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Examination of sir William Hamilton's phitosophy

88 LIVRE II. CONNAtsSANCE DES CORPS

d'effort musculaire, la série des sensations doit être plus longue ou plus courte. Si un autre objet G est sur la même ligne, nous jugeons que sa distance est plus grande, parce que, pour l'atteindre, nous devons prolonger la série des sensations musculaires ou ajouter ce surplus d'effort qui correspond à la vélocité accrue. C'est là, de l'aveu de tous, le procédé par lequel nous connaissons l'étendue, et c'est là à nos yeux Vétendue elle-même. Pour nous, l'idée de l'étendue est celle d'une variété de points qui existent simultanément, mais que le même organe tactile no peut percevoir que successivement à la fm d'une série de sensations musculaires qui constitue leur distance, ces divers points étant dits situés à diverses distances les uns des autres, parce que la série des sensations musculaires interposées est plus longue en certains cas que dans d'autres.... Une série de sensations musculaires, interposée entre la première et la seconde sensation tactile, est la seule particularité qui distingue la simultanéité dans l'espace de la simultanéité qui peut exister entre une saveur et une couleur, entre une saveur et une odeur, et nous n'avons aucune raison de croire que l'étendue en elle-même soit autre chose que cela. »

Ainsi, pour nous, le temps est le père de l'espace, et nous ne concevons la grandeur simultanée que par la grandeur successive. Quand notre bras se meut, il parcourt une étendue : mais nous n'évaluons la grandeur de ce parcours que par les deux facteurs qui la mesurent, d'un côté par la quantité de notre effort musculaire, de l'autre côté par la durée de nos sen • sations musculaires successives. Dans un parcours, il y a trois termes, la grandeur de la force motrice, la

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longueur du temps employé, l'étendue de l'espace parcouru, et chacun d'eux est déterminé par les deux autres. Or nous trouvons en nous-mêmes les deux premiers, et ensemble ils équivalent au troisième, puisque le troisième est tout entier déterminé par eux. C'est donc par eux que l'étendue parcourue se traduit en nous, et elle n'est autre chose pour nous que le pouvoir de les provoquer. Ainsi l'étendue plus ou moins grande n'est que le pouvoir de provoquer en nous, à égalité d'effort musculaire, une série plus ou moins longue de sensations musculaires successives. Joignez-y la solidité, c'est-à-dire le pouvoir de provoquer la sensation de résistance, et vous aurez le corps. — En effet, ses trois dimensions sont les trois points de vue distincts auxquels se ramènent toutes les sensations qui mesurent son étendue. Sa continuité est le pouvoir de provoquer, pendant toute la durée de ces sensations, la sensation de résistance. Sa limite est le moment oîi cesse la sensation de résistance. Sa figure est l'ensemble de ses limites. Nous le concevons comme composé de parties, parce que la sensation dont la durée le mesure est elle-même composée de parties. Pareillement il est divisible à l'infini, parce que cette durée est elle-même divisible à l'infini. Quoique les éléments de notre sensation soient successifs, les éléments du corps nous apparaissent comme simultanés; en effet, ils sont, comme le corps lui-même, des pouvoirs permanents, dont la permanence, comme celle du corps lui-môme, nous est attestée par le retour régulier des sensations qu'ils provoquent; étant permanents, ils sont contemporains; quoique nous les percevions tour à tour, ils existent ensemble, et la succession qui disjoint leurs

effets ne s'applique pas à leur être. Je passe ma main, en appuyant, le long de ce bord de table, à plusieurs reprises, de gauche à droite, puis de droite à gauche, toujours avec la même vitesse, c'est-à-dire avec le même degré d'effort locomoteur. Or, dans toutes ces expériences , la sensation que me donne mon bras contracté est la même en durée, et elle a pour compagne, à chacun de ses moments, la sensation uniforme de résistance. Que je commence par la droite ou par la gauche, il n'importe; la double sensation musculaire reste la même dans les deux cas. Elle forme donc un groupe tranché parmi mes souvenirs et mes prévisions; elle se distingue des autres par le degré précis d'intensité de la première sensation musculaire composante, par le degré précis de durée de la seconde sensation musculaire composante, et en outre par la nuance particulière de la sensation de tact adjointe; le pouvoir de provoquer ce groupe est ce que nous nommons la résistance et l'étendue de la table. — D'où l'on voit que toutes les propriétés sensibles des corps, y compris l'étendue, par suite la forme, la situation et le reste des qualités tangibles, ne sont, en dernière analyse, que le pouvoir de provoquer des sensations.

V. Ceci nous conduit à une nouvelle vue de la nature des corps ; un corps est un faisceau de ces pouvoirs qu'on vient de décrire. Mais qu'est-ce qu'un de ces pouvoirs? — Cette rose peut provoquer telle sensation d'odeur; cela signifie que, si l'on est à portée, cette sensation d'odeur s'éveillera. Cette table peut provoquer telle forte sensation de résistance; cela signifie que, si elle est pressée par la mc.in, une forte

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sensation de résistance s'éveillera. Un pouvoir n'est donc rien d'intrinsèque et de personnel à l'objet auquel on l'attribue. Nous entendons simplement par ce mot que tels effets sont possibles, futurs, prochains, nécessaires à telles conditions. Nous entendons simplement, dans le cas présent, que telles sensations sont possibles, futures, prochaines, nécessaires à telles conditions. Par conséquent, un faisceau de pouvoirs n'est rien; par conséquent, un corps, c'està-dire un faisceau de pouvoirs, n'est rien davantage. Au fond de la conception affirmative, par laquelle, après avoir passé et appuyé ma main sur cette table, je conçois et j'affirme un corps indépendant et permanent, il n'y a rien que la conception affirmative de sensations musculaires et tactiles analogues, ces sensations étant conçues et affirmées comme possibles pour tout être semblable à moi qui serait à portée, comme futures, prochaines, certaines et nécessaires pour tout être semblable à moi qui passerait et appuierait de la même façon la main ou tout autre organe. Tout ce que je conçois et affirme, c'est leur possibilité sous certaines conditions, et leur nécessité sous des conditions plus complètes. Elles sont possibles quand toutes leurs conditions, moins une, sont données. Elles deviennent nécessaires quand toutes les conditions, plus la condition manquante, sont données; et ici la possibilité devient nécessité par l'addition de la condition dernière. Voilà ce qui poui nous constitue l'objet. Quand , les yeux fermés, j'éprouve une sensation d'odeur de rose, et que, làdessus, je conçois et j'affirme la présence d'une rose, je conçois et j'affirme seulement la possibilité pour moi, et pour tout être semblable à moi, d'une cer-

taine sensation musculaire et tactile de résistance molle, d'une certaine sensation visuelle de forme colorée, possibilité qui deviendrait nécessité si, à l'existence et à la présence de l'individu sensible indiqué, s'ajoutait une condition finale, tel mouvement de sa main exploratrice, telle direction de ses yeux ouverts. — Des possibilités et des nécessités de sensations, à cela se réduisent les pouvoirs, partant les propriétés, partant la substance même des corps.

Cette conclusion semble paradoxale. Gomment admettre que des corps , c'est-à-dire des substances indépendantes de nous , permanentes et que nous concevons comme les causes de nos sensations, ne soient, au fond et en soi, que des possibilités et des nécessités de sensation ? — Pour lever cette difficulté, considérons l'un après l'autre les principaux caractères de ces possibilités et de ces nécessités, et nous verrons qu'elles ont tous ceux de la substance. — Elles sont permanentes ; en effet, la proposition par laquelle j'affirme la possibilité et la nécessité de telle sensation à telles conditions est générale et vaut pour tous les moments du temps. Quel que soit l'instant de la durée que je considère, cette possibilité et cette nécessité s'y rencontrent; elles durent donc et sont stables. — D'autre part, elles sont indépendantes de moi et de tous les individus sensibles qui ont vécu, vivent et vivront. Car la proposition par laquelle l'affirme la possibilité et la nécessité de telles sensations à telles conditions est abstraite et vaut nonseulement pour moi et tous les individus réels, mais pour tous les individus possibles. Quand même il n'y aurait en fait dans le monde aucun individu sensible, elles existeraient; elles existent donc à part et par

elles-mêmes. — A ces deux titres, elles s'opposent d'abord aux sensations qui sont passagères et non point permanentes comme elles, ensuite aux individus sentants qui sont eux-mêmes et non point elles. Ce sont là les caractères essentiels de la substance; partant, rien d'étonnant si nous nommons ces possibilités des substances et si elles jouent le rôle prépondérant dans notre esprit.

Voyons de quelle façon elles prennent ce rôle *. « Je vois un morceau de papier blanc sur une table ; je vais dans une autre chambre, et, quoique j'aie cessé de le voir, je suis persuadé que le papier est toujours là. Je n'ai plus les sensations qu'il me donnait; mais je crois que, si je me place de nouveau dans les circonstances où je les ai eues, c'est-à-dire si je rentre, dans la chambre, je les aurai encore, et, de plus, qu'il n'y a eu aucun moment intermédiaire dans lequel je n'eusse pu les avoir. » — Ceci est un spécimen de nos opérations ordinaires, et il est clair que, pour toute autre perception de la vue ou d'un autre sens, l'analyse serait la même. — Or, d'après cette analyse, on voit « que ma conception du monde à un instant donné ne contient qu'une petite proportion de sensations présentes. Je pourrais même en cet instant n'en avoir aucune; en tout cas, elles ne sont qu'une très-insignifiante partie du tout que j'embrasse. La conception que je me forme du monde à un moment de son existence comprend, outre les sensations que j'éprouve actuellement, une variété innombrable de possibilités de sensations, comprenant d'abord toutes

1. Stuart Mill, Examination of sir William Hamxlton's plAlo sophy, 192.

les sensations que l'observation antérieure m'atteste comme pouvant en ce moment surgir en moi en des circonstances supposables quelconques, et, en outre, une multitude indéfinie et illimitée d'autres sensations que des circonstances à moi inconnues et hors de mes prévisions pourraient éveiller en moi. Ces diverses possibilités de sensations sont pour moi dans le monde la chose importante. Mes sensations présentes sont généralement de peu d'importance et, de plus, fugitives; au contraire, les possibihtés sont permanentes, ce qui est le caractère par lequel notre notion de la matière ou de la substance se distingue principalement de notre notion de la sensation. — Ces possibilités, qui, avec une condition de plus, deviennent des certitudes \ ont besoin d'un nom spécial qui les distingue des possibilités pures, vagues, dont l'expérience n'a pas déterminé les conditions et sur lesquelles nous ne pouvons compter. Or, sitôt qu'un nom distinctif est appliqué, quand même ce serait à la même chose considérée sous un aspect différent, l'expérience la plus familière de notre nature mentale nous enseigne que ce nom différent est bientôt considéré comme le nom d'une chose différente.

« Ces possibilités de sensations, une fois certifiées et garanties, ont une autre particularité importante : c'est qu'elles sont la possibilité non de sensations isolées, mais de sensations jointes en un groupe. Quand nous nous représentons une chose quelconque comme une substance matérielle, en d'autres termes, comme un corps, nous avons éprouvé, ou

i. Which are coDclitional certaintiea.

en I IDÉES QUI COMPOSENT l'IDÉE DE CORPS 95

nous pensons que, dans telles conditions données, nous éprouverions, non pas une seule sensation, mais un nombre et une variété très-grande et même indéfinie de sensations appartenant en général à différents sens et tellement liées entre elles que la présence de l'une annonce la présence possible, au même instant, de l'une quelconque des autres. Par conséquent, nonseulement cette possibilité particulière d'une sensation se trouve investie de la qualité de permanence, lorsque nous n'éprouvons actuellement aucune sensation; mais encore, quand nous en éprouvons quelqu'une, les autres sensations du groupe sont conçues par nous sous la forme de possibilités présentes qui pourraient être réalisées en cet instant même. Et comme ceci arrive tour à tour pour chacune d'elles, le groupe dans son ensemble se présente à l'esprit comme permanent et fait contraste non-seulement avec le caractère temporaire de ma présence corporelle en cet endroit, mais encore avec le caractère temporaire de chacune des sensations qui composent le groupe ; en d'autres termes, il se présente à l'esprit comme une sorte de substratum permanent sous une série d'expériences ou manifestations temporaires^ ce qui est un autre caractère essentiel par lequel notre idée de la substance ou matière se distingue de notre idée de la sensation.

« Considérons maintenant un autre caractère général de notre expérience, qui est que, outre des groupes fixes, nous reconnaissons un ordre fixe dans nos sensations. C'est un ordre de succession, et, une fois établi par l'observation, il donne naissance aux idées 0 3 cause et d'effet... De quelle nature est cet ordre fixe de nos sensations? C'est un rapport constant

entre deux termes, et tel que l'un précède toujours et que l'autre suive toujours. Mais d'ordinaire ce rapport ne se rencontre pas entre une sensation actuelle et une autre. Il y a très-peu de cas où l'expérience nous montre ces sortes "de couples. Dans presque tous les couples que nous rencontrons dans la nature, les deux termes liés à titre d'antécédent et de conséquent ne sont pas des sensations, mais ces groupes dont nous parlions ; une très-petite portion de chaque groupe est sensation actuelle; sa plus grande portion consiste en possibilités permanentes de sensation, possibilités qui nous sont attestées par un nombre petit et variable de sensations actuellement présentes. Partant, nos idées de cause, de puissance, d'activité, ne s'attachent pas dans notre esprit à nos sensations considérées comme actuelles, sauf dans les quelques cas physiologiques où les sensations figurent par elles-mêmes comme antécédents dansquelque couple régulier. Nos idées de cause, de puissance, d'activité, au lieu de s'attacher à des sensations, s'attachent à des groupes de possibilités de sensation. Les sensations conçues ne se présentent pas habituellement à nous comme des sensations actuellement éprouvées, car non-seulement une quelconque d'elles ou une quantité quelconque d'entre elles peut être supposée absente , mais encore aucune d'elles n'a besoin d'être présente. Nous trouvons que les modifications qui ont lieu plus ou moins régulièrement dans nos possibilités de sensation sont pour la plupart tout à fait indépendantes de la conscience que nous en avons et de notre présence ou de notre absence. Que nous soyons endormis ou éveillés, le feu s'éteint et met fin à une possibilité particulière de

cil. I. IDÉES QUI COMPOSENT l'iDÉE DE CORPS 91

chaleur et de lumière. Que nous soyons présents ou absents, le blé mûrit et apporte une nouvelle possibilité d'alimentation. Parla, nous apprenons promptement à nous représenter la Nature comme composée seulement de ces groupes de possibilités, et nous concevons la force active dans la Nature comme manifestée par la modification de quelqu'une d'elles au moyen d'une autre. Ainsi les sensations, qui pourtant sont le fondement originel du tout, finissent par être considérées comme une sorte d'accident dépendant de nous, et les possibilités sont regardées comme beaucoup plus réelles que les sensations actuelles, bien plus, comme les réalités mêmes dont celles-ci ne sont que les représentations, les apparences ou effets. — Une fois arrivés à cet état d'esprit, et à partir de ce moment pour tout le reste de notre vie, nous n'avons jamais conscience d'une sensation présente sans la rapporter instantanément à quelqu'un des groupes de possibilités dans lesquels est enregistrée une sensation de la même espèce, et, si nous ne savons pas encore à quel groupe la rapporter, nous sentons au moins la conviction irrésistible qu'elle doit appartenir à un groupe ou à un autre, en d'autres termes, que sa présence prouve l'existence, ici et actuellement, d'un grand nombre et d'une grande variété de possibilités de sensation sans lesquelles elle ne se serait pas produite. L'ensemble des sensations comme possibles forme ainsi un arrière-fond permanent à une quelconque ou à plusieurs des sensations qui, à un moment donné, sont actuelles, et les possibilités sont conçues comme étant, par rapport aux sensations actuelles, dans la relation d'une cause à ses effets, ou d'une étoffe aux figures qui sont peintes

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