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sensations. Au lieu de concevoir le mouvement comme une série de sensations successives interposées entre les moments de départ et d'arrivée, il le conçoit alors comme une série d'états successifs interposés entre les moments de départ et d'arrivée; par ce retranchement , l'espèce et la qualité des éléments qui composent la série sont omises ; il ne reste que leur nombre et leur ordre, et la notion s'applique non pas seulement aux corps sentants, mais à tous les corps.
Cela posé, il découvre peu à peu que, dans ses définitions des corps et de leurs propriétés, un mode ou une particularité du mouvement ainsi conçu peut tenir lieu de ses sensations. Il appelait solide ce qui provoque en lui la sensation de résistance ; il appelle maintenant solide ce qui provoque l'arrêt d'un corps quelconque en mouvement. Il concevait l'étendue vide par ses sensations musculaires de locomotion libre ; il la conçoit maintenant par le mouvement non arrêté d'un corps quelconque. Il se représentait les lignes, les surfaces et les solides par des groupes de plus en plus complexes dont ses sensations de locomotion, de contact et de résistance étaient les éléments; il définit maintenant la ligne par le mouvement d'un point, la surface par le mouvement d'une ligne, le solide par le mouvement d'une surface. Il évaluait la force par la grandeur de sa sensation d'effort; il la mesure maintenant par la vitesse du mouvement qu'elle imprime à une masse donnée, ou par la grandeur de la masse à laquelle elle imprime un mouvement d'une vitesse donnée. — Il arpive ainsi à concevoir le corps comme un mobile moteur, en qui la vitesse et la masse sont des points de vue équiva-
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lents. De cette façon, tous les événements de la nature physique sont des mouvements, chacun d'eux étant défini par la masse et la vitesse du corps en mouvement, et chacun d'eux étant une quantité qui passe de corps en corps sans jamais croître ni décroître. Telle est aujourd'hui l'idée mécanique de la nature. Entre les diverses classes d'événements par lesquels on peut définir les choses, l'homme en choisit une, y ramène la plupart des autres, suppose qu'il pourra un jour y ramener le reste. Mais, si l'on analyse celui qu'il a choisi, on découvre que tous les éléments originels et constitutifs de sa définition, comme de la définition de tous les autres, ne sont jamais que des sensations, ou des extraits plus ou moins élaborés de sensations.
VII. Entre ces extraits de sensation par lesquels, en dernière analyse, nous concevons et définissons toujours les corps, y en a-t-il un que nous puissions à bon droit leur attribuer? Ou bien les corps ne sontils qu'un simple faisceau de pouvoirs ou possibilités permanentes, desquels nous ne pouvons rien affirmer, sinon les effets qu'ils provoquent en nous? Bien mieux, comme le pensent Bain et Stuart Mill d'après Berkeley, ne sont-ils qu'un pur néant, érigé par une illusion de l'esprit humain en substances et en choses du dehors? N'y a-t-il dans la nature que les séries de sensations passagères qui constituent les sujets sentants, et les possibilités durables de ces mêmes sensations? N'y a-t-il rien d'inirmsèque dans cette pierre? Ne découvrons-nous en elle que des propriétés relatives, par exemple la possibilité de telles sensations tactiles pour un sujet sentant, la nécessité des mêmes sensa-
tiens tactiles pour le sujet sentant qui se donnera telle série de sensations musculaires, à savoir la série des sensations musculaires à la suite desquelles sa main arrive à toucher la pierre? — On l'a déjà vu, ce qui constitue un être distinct, c'est une série distincte d ) faits ou événements. Partant, pour que cette pierre soit, non pas la simple possibilité permanente de certaines sensations d'un sujet sentant, possibilité vaine et de nul effet si tous les êtres sentants étaient supprimés % il faut qu'elle soit en outre une série dis tincte de faits ou d'événements réels ou possibles, événements qui se produiraient encore si tous les êtres sentants faisaient défaut. Pouvons-nous, par induction et analogie, lui attribuer une telle série? — Par analogie et induction, nous faisons cela légitimement , comme l'accordent tous les sectateurs de Berkeley, quand, au lieu d'une pierre, il s'agit d'un sujet sentant, homme ou animal, autre que nousmêmes. En ce cas, non-seulement nous considérons l'objet perçu par nos sens comme un faisceau de possibilités permanentes, mais encore nous lui attribuons à bon droit une série de sensations, images, idées plus ou moins analogues aux nôtres, et nous transportons légitimement en lui des événements qui se passent en nous. Par cette translation, de simple possibilité qu'il était, il devient chose effective au
1. Les astronomes et les physiciens déclarent que les êtres vivants, et, à plus forte raison, les êtres sentants, sont d'origine récente sur notre terre et en général dans notre système solaire. — Par conséquent, si la théorie de Bain et de Stuart Mill est vraie, avant l'apparition des êtres sentants, rien n'existait; il n'y avait aucune chose réelle ou actuelle, mais seulement des possibilités de sensations, attendant pour se convertir en soaei-tions l'apparition des êtres sentants.
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même titre que nous-mêmes, et nous lui reconnaissons une existence distincte, indépendante de la iiDtre , puisque les événements qui la constituent, quoique constatés par nous, n'ont pas besoin de nos événements pour se produire et se succéder.
Y a-t-il quelque série d'événements internes que nous puissions, aussi par induction et analogie, transporter de nous dans la pierre, pour conférer à la pierre l'existence indépendante et distincte que nous avons conférée à notre semblable ou à l'animal ? — Oui, certes, du moins à mon avis, et au moyen d'éliminations préalables. Gomme on l'a vu tout à l'heure, de la série des sensations musculaires par laquelle nous concevons le mouvement , nous retranchons tous les caractères qui peuvent la distinguer d'une autre série. Après cette grande suppression, elle n'est plus pour nous qu'une série abstraite d'états successifs, interposée entre un certain moment initial et un certain moment final. Chacun des états composants a été dépouillé de toute qualité et n'est plus défini que par sa position dans la série, comme plus proche ou plus lointain du moment initial ou du moment final. C'est cette série, plus ou moins courte, d'états successifs compris entre un moment initial et un moment final, et définis seulement par leur ordre réciproque, que nous nommons le mouvement pur. — Or nous avons toutes les raisons du monde pour l'attribuer à ces inconnus que nous nommons des corps, pour être certains que, de l'un, elle passe à l'autre, et pour poser les règles de cette communication; car l'analogie qui nous permet d'accorder à telle forme animale des sensations, perceptions, souvenirs, volontés semblables aux nôtres, nous permet également d'accorder
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à cette balle des mouvements semblables aux nôtres. Transportée par notre main, elle change de place h nos yeux, comme notre main elle-même. Promenée le long de notre bras, elle nous donne une série de sensations tactiles analogues à celle que nous donnerait notre doigt promené de même. Poussée par un autre corps, elle change de place, comme fait notre main en pareille circonstance. Lancée contre un autre corps, elle le pousse en avant, comme fait notre main dans un cas semblable. Bref, en des milliers d'expériences faciles à répéter, elle éveille en nous cette série spéciale de sensations visuelles et tactiles que notre main, nos pieds, nos membres en mouvement, éveillent dans nos yeux et dans notre épiderme. Ce sont là des indices, comme les gestes et les cris d'un animal, c'est-à-dire des dehors semblables aux nôtres, d'après lesquels nous affirmons un dedans semblable au nôtre ; nous sommes donc en droit d'attribuer à la balle un changement intrinsèque, analogue à la sensation musculaire de locomotion que par la conscience nous constatons dans nos membres. Seulement nous sommes tenus de limiter cette analogie autant que l'exigent les autres indices; c'est d'ailleurs ce que nous faisons pour nous figurer l'animal lui-même, lorsque, ayant admis en lui des sentiments et des idées comme les nôtres, nous diminuons cette analogie à mesure que l'expérience accrue nous prescrit des réductions. Ainsi nous découvrons dans les corps un caractère réel et propre, le mouvement, et nous le concevons comme analogue de loin à notre sensation musculaire de locomotion, comme un extrait prodigieusement réduit de cette sensation, bref, comme on l'a défini tout à l'heure. A. ce titre, les corns sont des mo-
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biles moteurs, voilà leur essence; voilà pourquoi, si tous les êtres sentants étaient supprimés, notre pierre subsisterait encore ; et cela ne signifie pas seulement que la possibilité de certaines sensations visuelles, tactiles, etc., subsisterait encore; cela signifie aussi que les inconnues que nous nommons molécules et qui composent la pierre subsisteraient encore, en d'autres termes que les mobiles moteurs dont la pierre est l'ensemble continueraient à peser sur le sol proportionnellement à leur masse et exécuteraient les oscillations internes qu'ils décrivent aujourd'hui. Quel que soit l'être, animé ou inanimé, on peut le considérer à deux points de vue, par rapport aux autres, et en lui-même. — Par rapport aux autres, il est une condition d'événements pour les autres, et, notamment par rapport à nous, il est une condition de sensations pour nous ; à ce titre, il est déterminé, mais seulement par rapport à nous, et nous ne pouvons rien dire de lui, sinon qu'il est la possibilité permanente de certaines sensations pour nous. — D'autre part, en lui-même, il est une série d'événements qui, à certaines conditions, tendent à s'effectuer; à ce titre, il est déterminé en lui-même, et nous pouvons dire de lui qu'il est cette série jointe aux tendances par lesquelles elle s'effectue. — Cet homme est d'abord la possibilité permanente des sensations visuelles, tactiles, etc., que j'éprouve à son endroit, et, en outre, il est une série distincte de sensations, images, idées, volitions, jointe aux tendances par lesquelles elle s'effectue. Pareillement, cette pierre est d'abord la possibilité permanente des sensations visuelles, tr.ctiles, etc., que j'éprouve à son endroit, et, en outre, elle est un groupe distinct de tendances au
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mouvement et de mouvements distincts en train de s'accomplir.
Sans doute, nous ne connaissons les êtres animés ou inanimés que par les sensations qu'ils nous donnent. Sans doute encore, tous les matériaux avec lesquels nous construisons en nous leur idée sont nos sensations ou des extraits plus ou moins élaborés de nos sensations. Mais nous pouvons, sur preuves valables, reporter hors de nous quelques-uns de ces matériaux plus ou moins transformés et réduits, et leur attribuer hors de nous une existence distincte analogue à celle qu'ils ont chez nous. Nous sommes enclins naturellement à cette opération par imagination et par sympathie. A l'aspect d'une fusée qui s'élance, comme à l'aspect d'un oiseau qui prend son vol, nous nous mettons involontairement à la place de l'objet ; nous répétons mentalement son essor ; nous l'imitons par notre attitude et nos gestes. Les peuples enfants, en qui cette aptitude est intacte, la suivent bien plus loin que nous. L'homme primitif, l'Aryen, le Grec, imprégnait de son âme les sources, les fleuves, les montagnes, les nuées, l'air, tous les aspects du ciel et du jour; il voyait dans les êtres inanimés des vivants semblables à lui-même. Peu à peu, à force d'expériences et de vérifications, nous avons restreint ce transport trop complet de nousmêmes hors de nous-mêmes. Aujourd'hui, nous l'avons ramené à un minimum; nous avons supprimé jusqu'aux derniers vestiges de l'erreur primitive; nous ne croyons plus qu'il y ait dans les corps bruts des attractions, des répulsions, des efforts taillés sur le patron des états moraux que chez nous nous désignons par ces mots • quand nous parlons ainsi, nous
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savons que c'est par à peu près et par métaphore. Si nous attribuons aux corps le mouvement, c'est après avoir dépouillé ses éléments de toute qualité humaine, après leur avoir ôté tous les caractères par lesquels ils étaient d'abord des sensations, en prenant soin de ne leur laisser que leur ordre relatif, leur position par rapport au moment initial et au moment final, leur succession plus ou moins prompte dans le même intervalle de temps. En cet état d'atténuation et d'amoindrissement suprême, la série continue des événements successifs qui constituent le mouvement d'une pierre transportée par notre main n'est plus qu'un extrait très-mince, le plus mince possible, de cette série continue de sensations musculaires successives qui constituent d'abord pour nous le mouvement de notre main. Mais nous pouvons à bon droit attribuer une telle série à la pierre, et, à ce titre, elle est pour nous un être aussi réel, aussi complet, aussi distinct de nous, que tel homme ou tel cheval ^
1. Par cette addition à la théorie de Bain et de Stuart Mill, nous restituons aux corps une existence effective, indépendante de nos sensations. Mais la théorie, aidée de cette addi tion, nous conduit beaucoup plus loin et nous permet de compléter les vues que nous avons présentées sur les rapports du physique et du moral. (Voir 1" partie, livre IV, ch. ii, § IV et V.)
De l'analyse du mouvement, il suit qu'il n'est pas absolument hétérogène à la sensation ; car l'idée que nous en avons est formée avec des matériaux fournis par nos sensations musculaires de locomotion. Dans la série des sensations musculaires successives qui composent une sensation totale de locomotion, dépouillez les sensations composantes de toute qualité et de toute différence intrinsèques ; considérez -les abstraitement, comme de purs événements successifs, déterminés seulement par leur ordre relatif dans la série, et par le temps total qu'ils emploient à se succéder dan? f^'l onlre d'-^nis le moment initial fusquau moment final; c'est cette série abstraite qui constitue
VIII. Nous connaissons maintenant les matériaux dont l'assemblage fait la conception d'un corps. Tous ces matériaux sont des images de sensations possiul js sous telles conditions, et nécessaires sous les mêmes conditions, plus une complémentaire. Lorsque rien ne contredit la conception ainsi formée et que, ai lieu d'être réprimée et niée, elle est provoquée et suscitée par la sensation actuelle, elle est affirmative et devient un jugement. Partant, on voit maintenant le rôle qu'elle joue dans une perception extérieure. Je pose la main dans l'obscurité sur cette table de marbre, et j'ai une sensation actuelle de contact, de résistance et de froid. A. propos de cette sensation surgissent les images de plusieurs sensations distinctes et liées entre elles, celle des sensations exactement semblables de contact, de résistance et de froid que j'éprouverais si
pour nous le mouvement de notre bras et que nous attribuons, par induction et analogie, à la pierre que notice main emporte avec elle. — Or, les éléments de cette série abstraite, étant ainsi amenés au maximum de simplicité possible, peuvent ^Ire considérés comme des sensations éléinentaires au maximum de simplicité possible. Auquel cas le mouvement le plus simple, tel que nous l'attribuons à un point mobile, serait précisément la série la plus simple de ces événements moraux élémentaires dont nous avons vu les formes dégradées se prolonger, en se dégradant davantage encore, sous les événements moraux composés, sensations et images, dont nous avons conscience. Les sensations et les images ne seraient alors que des cas plus compliqués du mouvement. — Par cette réduction, les deux idiomes, celui de la conscience et celui des sens, dans lesquels nous lisons le grand livre de la nature, se réduiraient à un seul; le texte mutilé et la traduction interliuéaire mutilée, qui se suppléent mutuellement, seraient une seule et même langue, écrite avec des caractères différents, dans le prétendu texte avec des caractères plus compliqués, dans la prétendue traduction avec des caractères plus simples, et le lien qui réutit la traduction et le texte serait fourni par le rapport découvert entre notre idée du mouvement et la sensation musculrire de
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je répétais la même épreuve, celle des sensations à peu près semblables de contact, de résistance et de froid que j'éprouverais si je portais la main au delà de l'endroit touché, celle des sensations musculaires de locomotion pendant lesquelles ces sensations tactiles me seraient données et au terme desquelles elles ne me seraient plus données, celle des sensations de couleur et de forme visuelles qui naîtraient en moi, s'il y avait de la lumière et si mes yeux étaient ouverts, etc. Je crois de plus que, en me mettant dans les conditions requises, non-seulement en un moment quelconque de l'avenir j'éprouverais les sensations indiquées, mais encore qu'en un moment quelconque du passé je les aurais éprouvées, et qu'il en serait de même en tous les moments du présent, de l'avenir et du passé pour tout être analogue à moi.
locomotion qui fournit à cette idée ses éléments. — Cela admis, on pourrait embrasser la nature par une vue d'ensemble. Les séries simultanées d'événements successifs qui la composent seraient toutes homogènes. L'exemplaire nous en serait fourni par la sensation telle que nous l'observons en nous, et par les sensations élémentaires de plus en plus dégradées et simplifiées qui composent cette sensation totale. A la limite extrême de simplicité, toutes se réduiraient à des mouvements, lesquels ne seraient eux-mêmes que des séries continues de sensations infinitésimales, dépouillées de toute qualité et définissables seulement au point de vue de la quantité, c'est-à-dire par la durée employée à leur accomplissement et par la grandeur de l'effet consécutif. A ce titre, tous les faits ou événements de la nature pourraient se ramener à des mouvements, et nos sciences, ayant toutes pour objet le dégagement des éléments simples, pourraient toutes, comme en effet elles y tendent, se ramener à la mécanique. Mais ce ne serait là que le point de vue analytique; en soi, le mouvement ne serait concevable que p r les séries de sensations musculaires dont il est l'extrait le plus mince, et, directement, le type de l'existence serait l'événement mental, sensation ou image, tel que la conscience le constate en nous.
Dans ce groupe d'images évoqué par la sensation, il faut distinguer deux choses, les images elles-mêmes, et la réflexion par laquelle je remarque la possibilité permanente, en tout temps et pour tout être sensible, des sensations qu'elles représentent. La première de ces deux choses est animale, la seconde est humaine. — En effet, il suffit de l'expérience animale pour attacher à la sensation le groupe d'images; on a vu les lois de reviviscence et d'association qui le forment et l'éveillent. Quand un chien touche la table, toutes les images qu'on a énumérées surgissent en lui comme chez nous; partant, il peut prévoir comme nous que, s'il se lance contre la table, il sera meurtri; que, s'il se couche dessus, il aura froid; que, s'il ouvre les yeux pour la voir, il aura telle sensation visuelle. Cela lui suffit pour éviter le danger, pourvoir à ses besoins, diriger ses démarches. S'il voit, flaire ou touche une pièce de viande, il a, par reviviscence et association, l'image d'une sensation de saveur agréable, et cette image le pousse à happer le morceau. Quand il voit un bâton levé ou entend un fouet sifflant, il a, par reviviscence et association, l'image d'une sensation douloureuse de contact, et cette image le porte à fuir. Rien de plus en lui ; il n'a pas le langage, il lui manque le moyen de discerner et d'isoler les caractères de son image. — Nous avons ce moyen, et nous nous en servons. L'enfant apprend les mots table, bâton, viande, pierre, arbre, et les autres ; peu à peu, .ils équivalent pour lui au groupe d'images animales qui faisait d'abord toute sa perception. Il s'en sert incessamment; devenu adulte, il en cherche le sens et les accouple. L'homme remarque alors que la sensation dont il a l'image était possible
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tout à l'heure, ce matin, hier, qu'elle sera possible tout à l'heure, ce soir, demain, et à tout instant de l'intervalle, non-seulement pour lui, mais pour tout être analogue à lui. Il note cette possibilité ; il la dégage des sensations où elle est incluse ; il est frappé de son indépendance et de sa permanence si singulières au milieu de l'écoulement continu et de la dépendance si visible des sensations. Il la note par les mots de propriété, de pouvoir, de force. Ce qui est indépendant et permanent lui semble seul digne d'attention, et désormais, pour peupler la scène de l'être, il met au premier rang cette Possibilité et les autres semblables. — Par contre-coup, il écarte ou laisse de côté comme peu importantes les sensations fugitives ; à force de les omettre , il oublie que les propriétés, les pouvoirs et les forces n'en sont qu'un extrait. Il essaye de considérer à part et en soi ce quelque chose indépendant et permanent qu'il n'a isolé que par un oubli. Il crée ainsi la substance vide; sur cette entité, la métaphysique travaille et bâtit ses châteaux de cartes ; pour les faire tomber, ce n'est pas trop de l'analyse la plus rigoureuse. — ' Il reste alors pour constituer la perception d'un corps, d'abord une sensation actuelle, et un groupe associé d'images, ensuite la conception, c'est-à-dire l'extraction et la notation au moyen d'un signe, d'un caractère commun à toutes les sensations représentées par ces images, caractère permanent qui, interprété par l'illusion ^uitaphysique, s'isole et semble un être à part. Sensations et images, tels sont les matériaux bruts et primitifs ; l'abstraction graduelle et surajoutée achève l'édifice. — Voilà le premier fond du simulacre hallucinatoire qui surgit en nous, lorsque, à propos d'une
sensation, nous concevons et affirmons une substance étendue, résistante, mobile, située et douée des autres propriétés sensibles. Il reste à décrire l'opération qui l'achève et l'oppose à nous-mêmes en la projetant dans l'au-delà et en la situant dans le dehors.