendue solide se distingue de l'étendue vide^ c'est-à-dire du lieu qu'elle occupe. Par là encore, nous définissons sa mobilité, qui n'est que le pouvoir de changer de lieu. Par là enfin, nous définissons ses limites. Elle a une surface, c'est-à-dire une limite; la surface est la limite de l'étendue solide, comme la ligne est la limite de la surface, comme le point est la limite de la ligne. Or, limite signifie cessation; la surface, la ligne, le point et les figures qui en dérivent ne sont donc que des points de vue de la solidité, des manières diverses de considérer sa cessation et son manque, c'est-à-dire le manque et la cessation de la sensation de résistance. — Reste l'étendue elle-même. On peut la considérer à trois points de vue, selo'" les trois dimensions, en longueur, largeur et hauteur. Soit un cube; son étendue en longueur, largeur et hauteur, c'est la distance qui sépare un point pris à l'un de ses angles de trois points pris à trois autres de ses angles. La distance en trois sens ou directions, voilà le fond de notre idée de l'étendue. Ici, nous

cil. I. IDÉES QUI COMPOSENT L'IDÉE DE CORPS 83

n'avons guère qu'à reproduire l'admirable analyse des derniers philosophes anglais *.

Quand je contracte un de mes muscles, j'ai une de ces sensations qu'on nomme musculaires, et je puis la considérer à deux points de vue. — En premier lieu, la sensation que j'ai est plus ou moins forte; elle est extrême, si l'effort va jusqu'au déboitement du muscle; sa limite est la douleur qu'on appelle crampe; son caractère est l'intensité plus ou moins grande, et à ce titre je puis comparer ma sensation à d'autres sensations du même muscle plus ou moins intenses. Ce point de vue me permet d'évaluer la résistance que m'opposent les autres corps; il ne m'enseigne rien encore sur leur étendue, leur distance et leur position. — Mais il y a un second point de vue, et c'est à celui-ci que nous devons notre idée de l'étendue. Car non-seulement la sensation musculaire a une intensité plus ou moins grande, mais elle a encore une durée plus ou moins longue. « Quand un muscle commence à se contracter, dit M. Bain, ou quand un membre commence à se fléchir, nous sentons distinctement si la contraction et la flexion sont achevées ou non, et à quel point de leur cours elles s'arrêtent; il y a une certaine sensation qui correspond à la demi-contraction, une autre qui correspond à la contraction prolongée jusqu'aux trois quarts, une autre encore qui correspond à la contraction complète. » Ainsi nous distinguons non-seulement un surplus d'intensité, mais encore un surplus de durée ajouté à la sensation. « Supposons un poids élevé

1. Bain, Sensés and Intellect, 99 et 199. Herbert Spencer, Principles of Psychology, 304. Stuart Mill, Examination of sir William Hamilton's philosophy, 222.

d'abord de quatre pouces, puis de huit pouces par la flexion du bras. » Il est clair que nous distinguerons la deuxième sensation de la première, d'abord évidemment parce que, toutes choses restant égales, la deuxième dure deux fois plus longtemps que la première, et ensuite, probablement, parce que, dans le second temps de l'effort, d'autres muscles, entrant en jeu, provoquent de nouvelles sensations musculaires qui s'ajoutent à la continuation des anciennes, non-seulement pour prolonger, mais aussi pour diversifier l'opération. Par ces deux sensations distinctes, nous distinguons l'amplitude plus ou moins grande de nos deux mouvements; et l'on voit comment nous pouvons d'une manière générale distinguer l'amplitude d'un de nos mouvements comparé à un autre. — C'est par ce discernement musculaire que nous arrivons à connaître l'étendue et l'espace. Car, « d'abord il nous fournit le sentiment de Vétendue linéaire en tant que cette étendue est mesurée par le mouvement d'un membre ou d'un autre organe mû par des muscles. La différence entre six pouces et dix-huit pouces est exprimée pour nous par les différents degrés de contraction de tel ou tel groupe de nos muscles, de ceux par exemple qui fléchissent le bras, ou de ceux qui, dans la marche, fléchissent ou étendent le membre inférieur. Le fait intérieur qui correspond à la distance extérieure de six pouces est une impression engendrée par le raccourcissement progressif du muscle, c'est-à-dire une vraie sensation musculaire; c'est l'impression produite par un effort musculaire d'une certaine durée; une plus grande distance appellerait un effort d'une durée plus longue... » — « Or, quand on a le moyen de distinguer la longueur ou

CIL I. IDÉES QUI COMPOSENT L'iDÉE DE CORPS 85

distance en une direction, on a le moyen de distinguer Vétendue en une direction quelconque, qu'il s'agisse de longueur, de largeur ou de hauteur, la perception ayant exactement le même caractère. Partant, les trois dimensions, c'est-à-dire le volume ou la grandeur totale d'un objet solide, sont perçues de la même manière.... On voit sans difficulté qu'il en est de même pour ce qu'on appelle situation ou emplacement, puisque la situation est déterminée par la distance jointe à la direction, la direction étant ellemême déterminée par la distance aussi bien dans l'observation commune que dans les sciences mathématiques. — Pareillement, la forme est désignée et reconnue grâce aux mêmes sensations d'étendue ou de parcours K —Ainsi, grâce aux sensations musculaires considérées au point de vue de leur prolongation plus ou moins grande, nous pouvons comparer les différents modes de l'étendue, en d'autres termes des différences de longueur, de surface, de situation et de forme. Quand nous comparons deux longueurs différentes, nous pouvons sentir laquelle est la plus grande, exactement comme lorsque nous comparons deux poids ou résistances différentes. Dans le premier cas comme dans le second , nous pouvons acquérir quelque type absolu de comparaion, lorsque des impressions suffisamment répétées sont devenues permanentes. Par exemple, nous pouvons imprimer dans notre mémoire la sensation de contraction qu'éprouve le

1. On voit que l'idée de forme se ramène à l'idée de position, qui se ramène à l'idée de distance. La géométrie analytique est fondée tout entière sur cette remarque; elle traduit la forme par le rapport de deux ou trois coordonnées qui sont des distances.

membre inférieur pour un pas de trente pouces, et dire que tel autre pas donné est moindre ou plus grand que cette quantité. Selon la délicatesse du tissu musculaire, nous pouvons, après une pratique plus ou moins longue, acquérir des impressions distinctes pour chaque type de dimension, et alors décider tout d'un coup si une longueur donnée a quatre pouces ou quatre pouces et demi, neuf ou dix pouces, vingt ou vingt et un. Quand nous sommes ainsi devenus sensibles à la dimension, nous n'avons plus besoin d'employer les mesures de longueur, et c'est là un talent acquis qui facilite beaucoup d'opérations mécaniques ; par exemple , pour dessiner , peindre , graver, et dans les arts plastiques, il faut absolument avoir acquis ce discernement des plus délicates différences. »

Reste un troisième point de vue; car il y a nonseulement divers degrés d'intensité et de durée, mais divers degrés de vélocité dans nos mouvements musculaires, et la même contraction des mêmes muscles éveille en nous deux sensations musculaires différentes, selon qu'elle est rapide ou lente. Nous apprenons par l'expérience que, dans beaucoup de cas, ces deux sensations distinctes sont les signes du même mouvement; en cela, elles s'équivalent. « Un mouvement lent pendant un temps long est la même chose qu'un mouvement plus rapide pendant un temps moins long; nous nous en convainquons aisément en remarquant qu'ils produisent tous les deux le même effet, puisqu'ils épuisent tous les deux toute l'amplitude de parcours dont le membre est capable. En effet, si nous expérimentons les différentes manières de donner au bras tout son déploiement, nous trou-

verons que les mouvements lents longuement prolongés équivalent aux mouvements rapides de durée courte, et nous sommes ainsi en état d'acquérir par les deux moyens une mesure de l'amplitude de notre mouvement, c'est-à-dire une mesure de l'étendue linéaire. » — « Soient, dit encore Stuart Mill % deux petits corps, A et B, assez voisins l'un de l'autre pour être touchés simultanément, Tun avec la main droite, l'autre avec la main gauche. Voilà deux sensations tactiles qui sont simultanées, juste comme une sensation de couleur et une sensation d'odeur peuvent l'être. » Ces deux sensations de résistance, étant simultanées, nous font connaître deux solides, comme existant ensemble. « La question est maintenant de savoir ce que nous avons dans l'esprit, quand nous nous représentons, sous la forme de l'étendue ou de l'espace interposé, la relation qui existe entre les deux objets déjà connus comme simultanés, relation que nous ne supposons pas exister entre l'odeur et la couleur. Notre réponse est que, quelle que puisse être la notion de l'étendue, nous l'acquérons en passant notre main, ou quelque autre organe tactile, dans une direction longitudinale de A à B, et que cette opération, en tant que nous en avons conscience, consiste en une série de sensations musculaires variées.... Quand nous disons qu'il y a un espace entre A et B, nous voulons dire qu'une certaine série de ces sensations musculaires doit intervenir entre notre perception de A et notre perception de B. Quand nous disons que l'espace est plus grand ou plus petit, nous voulons dire qu'étant donnée une quantité égale

Page 1